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La République Du Cinéma

« Histoire de Judas »: premier maquis

Par Sophie Avon

Quel sens, cela a-t-il, aujourd’hui, de raconter la naissance du christianisme, de « reconstituer » l’époque de Jésus et de ses apôtres à moins d’imaginer un peplum ou une parodie ? La réponse est dans cette « Histoire de Judée » qui donne à voir un paysage sans âge, un paysage éternel – des cailloux, des palmiers, des buissons secs, un ciel bleu –  et le palais du gouverneur de Judée dans les ruines d’un village berbère. Quand Jésus de Nazareth (Nabil Djedouani) lance à Ponce Pilate qui vient de le condamner : « Regarde autour de toi, ton empire n’est que ruines », c’est tout à coup poignant. Trouver dans le passé ce qui résonne dans le présent, mettre en coïncidence le temps qui a fui et celui qui lui succède quelques 2000 ans plus tard, trouver du sens à l’impitoyable passage de la vie à travers les siècles, voilà l’obsession d’un cinéaste qui n’a pas besoin de moyens pharaoniques pour filmer la précarité des êtres et l’amère beauté de la condition humaine. Pour cela, Rabah Ameur-Zaïmeche (« Wesh, wesh, « Dernier maquis », « les chants de Mandrin »)  fait confiance en ce qu’il voit, il a foi dans sa caméra, dans ce qu’elle saisit derrière les choses les plus simples, les plus triviales, les plus concrètes. Le vent dans les palmiers, les pieds heurtant les pierres, le partage des repas, les huiles parfumées, tout ce qui passe par les gestes et les corps, par le silence et les bruits de la nature. La musique est ici inutile – comment dire sans paraître excessif que ce que l’on entend est bien plus fort car c’est le chant du monde ?

Ce cinéma-là est à la fois âpre et d’une douceur qui transporte. C’est une recomposition historique, mais c’est aussi un pas de côté, un biais sans être une pochade, un récit réinventant avec une gravité de chaque plan une époque dont, après tout, on ne sait pas grand-chose. Que sait-on d’ailleurs de Judas dont l’histoire a fait un traitre et que Rabah Ameur-Zaïmeche réhabilite, transformant le serviteur soi disant infidèle en une exemplaire figure de la loyauté. La démonstration est imaginaire évidemment, c’est cela qui est beau : aucune trace écrite, aucune preuve sinon la conviction d’un poète qui décide que Judas porte le nom le plus beau qui soit – « je suis juif »– et que s’il s’est absenté au moment de la crucifixion, c’est qu’il était partir à la recherche d’un scribe, lequel l’avait salement amoché. A peine réveillé, encore souffrant, Judas se traîne au mont des Oliviers, au pied des trois croix où Jésus et les deux voleurs de droit commun ont été martyrisés. Il n’y a plus personne sauf Carabas, le fou qui se prend pour le Messie à une époque où les prophètes abondent. Judas pleure, lui qui était si joyeux au départ, si fort et solide au début d’un récit écrasé de lumière et de joie de vivre. Il pleure et se couche dans le tombeau vide de son maître…

Voilà, c’est une histoire de déments et d’hommes qui ont la foi. Le début d’un peuple et le crépuscule d’un serviteur qui se laisse mourir en remerciant son Messie d’avoir donné de la saveur à sa vie.

  »Histoire de Judas » de Rabah Ameur-Zaïmeche. Sortie le 8 avril.

Cette entrée a été publiée dans Films.

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commentaires

22 Réponses pour « Histoire de Judas »: premier maquis

La Reine des chats dit: 8 avril 2015 à 10 h 29 min

Mais oui. Revisiter le religieux, son lyrisme naturel, évident, simple, c’est donner son vrai sens à la laïcité qui n’en est aucunement la contradiction, qui peut être au contraire l’écrin protecteur des différences, de concomitances non seulement acceptées, mais respectées, presque souhaitables.
Très beau billet en effet. L’idée que Judas n’aurait pas été le traitre habituellement décrit selon le sens commun, que sa trahison, en permettant de facto que tout fût accompli est l’expression d’un amour, d’une intériorisation sacrificielle de l’histoire, enfin d’une oblation qui dépassent ceux des apôtres cela dit n’est pas nouvelle

Jacques Barozzi dit: 9 avril 2015 à 6 h 24 min

Signaler aussi, ainsi que vous l’avez fait dans Sud-Ouest Sophie, la très belle adaptation de « l’Astragale » par Brigitte Sy.

Vous ici, Passou à côté, décidément c’est le retour du sacré !
Et dire que je viens de refuser la proposition d’Isabelle Gallimard de signer pour un « Goût de la chrétienté »…
Ai-je bien fait ?

Jacques Barozzi dit: 9 avril 2015 à 10 h 31 min

Merci de votre réaction tranchée, Passou, je vais peut-être reconsidérer le problème ? Il y a déjà un goût du judaïsme et un goût du bouddhisme dans la collection. A quand et qui pour un goût de l’islam ?

JC...... dit: 9 avril 2015 à 18 h 15 min

Jacky !
refuser un pareil sujet …. Fou ! …
t’es vraiment fou … étonnant !

Pour ne pas dire « déconnant » …

Jacques Barozzi dit: 9 avril 2015 à 18 h 25 min

Mon instinct me tient lieu de raison, JC.

Cette histoire de Judas est très belle dans la forme. Sur le fond, c’est plus problématique…
A quand l’incarnation cinématographique d’une vie de Mahomet ?

JC...... dit: 9 avril 2015 à 18 h 34 min

Jacques Barozzi dit: 9 avril 2015 à 18 h 25 min
« Mon instinct me tient lieu de raison, JC. »

Ne t’étonne pas d’être souvent incompris …..

JC...... dit: 9 avril 2015 à 18 h 58 min

« A quand l’incarnation cinématographique d’une vie de Mahomet ? »

… on a bien eu une imagerie sur Mesrine !…. Pouffant !

Milena et Dora dit: 10 avril 2015 à 9 h 45 min

ce qui est pouffant : les efforts désespérés et désespérants de JC le fourbe pour tenter d’exister

robert dit: 11 avril 2015 à 8 h 26 min

c’est judas qui il y a 2000 ans fait avancer le schmilblick:, grâce à lui que l’histoire de l’innocent trucidé se réalise

JC...... dit: 11 avril 2015 à 18 h 32 min

Judas ne représente rien : la mort de ce salopard de rebelle juif, justement crucifié comme un malfrat, était dans la logique du temps, de l’Empire et de la justice locale.

roland dit: 13 avril 2015 à 13 h 16 min

« Ces religions ont toujours joué un rôle néfaste. Il faut s’y opposer avec la dernière énergie. On les voit maintenant à l’œuvre. On les voit en Israël, en Palestine, on les voit partout. Ces trois religions monothéistes font le malheur de l’humanité. Ce sont des facteurs d’aliénation profonde. Voyez le Liban. Ça se passe devant nous. Regardez le rôle des chrétiens, des musulmans et des juifs. Il n’y a pas besoin de dessin. Ces religions sont profondément néfastes et le malheur de nos peuples vient de là. » Yacine Kateb

Perdita dit: 15 avril 2015 à 20 h 20 min

Ceux que ça intéresse sauront bien cliquer en bas de la page mise en lien précédemment pour consulter le dossier biblique « Judas, un traître ? » et sur celui qu’ils trouveront au pied de ce deuxième article, consacré au double sens du verbe « livrer » : « Paul & Judas, livraison en tt genre »
Qt au film proprement dit, je vs propose 2 commentaires (& avis) différents, celui de Waltraud Verlaguet
http://www.pro-fil-online.fr/festivals/Berlin2015/Histoire_de_Judas.php

consensus dit: 16 avril 2015 à 15 h 10 min


qui voudraient ns empêcher
de consommer en rond
d’exploiter,
d’esclavagiser,
au nom de la fraternité !
Un cœur de chair
au lieu de nos cœurs de pierre
ns n’en voulons
surtout pas.
Ns serions obligés
de reconnaître,
d’admettre,
que les vies
valent mieux que nos profits.
Sans hésitation
choisissons Mammon.

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