de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Ida », divine surprise

Par Sophie Avon

Un plan suffit, parfois, à installer un film. Quand il s’agit du tout premier, c’est comme si le récit entrait en état de grâce. « Ida » a cette force immédiate, qui s’ouvre sur une toute jeune femme voilée, peignant le détail du visage d’une statue du Christ. Son regard est intense, le préambule semblable à un baptême de calme ferveur. Peu après, accompagnée de trois autres jeunes religieuses postulantes, Anna (Agatha Trzebuchowska)  porte la statue pour la dresser sur son socle devant le couvent. Il neige. Le film est en noir et blanc. Sans fioriture, à l’image de la vie monacale et de cette Pologne des années 60.

Dans le bureau de la Mère supérieure, Anna, orpheline recueillie par l’église, apprend qu’elle a une tante, Wanda, laquelle a écrit pour voir sa nièce. C’est sa seule famille. Qui se manifeste tard sans doute, mais avant de prononcer ses vœux, la jeune fille doit la connaître. « Je ne suis pas tout à fait prête » dit-elle à son Christ statufié avant de partir sur les routes, sa valise à la main, à la rencontre de Wanda qui vit en ville.

Elle tombe sur une femme en petite tenue et clope au bec. Pas le genre à faire des sourires de façade. Wanda est une femme dure et franche. Un peu trop cynique pour ne pas avoir le cœur brisé. A priori, les deux femmes n’ont rien à se dire sauf l’essentiel. A savoir qu’Anna s’appelle Ida et qu’elle est juive.  « Tu es donc une nonne juive » ironise Wanda (Agata Kulesza).

Porté par un rythme calme et resserré, le film se déploie autour de cette identité révélée. Celle d’Anna devenant Ida, à moins que ce ne soit Ida renaissant du passé. De fait, l’intrigue n’en finit pas de remonter le temps en fouillant les secrets enfouis à mesure que s’édifie ce double portrait en champ contre champ: celui d’une jeune fille au bord du gué, celui d’une femme qui n’en finit pas de se noyer sous nos yeux.

« Vous formez un couple bizarre », dira en substance le jeune altiste qu’Anna et Wanda prennent en stop lorsque les deux femmes vont à Piaski où vivait la famille d’Anna. Oui, elles forment un drôle de couple, la jeune nonne impassible et la femme légère qui n’en finit pas d’expier ses crimes. « Ton Jésus adorait les gens comme moi », dit Wanda dont les mains sont sales et l’âme triste. Entre ces deux figures qui de fait sont deux visages de la Pologne d’après-guerre, l’amour n’est pas à exclure. Celui de ces survivantes qui affrontent la mort de leurs disparus, celui d’Ida qui s’éveille au désir et dont les pensées, elle l’avoue en souriant  à sa tante, sont parfois coupables. Dans la musique de Coltrane, devant le jeune musicien qui chuchote à la jeune fille qu’elle ne réalise pas l’effet qu’elle produit, la chair devient vite un enjeu vital et métaphorique face à un dieu inerte.  Que reste-t-il de soi dans un monde sans Dieu ? Un corps sur le point de s’abandonner.

Et ce sont encore des corps qu’il s’agit de trouver pour attester le passé. Qu’importe qu’ils soient ensevelis sous terre depuis presque 20 ans du moment que les vivants, enfin, ont une sépulture à leur offrir.  « Et si en allant là-bas, tu découvrais que Dieu n’existe pas ? » demande Wanda qui décide d’accompagner sa nièce sur la trace de ses défunts.

Dans ce périple en voiture où peu à peu, les rôles s’inversent, la plus jeune prenant soin de la plus âgée, le terme du voyage n’est pas celui qu’on croit.  Mais l’exhumation est bien au cœur d’une œuvre dont la mise en scène va jusqu’à l’os.

Pawel Pawlikowski est né en Pologne en 1957 qu’il a quittée quand il avait 14 ans. Il vit depuis en Grande Bretagne. Auteur notamment de « La femme du Ve » avec Kristin Scott Thomas et Ethan Hawke, il réalise ici, sur les ruines de sa propre enfance,  l’un de ses films les plus personnels et le plus fort. Une heure 19 de toute beauté.

« Ida » de Pawel Pawlikowski. Sortie le 12 février.

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commentaires

7 Réponses pour « Ida », divine surprise

xlew.m dit: 8 février 2014 à 23 h 44 min

Ida, @ 21h25, pense à la Christine Boisson de Antonioni, pour ma part me vient à l’esprit la Wanda de Barbara Loden (film original tourné en 16 mm et gonflé en 35, comme c’était souvent l’usage dans les productions — improvisées — du ciné indé américain des années septante).
C’était aussi l’histoire d’une quête en quelque sorte, avec des plans à la Robert Bresson.
D’après ce qu’en a dit le critique de cinéma de Polityka, un canard polonais, le film est très inscrit dans la Pologne de Gomulka qui vacillait du « printemps polonais » de 1956 vers le quasi antisémitisme d’état de 1964-70 (il y a une scène paraît-il avec un procureur stalinien qui ne cache rien de ses convictions sur ce plan-là).
Le journaliste place carrément son papier qui recense le film de Pawlikowski sous un titre emprunté à Céline, le romancier français : « Podróż do kresu nocyé », inutile de le traduire, je crois…Sans doute à cause du noir et blanc de la péloche et de la notion de voyage spirituel, peut-être.
J’irai voir le voir la semaine prochaine, merci pour cette critique du film, j’ai connu et connais encore quelques polonais qui vécurent cette période.
(Wanda, fille du roi Krakus, est un prénom très chargé en Pologne, c’est celui d’une héroïne qui, notamment d’après un célèbre musicien tchèque du XIXe, offrit sa vie pour protéger les siens contre l’envahisseur allemand.)
C’est aussi le nom d’un poisson sacrément bien roulé (toujours au cinéma).
Cela me rappelle qu’un cardinal parisien connut lui aussi une histoire légèrement parallèle à celle de l’Anna-Ida du film.

christiane dit: 15 février 2014 à 11 h 28 min

Très beau et étrange film. il reste cet inconnaissable : les pensées d’Anna-Ida. Elle est tout regard dans ce film et parle peu.(très pur visage magnifiquement filmé). Tantôt elle absorbe, tantôt elle refuse (comme ces plans où elle refuse d’accompagner sa tante dans la violence d’un interrogatoire musclé).
Il y a cette nuit étrange où elle accepte la robe, les talons, le bal, la relation physique et presque pas amoureuse avec le saxophoniste. Scène précédée par celle au miroir où elle lisse ces cheveux sensuellement, étonnée. Et là encore ce regard indéchiffrable qui prépare la scène finale qui est un grand mystère inachevé. Quel choix et pourquoi ?
Xlew a une belle intuition quand il met en parallèle son parcours et celui du cardinal Lustigier. Deux êtres de l’entre-deux qui ont connu un monde sans Dieu et qui en sont à une solitude parfois éclairée d’un je-ne-sais-quoi.
Ce billet est très fin et s’attarde justement sur ce « maquillage » de la statue comme sur d’autres scènes essentielles du film. Le noir et blanc est minimaliste,austère, une épure, un face à face entre ombres et lumières.
Cette tante, entre alcools, hommes et dureté est vulnérable un peu douce et percutante quand elle s’adresse à Anna-Ida.
Les os recueillis dans ces foulards au milieu de ce cimetière juif devenu forêt, c’est tellement grave et en même temps dérisoire face à tous ces morts sans sépulture, là-bas… Il reste le basculement par la fenêtre dans… le vide.
C’est important cet espace « cinéma ». J’oublie toujours de l’ouvrir.

Icao dit: 2 avril 2014 à 9 h 31 min

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