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La République Du Cinéma

« Imitation Game »: Benedict Cumberbatch, handicapé génial

Par Sophie Avon

C’était un homme extraordinaire, un génie des mathématiques, et comme souvent s‘agissant des plus doués, un être mal adapté au monde. Paraissant hautain, en surplomb de l’intelligence commune – et pour cause -, s’attirant toutes sortes d’hostilités – pris comme tête de turc depuis l’école où son seul ami, Christopher Morton mourut dans ses jeunes années  -, accablé au final par sa grande singularité et ses préférences sexuelles. Il se suicida en 1954 au cyanure. Il était homosexuel et condamné par une société britannique rétrograde qui lui avait laissé le choix de la prison ou de la camisole chimique. Il avait choisi le traitement médical. Et la souffrance.

L’Angleterre ne lui était guère reconnaissante d’avoir sauvé tant de vies en permettant aux alliés de triompher contre les nazis. Car Alan Turing laissa des travaux fondamentaux et inventa l’ancêtre de l’ordinateur, mais il permit surtout de gagner la guerre en perçant le secret de la célèbre machine de cryptage allemande Enigma, réputée inviolable. 1939, il est chargé par le gouvernement britannique de déchiffrer cette machine infernale.  Chaque jour, les Allemands l’utilisent pour des communications cryptées. Chaque jour, son code est modifié pour anéantir toute velléité de décryptage. « Tout le monde pense qu’Enigma est indéchiffrable » lâche le commandant Denniston qui reçoit Turing. « Laissez-moi essayer et nous serons fixés », répond le jeune mathématicien. Le voilà au cœur d’une équipe hétéroclite de savants, linguistes et joueurs d’échecs qui doutent de son soi-disant génie. Comme de surcroît il n’est pas du genre à vouloir se faire aimer et qu’il ne sait pas mentir…

Le film de Morten Tyldum (cinéaste norvégien)  démarre au début des années 50, et Turing, qu’interprète le très Britannique Benedict Cumberbatch vient de se faire cambrioler. La guerre est finie même si elle n’est pas si loin. Il n’a jamais parlé de rien, soumis au devoir de réserve, habitué au silence et à la solitude. Au policier qui enquête sur le vol dont il a été victime, il réplique: « La bonne question, c’est : si une chose pense différemment des humains, peut-on dire qu’elle pense ? » Il est hanté par l’intelligence artificielle et décide de se confier à cet étranger qui semble vouloir savoir qui il est. « J’ai des choses à vous dire. Soyez attentif ». Il va lui raconter sa guerre. Cette course contre la montre pour casser le code ennemi.

1939. Nous y revoilà. Enigma défie les forces alliées. Pour comprendre son système de cryptage, il  faut tester un nombre de combinaisons qui se comptent par millions. Turing entreprend de fabriquer une contre-machine qu’il appellera Christopher, du nom de son ami d’enfance disparu. Denniston qui s’occupe des opérations ne lui arrive pas à la cheville mais l’arrogance du jeune mathématicien l’insupporte. Il lui jette : « Vous êtes un petit rouage dans un vaste système ». Comme Turing est aussi naïf que génial, il écrit à Churchill et obtient la responsabilité de la tâche. En attendant la machine Christopher est une impressionnante paroi où des dizaines de roues crantées tournent et digèrent des milliers d’informations. Autour de lui, tout le monde doute. Heureusement, débarque la brillante Joan Clarke (Keira Knightley), une mathématicienne de talent  pour qui Turing  se prend d’une amitié profonde au point de vouloir l’épouser. Elle est la seule femme de l’équipe. Recrue brillante qui s’est pointée en retard au concours de  censé détecter les meilleurs esprits. C’est une grande scientifique mais l’époque, là encore, n’est guère encline à l’égalité entre les hommes et les femmes. « Parfois, lui dit-il, ce sont ceux dont on n’attend rien qui font des choses auxquelles nul ne s’attend ».  De son côté, elle l’aide à comprendre que pour percer Enigma, il doit se faire aimer de ceux avec qui il travaille.

« Imitation Game » est l’histoire d’un type handicapé et solitaire que rien ne prédisposait au groupe et qui parvient à former une équipe. C’est aussi l’histoire d’une guerre vue aux premières loges mais depuis les coulisses. Quand enfin, les jeunes gens triomphent d’Enigma – « tu viens de vaincre le nazisme grâce à des mots croisés dit Turing à Joan – rien n’est résolu pour autant. Faut-il se précipiter, sauver 500 personnes ou tâcher de vaincre ? Comment conserver l’avantage, ne pas se découvrir face à l’ennemi ?

Le scenario est habile, qui va d’une époque à l’autre, se promène dans cette vie terminée à 41 ans, si vite passée donc et martelée par la musique d’Alexandre Desplat dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle souligne le motif de l’urgence. Mais le récit est suffisamment malin pour  brosser un portrait exemplaire doublé d’une véritable aventure. C’est aussi une œuvre sur le secret qui déborde d’humour. « Oh Alan, nous allons passer une merveilleuse guerre ensemble ! » lui avait dit son supérieur. Drôle d’époque.

« Imitation Game » de Morten Tyldum. Sortie le 28 janvier.

 

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commentaires

21 Réponses pour « Imitation Game »: Benedict Cumberbatch, handicapé génial

JC..... dit: 30 janvier 2015 à 11 h 36 min

Lui, Turing, était un génie non pas mathématiques mais intellectuel, un marginal pour le monde de l’époque, qui lui, était gravement handicapé.

puck dit: 30 janvier 2015 à 20 h 52 min

Benedict Cumberbatch est un acteur génial considéré mondialement génial grâce au génial Sherlock Holmes au syndrome génialement Asperger, qu’il campe dans la géniale série britannique qui a pondu des adaptations géniales des romans géniaux de C. Doyle.

burntoast dit: 31 janvier 2015 à 9 h 38 min

Le film est assez classique dans sa forme, mais semble bien respecter la vie d’Alan Turing.
C’est amusant cette manie, quand on a affaire à quelqu’un qui a rendu quelques services à l’humanité (c’est le moins puisse dire), de lui mettre des couches d’étiquettes sur le dos (mathématicien, logicien, bla, bla, bla).
C’est quelqu’un qui se servait de son cerveau – c’est plutôt rare – pour résoudre de très différents problèmes, dont ceux de cryptologie, ce qui nous a épargné d’aller tous les ans (en culotte de peau), nous incliner devant le tombeau d’Hitler. C’est déjà pas mal.

Jacques Barozzi dit: 2 février 2015 à 11 h 30 min

J’ai bien aimé le film, assez classique dans sa forme en effet burntoast, mais cette histoire, classée top secret durant un demi siècle, n’est-elle pas un peu excessive, qui nous présente un homo sauveur de l’humanité et bien mal récompensé !?

burntoast dit: 3 février 2015 à 15 h 53 min

>Barozzi
J’avais lu en gros ce qui est montré dans le film, dans divers livres sur l’histoire de la cryptologie, et même un roman SF.
Ce qui fait contraste, c’est le sort, d’une mesquinerie effroyable, que la justice anglaise a réservé à cet homme, qui a fait a minima un travail d’équipe remarquable dans un domaine disons, important.
Maintenant, on peut toujours pinailler sur l’apport de chacun ; aux historiens de nous le dire.
Il n’a pas « sauvé l’humanité », car je suis bien certain qu’un certain pourcentage de la population occidentale aurait été « ravie » par le magnétisme et les idées de Hitler.
Exterminer son prochain parce qu’on se sent supérieur, « est la chose du monde la mieux partagée, » pour paraphraser Descartes.

JC..... dit: 3 février 2015 à 16 h 26 min

burntoast,

Un homosexuel comme Turing vivait dans le péché sodomite : il a eu ce qu’il méritait, le bougre !

burntoast dit: 3 février 2015 à 17 h 52 min

Vous ne m’aurez pas JC :)
Je préfère jouer au chat et à la souris avec W. Il est assez bon en souris indignée.

Jacques Barozzi dit: 3 février 2015 à 18 h 17 min

burntoast, à la fin du film il est écrit sur l’écran que grâce à la machine « Christopher » (du nom du grand amour d’enfance, trop tôt ravi à l’affection d’Alan Turing ), réussissant à décoder la machine « Enigma », la guerre a été raccourcie de deux ans et a épargné 14 millions de vies humaines !
C’est pas rien, et tout ça , grâce à un génie aux moeurs déviantes : en guise de poème d’amour, Christopher lui avait glissé dans les mains un livre de cryptologie : coup de foudre à Cambridge, début d’une passion cryptologienne partagée et assumée, qui s’achève en apothéose vingt ans plus tard par la victoire finale de l’esprit de liberté contre l’instinct de barbarie…
THE END

burntoast dit: 3 février 2015 à 18 h 36 min

« la guerre a été raccourcie de deux ans et a épargné 14 millions de vies humaines »
Quand je l’ai vu, je n’y ai pas cru formellement. Ce genre d’estimation est sujette à…vérification, mais comment ?
Mais je pense que leur découverte a considérablement gêné les allemands, notamment avec la destruction progressive (« statistique ») de leurs sous-marins, et donc de l’augmentation des convois de livraisons d’armes alliés.
Il faut coupler tout cela avec la réussite de l’opération sur l’eau lourde, qui a pesé encore plus sur la réussite des alliés. Car les allemands avec une bombe atomique, même petite…

Jacques Chesnel dit: 4 février 2015 à 18 h 00 min

Moi aussi, je viens de soir « Phoenix » complètement bouleversé comme Jacques Barozzi, je me suis retenu de crier fumier pendant la moitié du film… et quelle fin! Splendide

JC..... dit: 5 février 2015 à 16 h 08 min

Ne pas croire que les calculs, estimation uniquement « justificative », tiennent la route sur l’économie de morts !!! Enfantin et absurde pesée !

Idem pour la « singularité » d’un fait à la Turing dans les causes de la victoire des alliés.

Ne jamais oublier la puissance industrielle américaine, l’émergence de la Recherche Opérationnelle sur les convois trans-atlantiques …. et des milliers d’autres causes « convergentes » dont la brouille de Dolfie avec le moustachu Iossif dont la principale : Germania ne faisait pas le poids.

Jacques Barozzi dit: 5 février 2015 à 17 h 49 min

C’est un mélo au scénario improbable, Jacques, comment ne peut-on pas reconnaitre sa femme, de retour, à l’identique, des camps ? Plus l’éternel thème de la passion et de la trahison. Phoenix est un film lyrique, qui ne se résume pas à la Shoah…
Le « couple » metteur en scène et actrice, ça aussi c’est fassbindérien.

Milena et Dora dit: 10 février 2015 à 20 h 09 min

La conversation des deux Jacques est toujours intéressante, cela nous change des inepties de JC……………………………………;

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