de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« The immigrant », les fantômes du passé

Par Sophie Avon

Ils arrivaient par milliers à Ellis Island dans ces années-là. Des immigrants de l’est notamment qui de la fin du XIXe aux années 50,  furent enregistrés au bureau de réception d’un pays qui ouvrait ses bras aux étrangers.  La famille de James Gray fut de la vague des années 20, débarquée de Russie pour accomplir le rêve américain.  Il arrivait aussi qu’on refoule de futurs chômeurs, des individus de mauvaise fréquentation et des malades. Lesquels étaient renvoyés chez eux ou mis en quarantaine sur l’île. Ils mouraient alors à l’hôpital ou survivaient par miracle.

A Ellis Island, on donnait également des spectacles pour les nouveaux arrivants. Caruso y chanta, on y voyait des ballets, des illusionnistes s’y produisaient. James Gray a eu à cœur de reconstituer l’une de ces scènes de festivités qui ressemble à un spectacle de charité. Orlando le magicien (Jeremy Renner) s’élève dans les airs telle une gloire. Dans le public, Ewa (Marion Cotillard) regarde le sortilège mais garde les pieds sur terre, cherchant sa sœur Magda que les autorités ont mise en quarantaine, et ne dérivant pas de ce seul rêve : s’enraciner sur une terre qu’elle a choisie.

Quand elle débarque avec Magda, en cette année 1921, Ewa sait déjà que le prix à payer sera exorbitant. Les hommes sont mauvais, duplices, et quand elle dort, elle garde un couteau sous l’oreiller. Mais elle est prête à tous les sacrifices pour faire son trou, aussi petit soit-il. Elle est forte et belle, Bruno (Joaquin Poenix) la remarque, lui offre de l’aider, l’enrôle dans son théâtre de beautés exotiques qu’il appelle « Mes colombes ». En fait de colombes elles ont perdu leur innocence depuis longtemps, Ewa le devine vite. A son tour, elle monte sur scène, sonnée, sans la moindre gaité, comme à l’échafaud, assumant jusqu’au bout le sacrifice, ayant consenti à devenir une pécheresse pour ne pas mourir de faim. Il faut voir la douceur que met James Gray à filmer le passage où la jeune femme, ayant bu, renonce à sa vertu et gagne le rang des réprouvées.

James Gray rappelle volontiers à quel point son film est personnel, non pas autobiographique mais hanté par les fantômes de sa famille et par ceux de ces millions de gens qui arrivèrent si pauvres pour essayer de vivre mieux. Il a tourné à Ellis Island deux nuits uniques durant lesquelles un millier de figurants ont accosté par ferry. Mais la minutieuse reconstitution historique doit davantage à la lumière inspirée des tableaux d’Everett Shinn dont les dominantes nocturnes piquées de jaunes et de roses reproduisent la mélancolie irréelle. Rien de révolutionnaire d’ailleurs dans le beau travail de Darius Khondji, le chef op d’« Amour » et de « Midnight in Paris »,  le classicisme étant l’art d’un cinéaste aimant le film de genre au point que même ici, dans « The immigrant » dont il dit qu’il rêvait d’un opéra cinématographique, il est porté par le mélo. Un mélo christique, dénué d’émotions mais où les épiphanies abondent, et où le péché, la culpabilité et la rédemption composent une ascension religieuse.

Placée au cœur d’un chaos qu’elle a elle-même créé, Ewa ne manque pas de courage ni de détermination. Elle n’a plus d’identité, plus d’origine, plus de maison. « Je ne sais plus où c’est chez moi », dit-elle. Mais elle sait ce qu’elle veut : être heureuse. Cette quête de félicité est un désir de salut. Il s’agit moins de le conquérir via des papiers en règle que d’obtenir le droit d’en jouir, via le pardon. Et il lui faudra bien absoudre Bruno qui lui a fait du mal mais se damne par amour.  Il lui faudra bien absoudre les hommes, qui de toute évidence ne sont pas les héros d’une histoire à la fois solennelle et somnambulique.

« The immigrant » de James Gray. Sortie le 27 novembre.

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commentaires

6 Réponses pour « The immigrant », les fantômes du passé

Polémikoeur. dit: 26 novembre 2013 à 9 h 29 min

Refus de titre de séjour à la tête d’affiche féminine jusqu’à preuve de sa capacité à imprimer la pellicule et à crever l’écran.
Impersonnellement.

J.Ch. dit: 28 novembre 2013 à 18 h 10 min

j’en sors… et j’avoue être déçu, à aucun moment je n’ai ressenti la moindre émotion devant tant de poncifs inhabituels chez Gray et puis je n’arrive pas à être troublé par Marion Cotillard et comme je ne suis plus croyant la rédemption ne me fait aucun effet, désolé… curieux de connaître l’avis de JB ?

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