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La République Du Cinéma

« Inherent vice »: après la déferlante psychédélique

Par Sophie Avon

C’est l’un des écrivains les plus vertigineux de l’Amérique mais il n’avait encore jamais été adapté au cinéma. Il est vrai que l’œuvre de Thomas Pynchon a de quoi intimider les cinéastes et il fallait  la rigueur et la puissance d’un Paul Thomas Anderson pour s’y coller. L’auteur de « Magnolia », de « There will be blood » ou de « Master » est un californien obsessionnel dont l’œil est capable de voir la surface d’un univers littéraire tout en en saisissant la profondeur ; c’est surtout un artiste apte à restituer le mélange d’inquiétude et de comédie, de poésie et d’anticipation, de folie et de mélancolie qui hante « Vice caché », écrit en 2006.

A propos, un vice caché est un défaut qui ne se voit pas mais qui affecte un objet et le rend inapte à l’usage. Cela peut être une combustion spontanée, de la rouille ou encore la vie elle-même, tout ce qui déclenche un processus de dégradation intérieure. A l’instar des aspirations d’un pays dont les promesses n’auraient pas été tenues. Voilà la grande vague qui court au long de l’œuvre de Pynchon, et qui ronge en souterrain le film de Paul Thomas Anderson : cette Californie de rêve qui à l’aube des seventies, se réveille avec un arrière-goût amer. Pas seulement parce que Reagan devient gouverneur de la Californie ou que Nixon accède au pouvoir. Ni parce que Charles Manson a assassiné Sharon Tate et six autres personnes dans sa maison de Beverley Hills. Mais parce que l’époque, au lendemain des sixties psychédéliques, a transformé ses chimères en obsessions lucratives. Elle a programmé sa perte, enterré ses espérances, enfanté le monde d’aujourd’hui.

Les belles années ne sont pourtant pas loin, elles n’en finissent pas de hanter une œuvre qui s’ouvre au début des années 70 et dont le héros aux allures de rescapé, un certain Sportello surnommé Doc est un hippie aux sandales peu protocolaires pour un détective privé. Son ex petite amie, Shasta (Katherine Waterston), lui a demandé d’enquêter sur celui qu’elle aime, un magnat de l’immobilier à Los Angeles, un certain Mickey Wolfman, qui serait la cible d’un complot manigancé par sa propre femme et visant à le faire interner. A qui se fier en ces années dingues où pour avoir atterri ailleurs, la décennie précédente n’en brouille pas moins les contours de la réalité ? Les vices de forme, vies cachés ou vices tout court, ont bon dos ; les substances dont les personnages usent et abusent, tel Doc qui fume joint sur joint et voit le monde à travers la brume de sa paranoïa, ne sont pas sans influences non plus.

De fait, si « Inherent vice » est un grand film sur la psyché d’un pays, c’est aussi une œuvre sur la paranoïa, à travers laquelle Paul Thomas Anderson explore le rapport que chacun entretient à la réalité. Car Doc a beau être défoncé, il a une intuition sûre et, en gros, a bien raison d’être paranoïaque : les ennemis sont partout et l’enquête qu’il accepte de suivre par amour rémanent pour Shasta autant que pour la beauté du geste, lui font  croiser des personnages aussi effarants que spéciaux. A commencer par Bigfoot (Josh Brolin), flic du LAPD (Los Angeles Police Department), un tordu triste qui déteste les hippies, en conséquence de quoi, il est l’ennemi-ami intime de Doc dont il se sert tout en lui rendant des services – et à vrai dire, ce qu’il éprouve pour Doc relève bel et bien de l’amour. Il y a aussi l’avocat expert en droit maritime (Benicio Del Toro), Penny la petite amie de Doc qui travaille pour le procureur de la vielle, jolie femme tirée à quatre épingles en proportion inverse de son amant vêtu comme l’as de pique (Reese Witherspoon), Mickey Wolfman (Eric Roberts), milliardaire et prêt à tout pour transformer une terre promise en enfer du moment que cela lui rapporte, l’étrange docteur Rudy Blatnoyd, chirurgien-dentiste à la tête d’une clinique (Martin Short), Crocker Fenway, puissant avocat du Croc d’or  (Martin Donovan) ou Coy Harlingen (Owen Wilson) joueur de saxo et espion dont, à la vérité, le rôle exact a fini par nous échapper. Car ce film qui déferle en douce et vous laisse essoré, a les vertus des polars qu’écrivait Faulkner dans les années 40 : l’intrigue compte moins que ce qu’elle charrie, le portrait d’une humanité qui quatre décennies plus tard n’a pas pris une ride dans sa façon d’appréhender toutes les dimensions la reliant au réel.

Le monde d’ « Inherent vice » est une impasse terrible à la vérité, dans ce qu’il laisse entrevoir, entre deux villas californiennes, d’une société qui n’aurait pas dû advenir.  Cela n’empêche pas le film d’être drôle et d’une saveur aussi suave que flippante. Porté par la voix off de l’amie, Sortilège (Joanna Newsom), qui fait entendre la langue de Pynchon, tenu par l’incroyable dégaine de Joaquin Phoenix dont les yeux verts, écarquillés par l’intensité de ce qu’il ressent, sont un ticket double pour un voyage singulier, scandé par une bande musicale qui de Neil Young aux Marketts se régale des années 70, il déjoue sans cesse son récit, déguise ce qu’il montre et entraîne le spectateur dans une réjouissante construction mentale.

« Inherent vice » de Paul Thomas Anderson. Sortie le 4 mars.

 

 

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commentaires

19 Réponses pour « Inherent vice »: après la déferlante psychédélique

Jacques Chesnel dit: 3 mars 2015 à 14 h 17 min

le livre est excellent, plus facile (!) à lire que les précédents ; si le film le traduit bien, cela devrait être vraiment jubilatoire : réponse demain, j’ai hâte

xlew.m dit: 3 mars 2015 à 18 h 46 min

J’ai vu le film il y deux jours dans une île, proche de la France, pays de John Ruskin et du doc JPR Williams, l’arrière de l’équipe du Pays de Galles qui justement mettait une peignée au quinze tricolore au même moment, de l’autre côté de la Manche.

Deux types britanniques qui font d’emblée physiquement penser au Larry du film avec ses sideburns épais digne de Wolverine. Je ne crois d’ailleurs pas beaucoup John Downey Jr. lorsqu’il raconte, partout dans Hollywood, qu’il fut le premier choix de P.T. Anderson pour le rôle du Doc. Le livre de Pynchon étant une ode géopoétique au L.A. Basin, avec, en autres lieux chantés, la « San Joaquin Valley », le choix de l’acteur coulait de source. Cela ne sert à rien d’aller capter des noms d’acteurs dans le collecteur des pluies habituelles lorsqu’un blase coule de source et s’impose de lui-même.

Beaucoup parlent des adaptations du Marlowe de Chandler au ciné (Anderson en tête), « The Long Goodbye » (extraordinaire Elliott Gould qui d’ailleurs joue Ezra Goldman dans la série Ray Donovan, un juif californien qui rêve du Tikkun Olam, comme les hippies des années soixante finalement, mais qui n’hésite à faire descendre une journaliste talentueuse et dérangeante), et du Big Lebowski des frères.

La réussite du film, à mon avis, devant tant et plus à la transposition des dialogues savoureux de Pynchon inclus presque tels quels dans les dialogues, que Anderson se devait de trouver un angle personnel pour faire péter un cadre littéraire tellement présent (Pynchon a des descriptions si plastiques de la nature, de la lumière du soleil couchant sur les visages des personnages, il fait littéralement glisser les images sur la pente de son style, pourtant très vif et contenu, dissolvant à la racine toutes bavures, balèvres et barbules) et permettre peut-être d’autres références pouvant ou pas surgir à l’esprit.

J’ai pensé par exemple en vitesse au « Meurtre d’un bookie chinois » de Cassavettes (le héros était la victime d’un set-up également, et dans I.Vice on a une figure identique de « loan shark »), ou même au beau film de Polanski sur la guerre des eaux, «Chinatown » (qui parlait déjà pas mal des magouilles de l’immobilier.) Mais on peut se laisser entraîner à voir aussi du Police Academy par moments. En soulignant que quelques scènes – syndrome des eaux vives et usées que le ciné partage avec la télé, (liquides inhérant vice versa visiblement) — ont déjà été vues et entendues dans des séries récentes (l’échange de short answers, « Aren’t you ?, « Am I ?, « Are you .. ? » notamment.) Belle idée de Newsom en voix off.

Si on s’habitue relativement vite au visage de louvart et au costume brun tabac du Doc Larry (DOC étant aussi le nom d’une amphé célèbre), la coupe de cheveux flat-top de Brolin (il a beau se montrer un peu rude avec les portes d’entrée, il est fabuleusement gentleman avec les bananes qui s’offrent en tenue d’Eve mouillées de chocolat) éclate bien plus longtemps (son « Moto pankaku ! » dans le resto jap restera moment d’anthologie comique), comme l’apparition hallucinée du dentiste fou (ou comment Short refait l’un de ses super shows), et l’allure de Witherspoon, Reese semblant sortie tout droit de Mad Men, telle une Miss Mooney-penis (hommage à la-boutique-de-drogues-ambulante-Denis du roman et donc du film) qui aime abonder à tout ce que dit (en pensées) son boss perdu dans les volutes et les délices de l’herbe vietnamienne.

Je me demande maintenant si Tom Wolfe n’aurait pas été un peu faire ses courses vers la gordita beach pour son Back to Blood à Miami, plongé depuis toujours dans le « vice », lui aussi. Of different mice and inherent men, écrirait presque Steinbeck.

« Une société qui n’aurait jamais dû advenir », écrivez-vous Sophie, ce fut tout le problème de gens comme Neil Yong (qui connut personnellement Manson, le would-be songwriter.)
Ils commentèrent le gâchis de la promesse des années soixante. La subculture du rock’n’roll devait tout emporter des turpitudes du capitalisme sur son passage, mais ce dernier la contint bien dans son circuit de digestion.

Je n’ai pas regretté que Anderson ne fasse pas mention du surf dans son film. Chez Pynchon, sa place était énorme. C’était presque un marqueur spirituel, avec beaucoup d’allusions au Christ, à la venue « de la dernière vague sur le rivage », l’un des surfeurs du roman proclamant être en possession de la « true long board », comme une relique de la croix. Les Hippies du flower power et de Peace and Love, que faisaient-ils après tout à part reproduire le message archéo-chrétien ?

Toute une réflexion aussi dans le roman sur l’internet-caché (comme l’imam, le surf suprême étant celui que vit chacun chez soi avec sa petite connexion fournit par son gentil provider à 35 euros par mois, ce que « prévoit » le Larry du livre.)

Blue Tooth étant, je crois, le nom d’un héros viking à l’origine. Ce que rappellerait peut-être par la bande ce mystérieux nom de Croc d’Or, aussi bizarre que celui du « Karaboudjan » dans Tintin.

J’ai vu le film tard le soir, dans un demi-sommeil, je crois qu’il ne faut pas hésiter à se mettre en condition pour la projection (je n’aurais pas aimé « perdre » 150 minutes dans la journée, ou alors après le repas de midi et au moins l’engloutissement d’une Asahi 33 cl), il faut que, même les yeux fermés, on puisse jouir des images de notre (‘intense’, pour chaque être, c’est que nous montre le film) vie de tous les jours. C’est tonton xlew qui le dit, certes. Mais…

B comme BERLIN dit: 3 mars 2015 à 21 h 00 min

Mais…
Bien dit.
Ayant atterri à Saïgon au début des 70′,
je n’en garde pas le même souvenir.

B comme BERLIN dit: 4 mars 2015 à 0 h 43 min

Mais…
Le souvenir du souvenir d’une exception…

On n’a pas tout les jours 20 ans.

pour mémoire dit: 4 mars 2015 à 12 h 04 min

« Les Hippies du flower power et de Peace and Love, que faisaient-ils après tout à part reproduire le message archéo-chrétien ? »

ils n’avaient pas envie d’aller tuer ni se faire tuer ( au Viet Nam )c’était la guerre Les « appelés » étaient tirés au sort…https://www.youtube.com/watch?v=xuUBCF3KKxc

puck dit: 4 mars 2015 à 12 h 07 min

Et vive Pynchon ! Et les toutes trahisons de notre belle génération !
Jamais une génération n’aura autant et aussi bien trahi ses idéaux et ça c’est une performance qu’il faut lui reconnaitre, c’est facile de critiquer cette génération mais elle détient quand même la médaille d’or de la trahison et de l’enfumage toutes catégories, et en plus elle est lucide, grâce à la culture elle enfume en même qu’elle dénonce son enfumage et ça c’est tout de même très fort à croire qu’elle a produit la misère du monde juste pour s’offrir le luxe de la dénoncer et ça c’est fort, hélas nous avons aussi inventé l’écologie, mais c’est notre seule erreur.

pour mémoire dit: 4 mars 2015 à 12 h 14 min

« l’époque, au lendemain des sixties psychédéliques, a transformé ses chimères en obsessions lucratives. Elle a programmé sa perte, enterré ses espérances, enfanté le monde d’aujourd’hui »

Cf la trilogie « Big Money » , de John Dos Passos

sam dit: 4 mars 2015 à 12 h 23 min

« à croire qu’elle a produit la misère du monde juste pour s’offrir le luxe de la dénoncer »

cette génération, généreuse, n’a pas pu « changer le monde », beaucoup se sont suicidés, beaucoup ont été tués, et, ce, pour le plus grand soulagement et bonheur de ceux qui ricanent et l’accusent de tous les maux – ce sont les mêmes qui lui crâchaient à la tronche à l’époque

puck dit: 4 mars 2015 à 12 h 31 min

« ils n’avaient pas envie d’aller tuer ni se faire tuer au Viet Nam »

alors que dans la génération d’aujourd’hui ils voulaient aller en Irak.
parce qu’à l’époque du Vietnam il y avait un décalage de quelques mois entre les bombardements des villages au napalm et leur dénonciation dans les films, alors qu’aujourd’hui ça se fait en temps réel ! pendant que les types torturent en Irak ou balancent des drones sur les villages ils produisent en simultanée les films pour le dénoncer ! et ça c’est fortiche. c’est dû à l’accélération, le temps va plus vite, même le trading se fait à haute vitesse, ils arrivent à mettre des milliers de travailleurs au chômage et dans la misère juste avec un clic de souris ! résultats pour faire des films ils sont aussi à flux tendu, je me souviens les hippies prônaient le flux détendu du genre « tu vois mec, là-bas, ce nuage, et les lumières derrière mec, tu les vois, c’est les étoiles mec, tu vois le nuage mec, il avance, mais les étoiles mec, elles ne bougent pas, tu vois mec il faut pas faire comme le nuage, il faut faire comme les étoiles mec, elles savent où est leur place les étoiles, mais tu sais mec, ces étoiles, c’est juste de la poussière… », ces décalages de temporalité sont d’ailleurs bien rendus par Pynchon, et d’ailleurs même le Christ n’était pas un type vraiment pressé, il savait que pour lui aussi ça finirait mal.

puck dit: 4 mars 2015 à 12 h 35 min

La moitié du monde aujourd’hui
photographie l’autre Misère
tu ne fus jamais tant aimée
faisant vivre centaines d’hommes
qui te prennent en caméra
Se passe-t-il meurtres scandales
Il faut y être pour saisir
l’instantané de la détresse.
(Georges Perros – Une Vie ordinaire)

puck dit: 4 mars 2015 à 12 h 43 min

oui Ray Donovan c’est une bonne série, moins bonne que True Detective ou the Wire, mais bonne, mais moins que Game of Thrones mais bonne.

sam dit: 4 mars 2015 à 17 h 26 min

« dans la génération d’aujourd’hui ils voulaient aller en Irak. »
pour l’Irak ce ne sont pas des appelés mais des gens qui se sont engagés ( beaucoup parce que chômeurs..)
A l’époque du Viet Nam ils étaient tirés au sort – excusez du peu

sam dit: 4 mars 2015 à 17 h 29 min

« il savait que pour lui aussi ça finirait mal. »!

il connaissait de scénario (le rôle de judas étudié pour’)

sam dit: 4 mars 2015 à 17 h 31 min

12 h 35 min

Ceux qui bossent dans des ong humanitaires aussi à ce compte là,ils en vivent !
Montrer les faits, témoigner, vaut mieux que de longs discours ou trémolos ou râler sur ceux qui le font

Jacques Chesnel dit: 4 mars 2015 à 17 h 34 min

j’ai vécu cette période-là en France et en Europe, un peu aux USA dans les grands festivals dits de rock, je n’en ai aucune nostalgie, que des bons souvenirs avec de merveilleux copains dont beaucoup ne sont plus là. J’ai découvert Pynchon avec V. , j’ai tout lu de lui, c’est un de mes écrivains favoris, quand on rentre dans son mode il est agréable de le partager ; il faut que je revoie le film pour en parler mais la première impression est vraiment très bonne… et Phoenix !

burntoast dit: 10 mars 2015 à 9 h 40 min

Merci pour ces explications. J’ai vu le film hier soir avec madame et nous n’avons rien compris à l’intrigue, à part la demande de Shasta au début. En revanche, en effet, il y a une superbe atmosphère avec de nombreuses références à d’autres films du même genre. J’étais content de revoir Martin Short qu’on avait presque oublié. Joaquin Phoenix confirme ses grands talents.

Jacques Chesnel dit: 18 mars 2015 à 15 h 57 min

relu le livre, revu le film : l’intrigue importe peu et on ne comprend pas tout (comme dans Le faucon maltais) mais peu importe, on passe un sacré bon moment, il ne faut pas aller plus loin que le fumette et alors tout s’éclaire !

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