de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Jauja »: à la recherche d’Ingeborg

Par Sophie Avon

Le film s’ouvre avec une légende selon laquelle les Anciens évoquaient la « Jauja » comme étant une terre d’abondance et de bonheur. Mais ceux qui essayaient de la trouver s’égaraient en chemin, sans doute parce qu’il n’est de paradis que perdu – pas seulement introuvable mais bel et bien enfui. Le capitaine danois Dinesen va l’apprendre à ses dépens, partant à la recherche de sa fille chérie, Ingeborg, qui a fugué en pleine nuit au bras d’un jeune soldat nommé Corto…  Mais pas si vite. Le cinéaste argentin Lisandro Alonso prend le temps d’installer son récit en quelques plans fixes où ce qui saute aux yeux est cette terre de Patagonie qu’il filme comme une contrée à la fois sauvage, accueillante et déroutante. Pas de doute : on est ici au bout du monde, là où l’océan, les phoques, les mouettes et la grandeur du ciel donnent une idée des mythologies qui peuvent y naître. Sur cette côte où les algues ont laissé une douceur de prairie, où les flaques d’après marée servent de bains privés aux soldats, le Capitaine Dinesen n’est pas à l’aise. « Nous ne sommes pas à notre place ici » dit-il à sa fille qui au contraire prétend se laisser envahir par le désert et qui plus tard, dira à son amant qu’elle a l’impression d’avoir déjà vécu tout ça.

Etrange enfant que cette douce Ingeborg, 15 ans à peine, désirable déjà – le lieutenant Pittaluga est prêt à lui offrir un cheval- et romanesque sans doute, aimant l’aventure et réclamant un chien, « un chien qui me suivrait partout », réclame-t-elle à son père. En guise de chien, c’est un soldat qu’elle aura, mais ce ne sont pas ses amours qui intéressent Lisandro Alonso (et avec lui le poète Fabian Casas qui a cosigné le scenario). C’est la quête qui les subjugue, celle du père capitaine – interprété par un Viggo Mortensen faisant semblant de mal parler l’espagnol, tout en grimaces et en embarras  – lequel n’en finit pas d’halluciner devant ce pays qu’il traverse à cheval à la recherche de son Ingeborg. « Pays de merde » jure-t-il après s’être fait volé sa monture et son fusil, trébuchant sans cesse, et avançant quand même sur ces cailloux qui tantôt ont l’air de doux oreillers fleuris d’herbes de la pampa, tantôt de statues assistant à sa déroute.

A propos d’oreiller, le capitaine s’endort un soir sous les étoiles, son épée à côté, sa main refermée sur une figurine qu’il a trouvée dans le désert – un petit soldat de la taille d’une poupée que Corto avait offerte à Ingeborg. Outre que le plan est d’une beauté rare, il permet de revenir à cet objet totémique témoignant du passage de sa fille disparue dont il suit avec entêtement la trace, faisant de la réalité une féérie noire à mesure que les jours passent. Le voilà escortant un chien efflanqué qui semblait l’attendre dans une flaque d’eau, lui-même transformé en canidé flairant la jeune fille ou son souvenir ou encore un passé qui le rattrape. Pas besoin d’être chez Borgès pour que les temps se bousculent dans une même tête et que se superposent les étapes de la vie. Ingeborg est sa seule obsession bien sûr, mais à travers elle, c’est autre chose que le capitaine, lancé à sa suite si vaillamment, bravant les légendes et les sortilèges, croisant des cadavres et ne lâchant jamais la route même s’il tombe à chaque pas, c’est autre chose que le capitaine poursuit.

Dans une caverne, il fera une rencontre merveilleuse. Est-ce la vraie vie ou est-ce une ombre projetée comme chez Platon ? Et cette fiction qui s’ouvre sous forme de reconstitution historique, en 1882, à l’heure où l’armée argentine se prépare à un massacre contre les indigènes, cette fiction est-elle un rêve ou la seule exploration possible de cette réalité si somptueusement incarnée par le paysage et cependant, impossible à atteindre ?  Est-elle un songe ou le seul moyen de mesurer le temps imparti aux hommes sur une terre où quoiqu’il arrive, mystérieusement, la vie continue ?

Ce film prodigieux au sens littéral du terme, tout en vent, en halètements et en bruits de pas agrippés à la roche, est une superbe méditation déguisée en conte. Il faut une maîtrise de premier ordre pour faire de cette histoire ténue une aventure intérieure aussi compacte, livrée à la cruauté du sort, à la grandeur d’un environnement qui avale ceux qui s’y risquent et à l’univers poétique d’un cinéaste d’envergure. Comme souvent, l’ampleur se conjugue avec les détails et l’intimité des personnages, aussi esquissés soient-ils. « Le jour de mon départ, ma fille voulait m’accompagner, tu ne peux pas, ma fille, je pars à la guerre » fredonne le capitaine au début de sa traversée. A l’autre bout, sa fille est toujours là mais saura-t-il la reconnaître ?

« Jauja » de Lisandro Alonso. Sortie le 22 avril.

Cette entrée a été publiée dans Films.

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commentaires

9 Réponses pour « Jauja »: à la recherche d’Ingeborg

JC...... dit: 20 avril 2015 à 19 h 15 min

Sophie, désirant de tout mon cœur (sec) laisser les cinéphiles s’exprimer sans haine, je disparais. Bien à vous….

Jicé benito dit: 21 avril 2015 à 7 h 49 min

tout ça ne vaut pas le fascisme italien si drôle et inoffensif! ce qu’on a pu se marrer!

martin dit: 21 avril 2015 à 12 h 34 min

« en 1882, à l’heure où l’armée argentine se prépare à un massacre contre les indigènes »

on peut parler de génocide (idem du côté chilien)

Jacques Barozzi dit: 21 avril 2015 à 19 h 51 min

Les articles de Sophie c’est comme les contrats, ueda, faut lire la dernière ligne en italiques !

Je vous conseillerais plutôt « La Sapienza » d’Eugène Green…

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