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La République Du Cinéma

Jean-Pierre Jeunet, voyage au bout de l’enfance

Par Sophie Avon

Et si Jean-Pierre Jeunet avait eu besoin d’aller voir ailleurs, en l’occurrence en Amérique, pour réveiller sa meilleure part ? Non pas celle d’un cinéaste archétypal, franchouillard sur les bords et chantant les louanges d’une époque révolue, mais celle d’un vrai conteur jamais aussi à l’aise que dans des décors à sa mesure ?

« L’extravagant  voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet » est adapté du roman éponyme de Reif Larsen, jeune écrivain de 29 ans dont c’est le premier texte publié. Le titre bardé d’adjectifs sent son marketing, façon Benjamin Button, mais de fait, avec cette histoire, le cinéaste ré-enchante son univers porté sur le leurre, la bricole et l’étrange pouvoir des objets.

T.S. Spivet est un petit garçon d’une dizaine d’années qui vit dans le Montana où l’air est immense, l’horizon infini et le ranch familial rouge comme le crépuscule.  Il a un frère, Layton, jumeau dizygote, dont il est aussi différent que possible. T.S., génial mais malingre, n’aimant que les concepts purs, la mécanique quantique et les équations au 4eme degré, Layton moins pourvu en neurones mais mieux fourni en masse musculaire et préférant tirer à la carabine plutôt que de compter les atomes. De toute évidence, les affinités se sont réparties par pairs dans la famille : T.S. dialogue avec sa mère (Helena Bonham Carter) dont la passion est l’entomologie ; Dayton s’éclate avec son père, mutique cow boy qui considère que les mots sont une corvée. Et puis il y a la grande sœur, Gracies, qui rêve d’être miss Montana et pourquoi miss America et pourquoi pas une actrice ?

Tout ce petit monde est présenté à la façon de ces livres objet qui se déploient en relief. La petite fabrique de Jean-Pierre Jeunet, qui tient de la carte postale et du cheval de bois, est à hauteur idéale pour situer les choses tout en montrant que déjà, couve l’envers de la féérie. C’est pourquoi le ton n’est pas à la fête et la petite voix off de T.S aura vite fait de s’élever telle une longue et douloureuse confession, le film se rembobinant pour remonter le temps.

Un an avant, donc. Fasciné par le graal des scientifiques, T.S. a inventé la machine à produire du mouvement perpétuel, ce qui lui vaut d’être invité par l’Institut Smithsonian qui lui a décerné le prestigieux prix Baird. Seul hic à l’affaire, personne là-bas ne sait qu’il a dix ans, qu’il est un enfant dont les émotions n’ont pas grand-chose à voir avec la complexité de son cortex et qu’il a un secret un peu trop grand pour lui. Dans la nuit, T.S. grimpe dans un train transportant des véhicules et part à travers l’Amérique jusqu’à Washington.

Le parti pris de Jeunet n’a rien de psychologique. Aux états d’âme, il préfère la mélancolie des matériaux, et quitte à filmer la tristesse, il préfère montrer un chien dépressif qui pour se consoler n’en finit pas de mordre dans du fer. T.S. peut bien se lamenter, dire qu’il n’est pas un vagabond insouciant mais juste un petit garçon de 10 ans, triste et orphelin dans son cœur, le cinéaste demeure toujours concret, trouvant au désespoir de son héros des équivalences  graphiques : dans la caravane publicitaire où le petit garçon s’est réfugié au milieu du train, il s’endort parmi des silhouettes de carton et des victuailles en plastique, toute une famille de papier qu’il voudrait prendre dans ses bras quand elle n’est qu’un décor. Alors, il regarde le monde dérouler sa litanie mélancolique, traverse des villes passagères, aperçoit une fillette qui se balance dans son jardin, et fait escale dans une gare où le temps d’aller acheter un hot dog, un vieil homme (Dominique Pinon) lui raconte l’histoire d’un sansonnet.

Bâti en trois parties  – the West, the Crossing, the East -, le film suit sa ligne figurative où grouillent les échappées visuelles. C’est le charme du récit que de montrer, sans que cela paraisse artificiel ou forcé, la façon dont l’enfant tisse de multiples représentations. A-t-il imaginé de trouver la solution pour qu’un œuf jeté du haut de l’Empire state building arrive en bas sans se casser ? L’image surgit, telle une bulle dans une BD : l’œuf chute en douceur, porté par un ingénieux parachute avec hélice que T.S. a fabriqué. La 3 D est au service de ce type d’apparitions, mettant à profit le détail et utilisant le relief pour en souligner le caractère à la fois novateur et suranné, à l’instar de ce qu’on apercevait autrefois dans les visionneuses et qui rendaient  le monde physique presque bizarre. Ce flottement général, cette impression d’une déréalisation globale, d’un leurre permanent où ce qui est vrai est invisible – comme le chagrin –  fondent l’univers d’un cinéaste dont la manière reste un artisanat, quelques soient les nouvelles technologies. En ce sens,  « L’extravagant voyage » est un pur récit d’initiation qui parvient à ficeler ensemble sa gravité de fond et la grâce de sa stylisation. L’enfance est de cet ordre : tragique et inventive, triste et fugace.

« Ce qui est génial avec les gouttes d’eau, dit T.S., c’est qu’elles vont toujours là où il y a la moindre résistance – à l’inverse des êtres humains. »

« L’extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet » de Jean-Pierre Jeunet. Sortie le 16 octobre. Le roman de Reif Larsen paraîtra en France en avril aux éditions du Nil.

 

Cette entrée a été publiée dans Films.

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commentaires

12 Réponses pour Jean-Pierre Jeunet, voyage au bout de l’enfance

Polémikoeur. dit: 14 octobre 2013 à 17 h 09 min

Pourquoi pas ? Surtout si le Grand Dehors
dépoussière l’univers particulier de Jeunet
et le soulage un peu de la claustrophobie
qu’il peut susciter (soit dit sans détestation
aucune et avec respect pour le conteur d

J.Ch. dit: 14 octobre 2013 à 17 h 25 min

hier pendant qu’on s’étripait dans la reine Margot, j’ai regardé « Boardwalk Empire », on s’étripe aussi mais c’est plus marrant

JC..... dit: 15 octobre 2013 à 5 h 34 min

Curieusement, et sans visionneuse aucune, le monde physique m’est apparu bizarre dès l’enfance, orientant naturellement mes études ultérieures vers une approche scientifique. Par bonheur, l’ambiance familiale n’avait rien de tragique.

J’aimerai voir comment Jeunet, cinéaste estimable, traite ce sujet intéressant : l’initiation au monde d’un enfant…

u. dit: 15 octobre 2013 à 13 h 55 min

C’est la première fois que je suis confronté avec un inventeur né au 21ème siècle, il fallait que ça arrive un jour.

Coup de vieux, j’ai l’impression d’être Jules Verne.

pado dit: 15 octobre 2013 à 15 h 46 min

Pour Jeunet j’hésite.
Moi qui n’ai tenu qu’une demi-heure devant Amélie (à la télé d’accord) je le sens mal.

JC..... dit: 15 octobre 2013 à 16 h 23 min

De Jeunet, j’ai adoré « Delicatessen » ! j’ai bien aimé « La Cité des enfants perdus » et « Alien » ! j’ai vu sans ennui « Amélie »… le reste m’est inconnu.

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