de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

Jia Zhang-ke, peintre chinois

Par Sophie Avon

 

Sur une petite route de montagne du Shanxi, au nord-est de la Chine, un camion s’est renversé dont la cargaison de tomates rouge sang, splendides, a roulé. Est-ce trop tôt pour voir dans ce tableau la métaphore d’un pays dont les fruits de la croissance n’ont pas que du bon ? Le chauffeur mort repose sous une couverture et un homme à moto attend les secours. Un autre homme à moto, San’er, a pris la même route, mais pour l’instant, il faut s’appliquer à suivre les personnages dans l’ordre même si Jia Zhang-ke s’amuse à croiser les effigies malheureuses d’un territoire morcelé où d’une région à l’autre, rien ne semble se partager sinon la pauvreté, le désarroi et la violence.

Depuis ses premiers films, Jia Zhang-ke ne cesse d’explorer son pays pour en montrer les déchirements. Développement économique et modernité avalée à grand traits d’un côté, misère et chaos de l’autre.

Dahai est le premier protagoniste de ce grand récit en quatre portraits. Il mange de l’ail cru et se pique le ventre contre son diabète. Exaspéré par ce qu’il présuppose de la corruption des dirigeants de son village, il clame partout qu’il va en référer à la commission de discipline de Pékin et face à l‘inertie générale décide de faire justice lui-même. Mais ce n’est pas tant sa rage qui intéresse Jia Zhang-ke que la façon dont cette rage se construit au long d’un chemin fatal : un cheval fouetté sauvagement, des coups de pelles, des liasses de billets censées acheter son silence, tout concourt à la mitraille.

San’er aussi aime la mitraille. Il a rejoint son foyer dans le sud ouest du pays pour le Nouvel an. Dans la nuit profonde, il contemple les feux d’artifice et observe les migrants qui jouent pour passer le temps. L’ennui, le déracinement, l’impression de vivre à côté de sa vie, sont les moteurs d’un monde qui ne se reconnaît plus. San’er tue parce qu’il s’ennuie. « Quand je tire, je ne sens pas l’ennui », dit-il à sa femme. Alors, il tire avant de fuir à l’autre bout du pays,  à bord d’un bus de luxe dont au matin, descend un autre homme. Lequel a rendez-vous avec une jeune femme sur l’autoroute de Yichang.

Elle est hôtesse d’accueil dans un sauna. Elle aussi tâche de régler ses problèmes et les règle dans le sang. Comme si une pulsion archaïque défiait la modernité d’une nation où les ponts se dressent, mais où le peuple s’entretue, s’épuise et s’illusionne. Pas de psychologisme chez Jia Zhang Ke, dont les personnages agissent brusquement au terme de processus intérieurs complexes dont on ne voit rien venir. Tout comme Xiao Hui, un jeune homme à la recherche d’un meilleur travail, et qui tout d’un coup lâche prise.

Montrer comment un vieux pays sombre lentement tandis qu’un autre naît violemment, c’est tout le travail patient et magnifique de Jia Zhang ke dont la filmographie – « Xia Wu, artisan pickpoket », « The world », « Still life », « 24 city » – en a fait l’un des très grands cinéastes d’aujourd’hui.

«A touch of sin» – qui a obtenu le prix du scenario à Cannes et dont le titre est un hommage à un classique du kung-fu, «A Touch of Zen»  de King Hu -, a une puissance visuelle qui confine au fantastique. On y retrouve le cinéma de genre cher à un artiste qui ne tombe jamais dans la parodie tout en faisant apparaître des figures éternelles. Et bâtit un grand récit polyphonique aux représentations vertigineuses.

« A touch of sin » de Jia Zhang-ke. Sortie le 11 décembre.

 

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commentaires

24 Réponses pour Jia Zhang-ke, peintre chinois

Jacques Barozzi dit: 12 décembre 2013 à 11 h 49 min

Rien d’exceptionnel ni d’original dans le scénario (pourquoi ce prix ?) et des longueurs.
En revanche, le film donne beaucoup à voir sur les bouleversements de la société actuelle et c’est totalement désespérant, aussi noir que l’encre de Chine !
Beaux plans d’insert dans ce film hyperréaliste contemporain du théâtre traditionnel nô (ou kabuki ?) : notamment l’image finale sur les visages captif du public auquel il est demandé d’avouer sa culpabilité…

chantal dit: 13 décembre 2013 à 16 h 37 min

Vu en avant première le film de Roberto Ando, Viva la liberta, qui a emporté les suffrages au cinémed.

Adaptation de son roman éponyme, le trone vide. Toni Servillio épatant dans le role de l’homme politique doublé du jumeau schizophrène.

Sinon en cloture, film croate très décalé :

http://www.youtube.com/watch?v=xUaaIYRGzSw

Jacques Barozzi dit: 13 décembre 2013 à 21 h 26 min

La Reine, j’ai mis un petit mot sous la note d’Eka et Natia que, grâce à vous et Sophie, j’ai vu aujourd’hui.
Après la Chine de « Touch of sing », mercredi, et l’Inde du « The Lunchbox », vu hier, et que j’ai encore mieux aimé, je termine ma semaine cosmopolito-cinématographique en beauté avec la Géorgie !

La Reine du com dit: 13 décembre 2013 à 23 h 13 min

Merci, Jacques. Vais lire de ce pas. Pas le temps de bcp commenter en ce moment, mais je lis les billets, PA, NA (excellente République des Séries!), SA,,. Pas très convaincue moi non plus par « Touch of sin ». Pour autant, ce que vous en dites est sensible et pertinent – en particulier quant à la noirceur;

Jacques Barozzi dit: 13 décembre 2013 à 23 h 49 min

Eka et Natia ne se joue plus que dans une seule salle à Paris : L’espace Saint-Michel. Là même où fut perpétré un attentat lors de la projection de La Passion du Christ de Martin Scorsese…

Liang Haogui dit: 14 décembre 2013 à 18 h 00 min

Moi aussi!

Voilà plusieurs mois que Jia a donné son film au Bureau du cinéma (dianyingju), qui doit normalement indiquer les passages à couper, à corriger, etc.

Pas de réponse.

Théoriquement, on avait annoncé une sortie possible en novembre.

Elle n’aura pas lieu. Le Département Central de la Propagande (Zhongxuanbu) a envoyé en novembre la consigne suivante aux institutions intéressées (médias, arts, …): « 不得就贾樟柯这部电影进行采访、报道或评论 ». En d’autres termes, « pour ce qui est du film de Jia Zhangke, pas d’entretiens, de reportages ni de critiques ».
Ces consignes ne sont pas rendues publiques mais adressées aux départements concernés.

(Le Zhongxuanbu n’est pas une administration de l’Etat mais l’organe dépendant du Comité central du Parti communiste exerçant une censure implacable en Chine, en l’absence même de toute loi de l’Etat à ce sujet).

http://www.dw.de/贾樟柯电影天注定疑遭封杀/a-17243837

Les films de Jia sont trop contraires à l’image que veut donner le gouvernement sur l’essor de la nouvelle grande puissance mondiale.
Ils sont à l’opposé du slogan officiel de M. Xi Jinping sur « le rêve chinois » (Zhongguo meng).

Jacques Barozzi dit: 14 décembre 2013 à 22 h 18 min

Merci pour ces informations, Liang Haogui. Donc le film n’est pas visible en Chine, seulement en France ou dans d’autres pays également ? Le festival de Cannes a au moins servi à le faire connaître et c’est une très bonne chose. Jia sera t-il toujours autorisé à tourner dans son propre pays ?

Liang Haogui dit: 15 décembre 2013 à 10 h 48 min

Jia sera t-il toujours autorisé à tourner dans son propre pays ?

Je pense que oui.
La censure s’exerce parfois seulement a posteriori.
Ca permet d’espérer des inédits, le jour s’affaiblit le contrôle des esprits, s’il arrive.

Liang Haogui dit: 15 décembre 2013 à 15 h 21 min

Jia (NYT):

At the same time, we can’t forget the power of China’s cultural conservatism. It’s not official, it doesn’t come from the government. It comes from the people.
For example, “Django Unchained” by Quentin Tarantino. “Django Unchained” was initially approved. It played for one night and then it was halted because there’s a scene in the movie with a naked man. Why did this happen? Because there were some conservative people in the audience who wrote letters and made phone calls to report it.
So if we’re looking at what’s blocking the progress of Chinese society, we can’t just look at official controls. It also has to do with the Chinese people themselves.

Liang Haogui dit: 15 décembre 2013 à 20 h 01 min

Ceux ne sont pas familiers de la Chine actuelle jugent ce film magnifique.

Ceux sont familiers de la Chine actuelle jugent aussi ce film magnifique.

Liang Haogui dit: 15 décembre 2013 à 22 h 37 min

Bien compris, Sophie.

« Comme si une pulsion archaïque défiait la modernité d’une nation où les ponts se dressent, mais où le peuple s’entretue, s’épuise et s’illusionne. »

C’est surtout une pulsion moderne.

Elle n’existait pas sous cette forme autrefois, que ce soit sous la guerre civile où le langage traditionnel était partagé par tous ou le maoïsme, où la logorrhée de l’idéologie accompagnait la violence politique.

Jia montre bien la violence sans mots d’aujourd’hui.
La brutalité immédiate et muette.

Des fragments de traditions interviennent malgré tout pour donner voix aux valeurs anciennes, comme cette scène magnifique d’opéra local (le bangzi du Shanxi, particulièrement direct): on ne sait pas si on doit rire ou pleurer de la dernière image, les visages de ce public paysan.

Ces quatre cas (faits divers) sont tellement célèbres, pour avoir été disséqués sur internet ou les réseaux。Mais comme le dit Jia, « ici, ça arrive tous les jours ».
Xiao Yu, la fille du sauna, avait été relaxée (pour déséquilibre psychologique), tellement le pouvoir était inquiet de la colère des réseaux contre les cadres locaux, despotiques et impunis.

Dans le dernier cas, à Dongguan, ce n’est pas un ouvrier de cette entreprise taïwanaise mais onze qui se sont suicidés tour à tour, engendrant une sorte de stupeur dans l’opinion…

C’est un film que j’ai besoin de voir une deuxième fois…

sophie dit: 15 décembre 2013 à 23 h 13 min

Oh oui, je comprends bien, Liang, moi même j’ai eu besoin de le revoir. Et en effet, les scènes d’opéra populaire sont très marquantes aussi, quasi aux 4 coins de rues.. Ca produit un effet de distance et en même temps c’est douloureux.

Jacques Barozzi dit: 16 décembre 2013 à 0 h 17 min

C’est le théâtre dans le cinéma, la tradition dans la modernité.
L’ordre ancien dans le chaos actuel.
C’est pourquoi le film est totalement désespérant, noir, sans issue apparente…
On ne sait plus où commence la ville et où finit la campagne et la vie humaine n’a plus aucune valeur : on tue et l’on se tue.
Et Sophie a eu raison de souligner, dans le titre, qu’ici le cinéaste est avant tout un peintre.
C’est par ses images, le regard de Jia Zhang-Ke, que ce film est remarquable. Le scénario en lui même, avec ses quatre personnages principaux qui se passent le relais, est assez convenu : d’où l’absurdité de ce prix cannois !

Jacques Barozzi dit: 16 décembre 2013 à 8 h 23 min

Vu, hier, un film documentaire passionnant sur le cinéma underground new yorkais des années 1970 : « Blank city »…

Liang Haogui dit: 16 décembre 2013 à 17 h 39 min

Le thème animal joue un rôle important dans ce film.
Comme du reste dans beaucoup d’oeuvres traitant de situations sur lesquelles on ne sait pas ou on ne peut pas mettre des mots (la deuxième partie de « Disgrace » de Coetzee, par exemple).

Oursin dit: 23 décembre 2013 à 0 h 05 min

hommage à un classique du kung-fu, «A Touch of Zen»

Ne connaissant pas ce classique, je m’étais trouvé une référence ad hoc avec « Touch of evil » de Welles pour une certaine ‘gratuité’ dans le mal de quelques vies perdues. Quel mot français pour traduire de Touch à la fois le soupçon, le scrupule et le contact ?

TOUCH (n)
1. the sense by which the texture and other qualities of objects can be experienced when they come in contact with a part of the body surface, esp the tips of the fingersRelated: haptic , tactile , tactual
2. the quality of an object as perceived by this sense; feel; feeling
3. the act or an instance of something coming into contact with the body
4. a gentle push, tap, or caress
5. a small amount; hint: a touch of sarcasm
6. a noticeable effect; influence: the house needed a woman’s touch
7. any slight stroke or mark: with a touch of his brush he captured the scene
8. characteristic manner or style: the artist had a distinctive touch
9. a detail of some work, esp a literary or artistic work: she added a few finishing touches to the book
10. a slight attack, as of a disease: a touch of bronchitis
11. a specific ability or facility: the champion appeared to have lost his touch
12. the state of being aware of a situation or in contact with someone: to get in touch with someone
13. the state of being in physical contact
14. a trial or test (esp in the phrase put to the touch )
15. rugby, soccer the area outside the touchlines, beyond which the ball is out of play (esp in the phrase in touch )
16. archaic
a. an official stamp on metal indicating standard purity
b. Now usually called: hallmark the die stamp used to apply this mark
17. a scoring hit in competitive fencing
18. an estimate of the amount of gold in an alloy as obtained by use of a touchstone
19. the technique of fingering a keyboard instrument
20. the quality of the action of a keyboard instrument with regard to the relative ease with which the keys may be depressed: this piano has a nice touch
21. bell-ringing any series of changes where the permutations are fewer in number than for a peal
22. slang
a. the act of asking for money as a loan or gift, often by devious means
b. the money received in this way
c. a person asked for money in this way: he was an easy touch

J.Ch. dit: 7 janvier 2014 à 19 h 33 min

je suis un peu à la bourre biscotte un mauvais rhum et +… je sors de voir ce film impressionnant… en ce qui concerne Dahai, j’ai tout de suite pensé à Forest Whitaker et Gosht Dog (ressemblance physique et violence contenue) ; du grand cinéma ( scénario, mise en scène et acteurs)

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