de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

Jim Jarmusch, portrait de l’artiste en vampire

Par Sophie Avon

Ils s’appellent Adam et Eve, autant dire que ce monde dans lequel ils vivent, le nôtre, est à l’aube de sa mort – ou de sa renaissance. Jim Jarmusch est un jeune artiste vieux qui ressemble à ses personnages, n’ayant pas d’âge lui non plus. Ou plutôt a-t-il celui de regretter le temps enfui tout en continuant à explorer ses obsessions de toujours : les mythologies, l’amour, le destin. Avec « Only lovers left alive », il poursuit sa quête sous forme d’élégie. Son film est un vertige dont l’enjeu est la beauté. Sa mise en scène épouse l’âme romantique d’Adam, vampire au bout du rouleau, écœuré par la société contemporaine, double évident d’un artiste qui aime se voir en mort-vivant.

Adam et Eve ont traversé les siècles mais pourraient bien s’en tenir au XXI e. Ils s’aiment toujours, de loin comme de près, à distance et connectés l’un à l’autre par la technologie moderne, lui hantant les quartiers abandonnés de Detroit, elle réfugiée dans les rues tortueuses de Tanger.

Quand ils se nourrissent du sang récolté avec soin – il faut se méfier des contaminations -, ils exultent en douceur, au même rythme bien que séparément. Jarmusch les filme tour à tour en train de planer et plane avec eux : sa caméra tournoie au-dessus des lits,  bleu et féérique pour Eve (Tilda Swinton), grenat pour Adam (Tom Hiddleston), plans tournant comme les vinyles d’autrefois, et en guise d’extase, un shoot merveilleux qui détend les traits, fait pousser les canines et ferme les paupières. Vampires mélancoliques condamnés à jouir seuls grâce à un élixir garanti sans souillure.

Adam est poète et musicien culte porté aux nues par des happy few qui  rôdent en vain autour de chez lui pour le voir. Il reste caché, n’a de contact avec le monde extérieur qu’à travers le jeune Ian qui lui fournit les guitares dont il rêve. Séquence pour experts que même les non-initiés peuvent apprécier en regardant ces reliques : la Supro de 1959 ou la Suédoise des années 60 ou celle sur laquelle Eddie Cochran se produisit sur scène. Jarmusch est amoureux avant d’être snob ou cuistre. L’amour des instruments de musique est celui de son héros, magnifique Tom Hiddleston dont les cheveux noirs et les yeux clairs en font un éternel jeune homme.  Egalement intacte, Tilda Swinton a des mèches longues et blondes comme les rues de Tanger où elle s’aventure à la nuit,  visitant son ami et maître, le dramaturge Christopher Marlowe (John Hurt).  Avoir enterré Shakespeare, le rival éternel, quelques  siècles avant ne l’empêche pas d’évoquer encore l’un des scandales littéraires le plus délicieux de l’histoire…

On sourit souvent dans « Only lovers left alive ». Pour les hiatus temporels, les amitiés improbables ou les réflexions du style : J’en veux à Byron et Shelley avec qui Adam traînait et qui l’ont rendu suicidaire…

Immortels, Adam et Eve n’en vivent pas moins au présent. Ils prennent l’avion, vols nocturnes exclusivement, se retrouvent, se réconfortent, s’aiment encore. Puis ils contemplent le monde en se remémorant ses barbaries, guerres, pogromes, crises du pétrole ou de l’eau. Les humains ? De vulgaires zombies pour qui ils n’éprouvent que du mépris tant leur aveuglement les a conduits au bord du gouffre.

Quand les amants se promènent, c’est dans une ville morte, rayée de la carte par l’ère moderne, cette Detroit désertée par l’industrie et par ses habitants que la misère a chassés. Adam et Eve roulent le long d’avenues où les bâtiments suintent le chaos. C’est la pleine lune  mais il flotte sur la nuit un air de catastrophe que les rêves ont annoncé : la petite sœur d’Eve, Ava, doit arriver sous peu (Mia Wasikowska). Avec elle, petite bombe à l’échelle des morts-vivants, criminelle en herbe, il s’agit de ne pas oublier que même assagis et voulant rentrer dans le rang, les vampires sont d’une nature irréductible. Sauvages. Indomptables. Ils ressentent les choses avec leurs tripes et les zombies seraient bien inspirés de les écouter.

Hélas, qui peut admettre que la poésie ait plus de succès que l’argent ?

« Only Lovers left alive » de Jim Jarmusch. Sortie le 19 février.

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commentaires

13 Réponses pour Jim Jarmusch, portrait de l’artiste en vampire

Jacques Barozzi dit: 18 février 2014 à 9 h 03 min

« même assagis et voulant rentrés dans le rang, les vampires sont d’une nature irréductible. »

Il doit y avoir une coquille ?

JC..... dit: 18 février 2014 à 9 h 14 min

A l’ultime question sophienne de savoir qui peut admettre que la poésie ait plus de succès que l’argent, il est impossible de trouver une réponse financièrement intéressante …

Jacques Barozzi dit: 18 février 2014 à 11 h 49 min

En tout cas quand il s’agit d’aller un peu planer, je suis toujours partant. C’est ce que je demande au cinéma. J’irai voir ce Jarmusch-là !

xlew.m dit: 19 février 2014 à 1 h 43 min

Splendide bande annonce, le meilleur Jarmusch depuis Ghost dog peut-être. Sophie Avon est impressionnée, nous ne le sommes aussi par effet de succion, dirons-nous (du danger de partager l’enthousiasme des critiques ou de succomber à leur talent).
À propos de chiens, et d’après quelques infos personnelles, on courait autant de risques de se faire mordre par un canidé errant que par des vampires dans l’actuelle Detroit abandonnée par Dieu (surtout si l’on est facteur). L’ancienne Motown est devenue une Dogtown, un fantôme de ville où les amoureux attendent désormais le « true love » comme deux vagabonds de Paris attendaient jadis de se payer une bonne pinte de « true blood » d’un good old Godot qui ne venait jamais.
L’humour, est au rendez-vous, on le perçoit dans les quelques images et bouts de dialogues volés au teaser vidéo, et en vous lisant.
Detroit-Tanger, d’Adam, d’Eve et de Ian, lequel des trois est le plus en danger ? Tu le verras bien assez vivement lorsqu’arrivera Ava sans délai de L.A, ami cynophile.
J’aime bien les jeux avec Shelley, Byron et Marlowe dans le film. Ce sont les deux premiers qui inventèrent un peu le mythe romantique du poète « maudit », une chose qui aurait laissé Keats perplexe, surtout s’il avait pu voir de ses yeux le trafic que Shelley n’hésita pas à mettre sur pied sous prétexte de célébrer sa mémoire.
Keats semble pourtant raccord avec l’Adam de Jarmusch, dans ses lettres : « Le poète est l’être le plus ‘unpoetical’ de toutes les choses de l’existence », écrit-il.
Il aimait le côté obscur des êtres, (il avait compris avant tout le monde la vraie nature de Darth Vador, celui qui sauvera Luke) et, à l’heure de sa mort, confiera qu’il eut toujours « la sensation récurrente que la flamme de sa vie réelle s’était éteinte et qu’il menait une existence posthume. »
Tilda Swinton, simplement extra, (Catherine Deneuve et Anna Paquin pâlissent un peu).
Les amateurs continueront de rêver à la Grestch vintage 6120, celle de Cochran et Seltzer (~ 4200 $ quand même) à la vision de ce film. L’€piphone Bugsby orange à 700 $ n’est pas mal mais la mâchoire du vibrato a tendance à se décrocher toute seule dans les morsures du whah wah. Pour avoir du bon matos ou du sang frais, il faut être presque plein aux as aujourd’hui.

Jacques Barozzi dit: 19 février 2014 à 21 h 04 min

C’est un beau film d’antiquaire avec des référents délicats mais dont la parabole est faite de bric et de broc. Marlowe s’est réincarné en Paul Bowles et Shakeaspeare est ravalé au rang de son amant Marocain. Et tout à l’avenant… Les paysages sont fascinants et l’exotisme actuel de Détroit l’emporte largement sur le charme indéniable de Tanger. Mais par dessus-tout-ça, l’illustration musicale est parfaite et le plus souvent absolument planante…

Polémikoeur. dit: 20 février 2014 à 10 h 08 min

Vampires, zombies, au moins avec Highlander,
il n’en restera qu’un ! Jouer avec après l’adolescence est… touchant ? navrant ?
Rien compris : les mythes éternels,
la vie, la mort, l’esthétisme,
le baroque revisité !
Donneuruniversellement.

Jacques Barozzi dit: 20 février 2014 à 10 h 31 min

« le baroque revisité ! »

Non, dans le film c’est plutôt « le romantisme contaminé », Polémikoeur, le sang des humains pollués n’étant plus ce qu’il était, Adam et Eve, revisités ici par Marie Shelley, se désespèrent !

Polémikoeur. dit: 20 février 2014 à 11 h 42 min

Allez, « rien compris » : c’était écrit
mais s’il faut du bio à des vampires bobos,
ça doit pouvoir se trouver dans des quartiers
bien délimités par ciblage et réseautage !
Coursenlignement.

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