de Annelise Roux

en savoir plus

La République Du Cinéma

Ken Loach : la lutte et le plaisir

Par Sophie Avon

En 1932, Jimmy Gralton est une légende vivante en Irlande, chez lui.  Engagé auprès de l’IRA, il a du fuir en 1922, en pleine guerre civile, pour continuer à lutter de loin, depuis l’Amérique où il s’était déjà exilé en 1909. Dix ans après la fin de la guerre d’indépendance, il rentre au bercail pour s’occuper de sa mère. Autodidacte, insoumis, il a fait tous les métiers et redonné du cœur aux plus faibles, ceux que le pouvoir et l’église oppriment sous prétexte de bon ordre. Or, Jimmy Gralton a toujours préféré la liberté à l’ordre. S’il n’avait pas existé, Ken Loach et son scénariste Paul Laverty l’auraient inventé. C’est un héros taillé pour eux, bien qu’ il ait fallu le façonner pour le ressusciter, car si les faits essentiels sont connus, toute la partie intime de sa vie était demeurée dans l’ombre.

Début des années 30, donc. Jimmy (Barry Ward) revient dans le comté du Leitrim où il entend bien se tenir à carreaux. Il est loin de se douter qu’après dix ans – la durée de son exil américain -, il va de nouveau semer l’insubordination. Pourtant, l’émergence d’un nouveau gouvernement  permet d’espérer en l’avenir, mais les haines recuites et les conflits passés ne demandent qu’à se réveiller.

En fait, tout commence avec la jeunesse. Les gamins du coin ont envie de danser et ils le font dehors, en plein vent, à la croisée des chemins. Le dancing d’autrefois a fermé au départ de Jimmy et depuis, plus personne n’en a poussé la porte. Il est vrai que le Hall était bien plus qu’un endroit où danser. C’était un lieu de réflexion, de poésie et de partage. Un endroit où refaire le monde avec des rêves. Pourquoi Jimmy ne le rouvrirait-il pas ? Les jeunes gens le supplient. Il refuse d’abord, puis hésite, avant de s’aventurer finalement, un beau jour, d’entrouvrir les volets du vieux dancing dont s’échappe la musique d’autrefois. Dans les pièces colonisées par la poussière et les toiles d’araignée, il revoit le passé, tombe sur une photo d’Oonagh, celle qu’il aimait et qui entre temps s’est mariée. Il a encore le cœur qui bat, se décide à redonner son âme au Hall, suivi des amis d’autrefois et de la jeunesse d’aujourd’hui qui viennent l’aider à réhabiliter l’endroit..

Le vieux gramophone reprend du service. Jimmy a appris Outre Atlantique le shim sham. Il en esquisse les pas. Au mouvement des corps répond celui de l’esprit. C’est toujours ainsi qu’a fonctionné ce refuge contre la pensée toute faite et les esprits trop nantis. Car la grande leçon de Jimmy Hall, c’est que rien ne fleurit sans plaisir ni passion. Cette simple idée en fait un être subversif, sacrilège. Traité d’ « antéchrist » par le père Sheridan. « Je vais vous dire ce qu’est un sacrilège, lui lance Jimmy Gralton. Avoir plus de haine que d’amour dans son cœur… »

Seul, le jeune prêtre qui assiste Sheridan sait que l’église agit mal quand elle cherche à perdre Gralton qui ne fait rien de répréhensible sinon d’être libre. Ken Loach et son scénariste Paul Laverty ont tenu à donner des nuances à leur galerie de portraits car même si pour eux, de toute évidence, le bien est du côté des pauvres et de Jimmy, même si le mal est du côté des riches et de l’église, ils conviennent qu’il y a des types honnêtes partout…

Dans un registre presque burlesque, jamais dramatique malgré les amants séparés et la défaite des espérances, « Jimmy’s Hall » demeure un film de rythme et d’allégresse. C’est une œuvre sur la jeunesse qui rayonne d’appétit de vivre, et la reconstitution minutieuse, qui oscille d’une époque à l’autre, Ken Loach revenant le temps de flash back aux années de la guerre civile, ne plombent jamais le récit tout en révolte et en vitalité.

Huit ans après « Le vent se lève », le cinéaste britannique prolonge sa palme d’or à Cannes. « Jimmy’s Hall » n’en a pas l’ampleur, mais c’est une suite mezzo voce, un écho tendre et inlassablement en lutte. Si Jimmy Gralton vivait aujourd’hui ? « Il ferait partie de ceux qui se battent contre le libéralisme et les multinationales qui contrôlent tout, même la politique européenne puisqu’ils la déterminent », répond Ken Loach.

« Jimmy’s Hall » de Ken Loach. Sortie le 2 juillet.

Cette entrée a été publiée dans Films.

6

commentaires

6 Réponses pour Ken Loach : la lutte et le plaisir

J.Ch. dit: 5 juillet 2014 à 10 h 49 min

superbes :l’histoire, le jeu des acteurs, la musique, la mise en scène ; de grâce, Ken Loach, continuez… ce film redonne la pêche en ces temps bismuthés

JC..... dit: 6 juillet 2014 à 5 h 51 min

Ken Loach me les a trop souvent brisées, je préfère de loin Fellini… Aucun rapport ? Exact !

Mais, vous ne faites que des choses qui ont rapport entre elles… ?

Polémikoeur. dit: 7 juillet 2014 à 9 h 20 min

Une sorte « d’Homme tranquille » début troisième millénaire ?
Est-ce que le violon est là, qui fait danser la gigue,Irlande oblige ?

Jacques Barozzi dit: 8 juillet 2014 à 14 h 04 min

J’ai trouvé le « Palerme » de la sicilienne Emma Dante fort intéressant, Sophie : magistrale scène finale où l’on voit galoper toute la misère locale, face caméra !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>