de Annelise Roux

en savoir plus

La République Du Cinéma

Kung-fu, la perfection du geste

Par Sophie Avon

C’est une œuvre splendide, puissamment formelle, dont la gestation a pris des années et qui aujourd’hui encore, n’en finit pas d’être retouchée par son réalisateur. On connait la difficulté de Wong Kar-wai à se séparer de ses films. Celui-ci n’échappe pas à la règle, dont les mutations épousent son décor, la Chine des années 30 jusqu’à l’aube des années 50, et la complexité d’un récit à la fois profus et déchiqueté.

« Le kung-fu, c’est deux mots, est-il dit dans « The grandmaster », horizontal et vertical, le vainqueur étant celui  qui se tient debout à la fin du combat » ; le film, lui, n’a de cesse de quitter ces deux lignes en forme d’abscisse et d’ordonnée, édifiant une narration en boucle et de façon sauvage. L’auteur de « In the mood for love » ne sait pas faire autrement, c’est son génie, que d’ouvrir des abîmes temporels et d’exhumer des palais s’effondrant sous le joug du passé.

Chez lui, ce sont les ruines qui se tiennent debout au moment de la victoire.

Peintre des jours enfuis et de la malédiction des destins, Wong Kar-wai réalise avec « The grandmaster » un film de genre dont même les scènes d’action sont des élégies : pas de kung-fu à la rapidité millimétrée mais au contraire un art arrêté, suspendu par des ralentis scintillant sous la pluie.  Le film s’ouvre ainsi, par une attaque nocturne  dont l’averse trouble les perspectives sans troubler Ip Man (ou Yip Man), le héros légendaire auquel Tony Leung prête sa beauté ironique.  Panama sur la tête qui ne chavire pas, pas plus que le corps ne vacille, Ip Man repousse patiemment ses assaillants qui l’assiègent par dizaines. Dans l’ombre, le maître Baosen qui s’est déplacé jusque là, dans le sud de la Chine pour trouver un successeur, observe ce combattant imperturbable qui ne flanche jamais..

Il aura donc fallu six ans de préparation et trois ans de tournage  pour que le cinéaste de Hong Kong (né à Shangai) vienne à bout de son grand œuvre, monument vertigineux et secret dont le chantier a été constamment retardé. Les comédiens devaient apprendre à se battre, Tony Leung a eu le bras cassé – on peut imaginer en sus le nombre d’imprévus pleuvant sur l’entreprise comme la pluie s’abattant sur Ip Man. Mais Wong Kar Way rêvait de ce film qui de ressacs en circonvolutions et d’ellipses en flash back, parcourt l’histoire du kung-fu, de sa philosophie et de sa transmission, et ce faisant, recompose l’histoire d’un pays.

Reste que le cinéaste ne s’est pas intéressé d’aussi près à l’art martial pour n’en tirer qu’une mythologie. Il raconte avant tout l’histoire d’un combat contre le temps, contre l’époque, contre l’amour. L’histoire d’un exil aussi, qui pourrait bien ressembler au sien – l’histoire d’une vie en somme consacrée à la perfection du geste et condamnée au naufrage personnel.

Au départ, pourtant, en 1936, Ip Man est un homme comblé. Marié, père de famille, il déclare en voix off n’avoir pas eu à se préoccuper de gagner sa vie jusqu’à l’âge de 40 ans. Cette année-là, le grand maître d’arts martiaux Baosen se rend à Boshan, accompagné de sa fille, Gong Er, elle-même combattante virtuose, maîtrisant la redoutable figure des « 64 mains » qui donne la mort. Zhang Ziyi lui donne sa gracieuse placidité, une placidité qui ne l’empêche pas, lorsqu’elle voit Ip Man, de cèder aux tentations du corps à corps, lequel a vite fait de se confondre avec une danse du désir.

Mais l’amour n’est jamais aussi beau que quand il est impossible,  et si ces deux-là sont de toute évidence faits l’un pour l’autre, encore faut-il que la providence favorise leur union. Or le destin est mauvais aiguilleur. Et Wong Kar-wai plus cruel encore, hanté par l’idée que le sentiment s’offre en vain et ne se conquiert pas.

D’ailleurs, rien ici ne se conquiert -pas même le pays envahi et brutalisé par les Japonais qui partent en 1945. Rien ne se conquiert mais rien non plus ne résiste au temps et à la guerre : ni la belle épouse d’Ip Man, ni Ip Man lui-même contraint à quitter sa ville, ni la silencieuse Gong Er qui disparaîtra dans la nuit, se laissant engloutir  après avoir rendu justice à sa dynastie et se souvenant sous la neige des leçons de son père.

Auparavant, elle aura donné au film l’une de ses plus belles scènes,  affrontant son pire ennemi dans une petite gare du nord où un train n’en finit pas de passer tandis que la jeune femme orchestre ses attaques virtuoses. La force de Wong Kar-wai est dans cette façon de superposer le mouvement de l’arrière-plan à celui du combat tout en décuplant l’intensité de la situation et son absurdité: la danse de mort qui s’accomplit à mesure que les wagons défilent.

Les années ont passé elles aussi, et Ip Man, exilé à Hong Kong,  gagne sa vie en enseignant son art – à Bruce Lee notamment. Qu’importe que Gong Er, déjà anéantie, vienne lui avouer son amour puisqu’il le savait et qu’il est trop tard.  La musique – dont le thème déchirant est celui de « Il était une fois l’Amérique » – ajoute l’ampleur à la beauté et la beauté à la tristesse. C’est une tristesse sans abattement quand le cinéma est assez puissant pour faire pleurer à mesure qu’il console.

  »The grandmaster » de Wong Kar-wai. Sortie le 17 avril.

Cette entrée a été publiée dans Films.

9

commentaires

9 Réponses pour Kung-fu, la perfection du geste

fc dit: 16 avril 2013 à 12 h 06 min

If the film is only half as thoughtful and articulate as this review, it must be a « film splendide » indeed.

McL dit: 16 avril 2013 à 15 h 48 min

Papier super et quelle chute! « …quand le cinéma est assez puissant pour faire pleurer à mesure qu’il console. » Bravo

La Reine du com dit: 16 avril 2013 à 16 h 57 min

Aussi impatiente que vous, Ly.
Excellent papier s’il en fut.
Comme dans la série avec Carradine, Sophie Avon/ »Petit Scarabée » réussit une fois de plus à se saisir avec aisance de la pierre noire enfouie dans le poing du maître.

Passou dit: 21 avril 2013 à 7 h 10 min

Vous donnez vraiment envie d’y aller. J’avais quelques hésitations et réticences, eu égard au souvenir du côté « clip léché « de In the mode for love. Mais à vous lire, je rends les armes et j’irais.

Ly dit: 28 avril 2013 à 22 h 27 min

Merci Sophie, enfin une critique constructive de ce film. Probablement un des plus beaux film de kung fu jamais réalisé, des images léchés ( souvent clichés je l’admet ) comme sait si bien le faire wong kar wai.
A voir et à revoir …

Ariane Allard dit: 6 mai 2013 à 12 h 23 min

Film splendide, très mélancolique et un peu… chiant ! Oups, désolée Sophie d’opposer un argument, horizontal sans doute puisque ton article se tient debout… de bout en bout :-) ! Trop de ralentis, de neige et de pluie pour moi, peut-être… Mais surtout, film patchwork qui égare son récit (ses récits, plutôt) et donc un peu ses spectateurs. Je ne sais pas si ça vient du montage (on connait les difficultés de Wong Kar Wai en la matière)ou des ambitions initiales, un tantinet démesurées du cinéaste (film historique, et métaphysique, et onirique, et romantique, et sur le kung Fu !) : en tout cas, j’ai un peu flotté (ce qui n’est pas désagréable) et baillé (ce qui l’est moins) !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>