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La République Du Cinéma

« La belle saison »: une passion parisienne

Par Sophie Avon

Juchée sur son tracteur, Monique cultive son champ. Autour d’elle, son mari et sa fille travaillent en silence dans l’air lumineux. Le bonheur est dans le pré même si Delphine a ses petits secrets, dont on devine qu’ils vont déterminer le film. « Je veux pas me marier » dit-elle à son père qui aimerait bien la voir au bras d’un homme. De but en blanc, on comprend qu’elle préfère les filles, mais qu’assumer son homosexualité dans un village du Limousin, surtout en ce début des années 70, n’est pas chose aisée. Delphine rêve de Paris.

Au printemps 1971, la jeune fille a réalisé son vœu. Avoir son indépendance, quitte à manger des raviolis à même la boîte. Elle habite enfin dans cette ville fascinante où une simple promenade dans la rue débouche sur l’aventure. Elle croise des filles qui militent pour le droit des femmes. Parmi elles, Carole, blonde et parisienne jusqu’au bout des ongles. Delphine va se laisser entraîner dans les réunions du tout naissant mouvement de libération des femmes, et suivre Carole au-delà d’une pure loyauté idéologique.  Catherine Corsini montre comment la ville fait de celui ou de celle qui y débarque un conquérant insatiable, aussi déterminé qu’intimidé.  Découvrant dans un même élan que la vie n’a plus bornes, que  l’amour n’a pas de loi – mais gardant la réserve de ceux qui n’en seront jamais.

Delphine, bien sûr, tombe amoureuse de Carole. Les deux jeunes femmes vont vivre une de ces passions essentielles qui déterminent l’existence. Ce parcours de provinciale grisée par la capitale et foudroyée par l’amour est celui de Catherine Corsini qui déjà, avec «  Les Amoureux », avec « Partir », puis avec « La répétition », avait tourné autour de ces thèmes.

« Dans la Répétition, je n’allais  pas tout à fait au bout, dit-elle. Cette fois, j’avais envie d’un film qui prenne le sujet à bras le corps, qui soit une sorte de Brockback Mountain pour les filles. J’avais envie d’un mélodrame, j’avais envie de retrouver les grands sentiments, et aussi d’une histoire politique.  Je voulais raconter les années 70 sur quoi on a peu d’images, sinon caricaturales, et en même temps,  j’avais envie de revenir à la nature, de filmer le monde parisien et celui de la campagne comme dans les grands romans balzaciens, de montrer comment Paris vous contamine, vous donne des ailes, vous permet d’oser vivre quand vous êtes une petite provinciale… »

La cinéaste n’est pas d’une famille de fermiers mais elle a connu cet emballement du cœur, cette excitation générale dont elle montre à travers Delphine à la fois l’illumination et l’empêchement.  Izïa Higelin donne à la jeune fermière son beau visage juvénile où derrière une apparente solidité, on devine les doutes et les fractures. Face à elle, Carole est interprétée par Cécile de France pour qui Catherine Corsini a écrit le rôle et dont la comédienne tisse avec son habituelle vitalité une composition sur mesure.

Le film expédie les grandes manœuvres de l’époque, du Manifeste des 343 salopes aux interventions  de groupe, en passant par les réunions chaotiques où tout le monde fume et se démène.  Mais le collectif n’est pas le plus facile à saisir et  c’est dans le portrait intime que Catherine Corsini  affine le trait, filmant l’amour comme une précipitation chimique, et ce qui l’entrave comme un processus intérieur  – filmant aussi le silence de Monique,  la mère à laquelle Noémie Lvovsky apporte une telle force que sa retenue même exprime le dégoût le plus brutal.

Si « La belle saison » est une œuvre d’apprentissage où deux mouvements contraires sans cesse se répondent – la campagne et la ville, la liberté et la contrainte, la joie et la peine -, c’est aussi une œuvre sur le renoncement, voire sur le deuil. C’est un deuil radieux mais déchirant sur la jeunesse, sur l’amour et sur ces années-là où tout paraissait simple, joyeux,  intense en dépit des carcans et des douleurs tues.

« La belle saison » de Catherine Corsini. Sortie le 19 août.

 

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commentaires

6 Réponses pour « La belle saison »: une passion parisienne

Vincent dit: 18 août 2015 à 8 h 36 min

Je partage votre point de vue Sophie.
En sortant j’ai trouvé que ce film était militant, sincère, touchant et enthousiasmant. En fait, il y a beaucoup de choses dans ce film. « Comme dans un premier film » nous a dit la réalisatrice dans l’échange qui a suivi la projection, « sauf que ce n’est pas mon premier film ». Un film dans lequel elle avait envie de mettre plein de choses qui la touchent, les maladresses du réalisateur débutant en moins.
Il y a aussi une forme de spontanéité dans le jeu des acteurs qui fonctionne bien je trouve.

xlew.m dit: 18 août 2015 à 11 h 49 min

J’aime bien les actrices qui montrent plein de facettes, Izïa et de France en sont des exemples.
La Vie d’Adèle a donné des ailes à certaines cinéastes, pour le meilleur, je pense au film franco-lituanien de Alanté Kavaité, « Summer », sorti il y a peu, qui place son histoire sous les auspices de la voltige aérienne et du grand savoir des femmes de Lituanie à saisir les choses de la vie par le bon manche, surtout lorsque s’approche le tragique au long museau fumant comme un diesel.
Là, les deux filles (des actrices qui savent gommer les trucs des écoles de théâtre) partent à la conquête de la campagne, près d’un lac où les principes de la ville s’étaient endormis.
Kavaité filme l’éveil de la sensualité, commode expression rebattue peut-être, mais vu du côté sensoriel, nos sommes heureusement assez loin des images du dernier film de Sfar.
J’ai un peu de mal à comprendre Corsini lorsqu’elle avance qu’elle « voulai[t] raconter les années 70 sur quoi on a peu d’images »…
Les films des années `70 et `80 qui documentent la vie des gens (souvent jeunes) sont parmi les plus importants, et les plus réussis, de l’âge d’or du cinéma.

ueda dit: 19 août 2015 à 15 h 54 min

Ce film semble relever d’une catégorie en pleine expansion: ce qu’on pourrait appeler le film socio-sociétal.

A la dimension sociale (lutte des classes), il ajoute la dimension sociétale (reconnaissance des genres).

Il a donc tout pour rallier tous les suffrages.

le monsieur dans un camion dit: 20 août 2015 à 8 h 10 min

Davantage sociétale que sociale – films sur canapé, une spécialité hexagonale?-

JC..... dit: 21 août 2015 à 8 h 23 min

Elle est tellement sublime, Sophie, dans ses commentaires fabuleux, tellement craquante, qu’elle vous donnerait envie d’aller vous détendre au cinéma pour voir une comédie musicale gazeuse sur la Shoah, toutes affaires cessantes.

Jacques Barozzi dit: 22 août 2015 à 17 h 39 min

C’est toujours un peu étrange de voir un film d’illustration de notre histoire immédiate : on avait oublié qu’il n’y a pas si longtemps de ça que les filles et les garçons avaient encore des poils sous les bras !
Bon film et excellent trio gagnant des comédiennes, avec une mention toute particulière à la jeune Izïa H.
Ici, l’amour n’est pas toujours au rendez-vous des près et de la ville…

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