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La République Du Cinéma

« La chambre bleue »: l’enfer raffiné de Mathieu Amalric

Par Sophie Avon

Présenté en sélection, dans la section Un certain regard, le film de Mathieu Amalric est un petit bijou adapté de Simenon. Lequel a tant servi au cinéma et à la télévision, que l’adapter encore en  2014 est à double tranchant. D’un côté, il y a ce qu’on veut y retrouver : le regard sur la province, le berceau étroit des pulsions extraordinaires, la sourde malédiction attachée aux personnages ; de l’autre, ce qu’on espère: l’originalité d’un œil neuf, la substance universelle d’une œuvre très ancrée dans le XX e siècle et pourtant adaptable à l’envi.

La preuve, « La chambre bleue » dont Mathieu Amalric a fait en quatre semaine l’adaptation raffinée et fantomatique, interprétant Julien et transposant sa passion pour Esther de nos jours. Pas de modernité tapageuse, le film ne s’appesantit pas sur les affres contemporains, loin de là. Il se passe aujourd’hui mais respire la douceur d’un autre temps, quand celui-ci passait comme dans un rêve. Quant à l’intrigue, elle enferme ses personnages dans l’écrin d’un désir qui ouvre le récit tout en se racontant en voix off. Les temps s’entrechoquent, se superposent, se confondent. Julien est menotté désormais, tente de se souvenir de celle qu’il aimait et dont l’amour l’a conduit devant un juge.

Film intime, « La chambre bleue » n’en est pas moins traité comme une œuvre de genre, musique romantique dès le début, à l’instar de ces grands polars dont il s’agit d’amplifier l’écho. Pour le reste, la mise en scène est toute en déconstruction : morcellement de l’âme et des sentiments, confusion d’un homme qui ne sait plus où est sa vérité. Les détails de la chambre n’en sont que plus prégnants : mouvement des cuisses qui s’ouvrent, collier de perles suspendu au-dessus de la chair nue, mouche se posant au bord du nombril, goutte de sang qui perle sur le drap blanc, annonçant la mort au cœur même de l’amour – et puis d’abord quelle mort ? Pour qui ne connait pas le livre, le suspense dure une bonne moitié du film. Qui a été tué ? La maîtresse, Esther ? L’épouse, Delphine ? Le mari d’Esther ?

« Elle vous mordait souvent ? » interroge le juge. Julien répond comme il peut. Comment se souvient-on de ce qui n’est plus ? La chambre bleue le hante à la manière un songe. C’est une pièce ensoleillée où la lumière est dédiée à l’amour des corps.  Esther, c’était son fantasme de jeune étudiant quand il la trouvait trop grande pour lui. « La vie est différente quand on la vit et quand on l’épluche après coup » dit-il, yeux hagards, dos courbé.

Justement, il s’agit d’en retirer les couches extérieures. Un soir, il rentre chez lui, bouche gonflée à cause des morsures d’Esther. Il ment bien sûr. Delphine, sa femme (Léa Drucker) est une jolie blonde qui se réjouit d’aller avec son homme au cinéma. Que sait-elle de lui sinon qu’un été, il lui a mis la tête sous l’eau un peu trop longtemps ? Mais il l’aime, c’est certain. Leur maison est spacieuse, temple froid aux canapés blancs et aux baies vitrées. Il n’y a rien à cacher sauf l’essentiel : ce qu’un  couple esquive quand il se connaît trop, ce que chacun entend accomplir de son propre destin qui n’est pas celui de l’autre.

Or le destin de Julien, c’est Esther. Au bord d’une forêt toute en carmin et ocre, la jeune femme a crevé et Julien s’est arrêté pour l’aider. La scène originelle de leur liaison est là, automnale et fantasmagorique en diable, logée à l’intérieur d’une structure aussi peu chronologique que possible. La discontinuité du montage, la façon dont Mathieu Amalric rapporte le passé par morceaux, composant une œuvre à la fois dense et pleine de trous, sans psychologie et d’une étrange féérie noire, ne cesse d’emporter le spectateur vers davantage d’incertitudes. L’enquête du juge, rigoureuse ne dissipe pas le mystère d’un crime dont la victime semble désigner les coupables sans que le film soit jamais à charge. Car Julien a beau se voir traité de « monstre » par les journaux, il apparaît avant tout comme un homme dépassé, ayant cherché à rompre, et flottant dans sa vie comme s’il était en perpétuel dédoublement.

« La chambre bleue » est un procès-verbal où rêve et réalité se confondent, tissant la matière même d’une œuvre existentielle sur la solitude et la tristesse des passions impossibles. Mathieu Amalric s’y donne à cœur joie pour en faire aussi, in fine, un conte charnel et noir.

« La chambre bleue » de Mathieu Amalri. Sortie le 16 mai. Sélection Un certain regard au festival de Cannes.

Cette entrée a été publiée dans Festivals, Films.

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commentaires

14 Réponses pour « La chambre bleue »: l’enfer raffiné de Mathieu Amalric

JC..... dit: 17 mai 2014 à 19 h 40 min

Ayant lu en long, en large et par le travers, l’ »Auto dictionnaire Simenon » de l’immense Assouline, il faut reconnaître que ce bon bougre de Simenon en avait dans la cafetière, sous l’accélérateur, et pour tout dire…un tantinet sous le frein.

xlew.m dit: 18 mai 2014 à 7 h 58 min

il y a plus de cathartique humanité et d’onirisme fantastique dans les yeux d’une publicité pour les eaux de parfums Shalimar ou Gaultier lorsqu’elles remuent l’aqueux dans les éthers des draps de la passion à la télévision que dans la queutarde chambre bleue d’Almaric lorsqu’il remue son oeil dans le viseur de sa caméra pour capter l’âme nue d’Esther au cinéma. Pierre Murat, faites-nous monter des bières et des sandwiches, et que ça saute. On a fin.

xlew.m dit: 18 mai 2014 à 14 h 10 min

Difficile de ne pas penser au film récent des frères Larrieu (L’Amour est un crime parfait), là aussi on ne savait trop comment le personnage joué par Amalric s’y prenait pour faire disparaître les jeunes étudiantes de passage dans son lit de Procuste, (au moins jusqu’au milieu du film, après on voyait les jambes des suppliciées dépasser de la crevasse et tout s’éclairait dans l’esprit policier du spectateur), même si sa culpabilité sautait aux yeux.
On pouvait également revoir toute la semaine dernière sur une chaîne du câble le film de Desplechin, « Comment je me suis disputé…(ma vie sexuelle) », c’est aussi un film chambré où jouent à plein tous les principes de la camera obscura des peintres d’autrefois. Amalric interprétait un « Dédalus » fort bien nommé et Emmanuelle Devos une Esther qui devra bientôt porter le deuil de l’amour idéal tout en faisant une croix sur ses rencontres sous les draps avec le Dédalus en question.
On serait tenter de supposer que l’Amalric réalisateur se souvienne de son passé de comédie lorsqu’il adapte Simenon.
j’ai appris ce matin à la radio qu’il entreprit cette Chambre bleue par dépit de ne pouvoir mettre en scène le Rouge et le Noir. Ou comment se disputer avec Simenon en réutilisant les charbons calcinés au bleu de Prusse d’une oeuvre qui vous laisse froid et en panne pour rebondir sur un autre film ? Intéressante translation si c’est le cas.

la Reine des chats dit: 19 mai 2014 à 8 h 35 min

Saut en arrière temporel, curseur de ma machine à remonter le temps fixé sur le 9 avril, billet relu ici même, pour un film vu vendredi dernier, chroniqué sur RdC : « My sweet pepper land », ou l’art de tourner un western spaghetti léonesque à la sauce kurde. La calamiteuse pendaison du début est d’ailleurs une entame très humoristique, habile et glaçante sous forme de clin d’oeil. Quelle douceur au-delà de la rugosité, ensuite : l’immensité caillouteuse, silencieuse, âpre, des lieux où même les chevaux se blessent les pattes, où l’héroïne, Govend, joue du Hang, cet étrange tambour dont le son traversant la nuit est comme un battement de coeur voguant vers Baran, le policier. Il y a du Hawks dans la façon qu’a ce dernier de tenir son commissariat, on pense à Wayne et Dean Martin, Rio bravo, « my rifle my poney and me ». Excellent Hiner Saleem, digressif, d’une poésie hautement improbable et qui néanmoins fonctionne ! (les polaroïds sur le mur, ces distorsions de ton permanentes, pour un ensemble au final cohérent, mélancolique et narquois)
Almaric que j’aime tant chez Desplechin, je me demande si je n’épouse pas le sentiment de Xlew, 7h58? (le com met l’eau à la bouche et le sourire aux lèvres de bon matin, avec sa justesse de trait, son sens de la formule qui ne serait que cymbale qui résonne dans le vide s’il ne s’appuyait pas sur qq argument,,)

la Reine des chats dit: 19 mai 2014 à 14 h 13 min

Amalric, pardon! Moi qui suis toujours agacée quand je lis son nom mal orthographié (et p

la Reine des chats dit: 19 mai 2014 à 14 h 17 min

et par ceux qui mettent un h au Gautier du Tarbais Théophile) Beau papier, SA. Celui sur My sweet pepper land, très convaincant aussi,là-dessus pleinement en phase avec vous. Que la pluie sur Cannes vous soit douce, les palmiers en ville ont besoin d’eau…

Jacques Barozzi dit: 20 mai 2014 à 9 h 19 min

Je n’ai pas été convaincu par cette version hybride sur les amours adultères de province à la manière de Claude Chabrol et de « Faites entrer l’accusé » !
Ni l’ambiance ni la psychologie des histoires et des personnages simenoniens ne sont au rendez-vous et Amalric, témoin paumé, trop paumé, assistant à la reconstitution des faits n’est pas très crédible.
De plus, l’enquête aurait-elle été baclée ?
Almaric et sa maîtresse, le personnage le plus intéressant du film, sont condamnés à perpétuité, alors que le spectateur à plutôt la conviction au fil de l’histoire que le coupable ce pourrait être… la belle-mère !

Jacques Barozzi dit: 20 mai 2014 à 12 h 14 min

« Enfer raffiné »

Pour le raffinement, le film des frères Larrieu, dans le même genre, est en effet bien supérieur, quant à la chambre bleue ce n’est ni vraiment l’enfer ni le paradis !

ueda dit: 20 mai 2014 à 16 h 13 min

Après la Chambre verte de Truffaut, la Chambre bleue d’Amalric.

Après la Jument verte, la Jument bleue ?

Jacques Barozzi dit: 20 mai 2014 à 20 h 28 min

Je viens de voir Homesman, en compétition à Cannes, c’est un western académique dans la lignée de Clint Eastwood. Pas très neuf…

xlew.m dit: 20 mai 2014 à 20 h 58 min

Ravi que les paysages du film kurde vous aient plu, Reine des chats, vous êtes sensible à la musique de l’ancien royaume de Corduène (dont les chats sont réputés pour leur ouïe perçante, et c’est normal pour des persans déjà « voyants » grâce aux amandes de leurs yeux), dans certains coins de la grande Asie les tambours sont réputés pour soigner toutes sortes de maux (les batteurs du blues du Mississipi et de l’Alabama disent la même chose, ça s’éprouve facilement d’ailleurs.)
Je n’avais pas fait le rapprochement avec un western, pourtant « l’eastern » est peut-être une donnée critique qui existe déjà…
La chambre jaune de Barozzi-sensei me fait penser au film de Wong-Kar-wai, « 2046″, Tony Leung est seul dans sa chambre, il recherche le coupable de son grand amour assassiné, est-ce lui, est-ce la pesanteur de la vie de tous les jours ? Les inspecteurs du commissariat de l’espace-temps le cuisinent, il n’en mène pas large. sur un tabouret fume une pipe abandonnée, le matou du marquis de Tracy ronronne, la Chine ressemble au village de Saint-Fiacre et inversement. Leung ressert une vodka à Amalric qui voudrait lui aussi savoir enfin le nom des « inconnus dans la maison. » Fondu au noir, chacun compte ses bleus.

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