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La République Du Cinéma

« La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil » : trop beau pour être vrai

Par Sophie Avon

Le roman de Sébastien Japrisot fut porté à l’écran en 1970 par Anatole Litvak, mais le cinéma a toujours chéri cet écrivain dont le vrai patronyme était Jean-Baptiste Rossi et qui mourut en 2003 à l’âge de 71 ans. « Un été meurtrier » ? C’était lui. « Un long dimanche de fiançailles » ? C’était lui. Sans parler de ses scripts originaux dont « Le passager de la pluie » de René Clément. Joann Sfar dit qu’il s’est plus inspiré du film de René Clément que de celui de Litvak pour adapter « La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil ». Le joli minois de Freya Mavor, couvert de taches de rousseur, a il est vrai quelque chose de Marlène Jobert, et les deux récits mêlent la brutalité et le vertige érotique. L’ambiguïté des relations, la peur d’être coupable, sont également des thèmes communs.

Mais l’auteur de « Gainsbourg, vie héroïque » et du « Chat du rabbin » s’est approprié le roman à sa façon. C’est  une entreprise formelle portée par une intrigue de pure manipulation qui a beaucoup servi et un peu vieilli -  d’autant qu’elle se clôt sur une explication dissipant les zones d’ombre, si bien que l’étrangeté du récit, son aspect vaguement  « lynchéen » s’effondre au bénéfice d’une rationalisation qui rapetisse l’intrigue. Ce qui n’a pas vieilli en revanche, c’est la complexité de la pensée, la cruauté des coïncidences, la part secrète de chacun.

« La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil », donc, est une jeune femme ravissante, aux longs cheveux roux et aux yeux bleus. Elle s’appelle Dany et Freya Mavor, née à Glasgow mais parlant couramment français – elle a vécu à La Rochelle – lui donne sa beauté délicate. Une beauté qu’elle masque derrière de grandes lunettes à la mode des années 70 car elle est myope comme une taupe. Dany est une fille peu sûre d’elle qui n’a jamais vu la mer et fantasme beaucoup. Quand son patron Caravaille (Benjamin Biolay) lui demande de venir chez lui taper un rapport de 50 pages, et de rester dormir pour gagner du temps, elle ne peut pas s’empêcher de penser qu’il pourrait l’embrasser. Or Caravaille a une épouse, Anita, qui a été l’amie de Dany. On ne saura jamais très bien de quoi était faite cette amitié – rivalité ou bienveillance - le fait est que la différence de classes se fait sentir ; Anita regarde Dany avec condescendance et quand le lendemain, le couple demande à la secrétaire de les accompagner jusqu’ à Orly de façon à pouvoir rapporter ensuite la voiture, le ton se fait cassant.

« Tu veux nous faire rater l’avion ou juste te rendre intéressante ? » lance Anita à Dany quand celle-ci, pleine d’inquiétude, se demande si elle saura conduire la magnifique Ford Thunderbird de son patron. Ce n’est pourtant pas la lutte des classes qui intéresse Joann Sfar ;  c’est l’angoisse et la culpabilité dont il fait son miel, utilisant le véhicule qui ne passe pas inaperçu, tantôt comme un outil de malédiction, voire de destruction mentale, tantôt comme un moyen d’émancipation. Au volant, Dany oscille : la voilà confiante, cheveux aux vents, se parlant à elle-même, se sentant des ailes et décidant d’aller voir la mer. Puis aussitôt rattrapée par ses doutes, confrontée à des rencontres qui effritent sa belle assurance. Sur la route qu’elle a déviée au dernier moment, le rêve se transforme en cauchemar.

Joan Sfar filme ce cauchemar comme il en a montré les préparatifs, minutieusement et avec la ferme intention de brouiller les pistes.  Sous ses dehors sexy, Dany est une jeune femme humiliée, et en guise de road movie, le parcours est mortifère. Le jeu des split screen (partage d’écran), la répétition d’images subliminales sous forme de fantasmes ou de flash foward (l’inverse du flash back) , la partition musicale et le travail sur les années 70 qui tournent à une obsession de coloriste font du film une œuvre extraordinairement élaborée. Un film de climat, rutilant avec des reflets noirs. Mais la belle mécanique en vient peu à peu à tourner à vide.

« La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil » de Joann Sfar. Sortie le 5 août.

 

 

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commentaires

10 Réponses pour « La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil » : trop beau pour être vrai

ueda dit: 4 août 2015 à 21 h 07 min

Comme d’habitude un salut à notre admirable Sophie.

Il faut lui envoyer des stagiaires.
Tu veux être critique, petit?
Saches exprimer ta déception sans excès, au sein d’un billet dans l’ensemble laudatoire (ça existe, laudatoire?)

« Joan Sfar filme ce cauchemar minutieusement »
C’est besogneux.

« avec la ferme intention de brouiller les pistes. »
L’intention est claire, sa réalisation l’est moins.

« une obsession de coloriste »
Tout est dans la surface, c’est du chiqué.

« une œuvre extraordinairement élaborée ».
Hem, hem.

« Mais la belle mécanique en vient peu à peu à tourner à vide. »
Et tchak!
Parce que, quand même, il faut un peu trancher, quoi.
Mais remarquez-le, jeune stagiaire: la mécanique est belle.

JC..... dit: 6 août 2015 à 6 h 43 min

Camarade ueda,
Oui ! la belle Sophie est bien élevée ! et le métier de critique, en dehors mais dedans, est difficile.

JC..... dit: 7 août 2015 à 5 h 35 min

La richesse, l’intérêt, l’apport fécal des commentaires du crétinien de 16:56 me ravit…

Polémikoeur. dit: 7 août 2015 à 10 h 43 min

Quel était donc cet auteur de polar
dont la marque de fabrique était
que son héros se collait de lui-même
dans des situations aussi inextricables
que leur engrenage paraissait invraisemblable
ou, au moins, contraire au bon sens
le plus élémentaire ?
Bref, il fallait vraiment être très désœuvré
ou fan du genre pour s’y abîmer.
Est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux voir
ou revoir « Thelma et Louise »
en matière de « road movie »
joyeusement désespérant ?

le monsieur dans un camion dit: 8 août 2015 à 6 h 21 min

JC….. dit: 7 août 2015 à 5 h 35 min
La richesse, l’intérêt, l’apport fécal des commentaires du crétinien

pauvre JC toujours scato

radioscopie dit: 9 août 2015 à 8 h 07 min

Solveig Anspach est décédée. Je garde un souvenir très précis de son « Lulu femme nue ».

Sophie dit: 12 août 2015 à 18 h 32 min

Oui Radioscopie, Solveig Anspach laisse de beaux films, « Queen of Montreuil » avec Florence Loiret Caille était aussi une fantaisie délicieuse. Grande tristesse bien sûr.

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