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La République Du Cinéma

« La femme du ferrailleur »: Danis Tanovic rafle l’argent à Berlin

Par Sophie Avon

Ils vivent pauvrement mais ils ne se plaignent pas. Les fillettes jouent, les parents se parlent gaiment. Dans la petite pièce commune, la télé diffuse une image verdâtre que les gamines regardent puis zappent alternativement.

Nazif est ferrailleur. Dehors, le froid a figé les maisons, la neige recouvre le bord de la route et les arbres. Sur le bas côté, une vieille voiture est renversée. A l’extérieur, un siège arrière brûle. Nazif aide le voisin à désosser la bagnole qu’ils remettent à l’endroit avant de la réduire en morceaux à la hache. Contre son poids de ferraille, ils récupèreront une centaine de marks. C’est leur vie en Bosnie.

L’argent, c’est pour Senada, la femme de Nazif qui à la maison prépare le déjeuner. « Que fait madame ? » lui demande-t-il en plaisantant.  Après le repas, Madame, qui est enceinte, fait la lessive dans une baignoire d’enfant. Quand la douleur au ventre la surprend, elle a à peine la force de s’allonger. Il va falloir qu’elle aille à l’hôpital. « La femme du ferrailleur » est l’histoire de cette famille dans la misère, dont la mère aux formes gargantuesques et à la voix douce est sur le point d’y passer à cause d’une fausse couche.

Nazif l’emmène dans sa voiture jusqu’au premier hôpital qui l’examine mais l’envoie ailleurs se faire opérer. Ils frappent à la porte d’une clinique d’où ils se font rabrouer car ils n’ont pas d’assurance. S’ils ne paient pas 980 marks, Senada ne sera pas soignée. Le mari n’a pas d’autre choix que de rebrousser chemin. Sa femme ne dit rien.

« C’est la volonté de Dieu que les pauvres aient la vie dure », rappelle quelqu’un au village. Dans la décharge enneigée, près de chez lui, le ferrailleur récupère un vieux sommier, une roue de bicyclette et des marmites. Il charge son chariot, se met en route, son chien courant autour de lui.  Récolte dérisoire, image d’un autre temps. Pourtant, c’est aujourd’hui que ça se passe, dans une ex-Yougoslavie dont Danis Tanovic dit qu’elle est percluse de dettes et que le diable, bientôt, viendra y reprendre ses droits. Il a déjà commencé, en s’en prenant aux plus démunis.

« C’est pire que la guerre des tranchées » s’exclame Nazif qui a fait la guerre dans son pays. Découragé par la somme qu’il doit trouver, il est désespéré mais jamais ne renonce. Senada, elle, a baissé les bras. Elle veut qu’on la laisse mourir dans son canapé. Elle refuse de se faire humilier une fois de plus.

Le film a récolté l’Ours d’argent à Berlin. Un budget de 17.000 euros pour une œuvre sans chichis, droite comme la justice, poignante dans sa simplicité. Un article de journal avait attiré l’œil de l’auteur de « No man’s land ». Le drame de ce couple de Roms dont la femme avait fait une fausse couche et faute de moyens, avait failli mourir. Il est allé les voir, leur a demandé de rejouer leur histoire.  Le quotidien et le reste, les allers retours à travers les cheminées d’usine et la neige, pour se présenter à la clinique et se faire virer comme des malpropres, l’entraide des voisins tout aussi pauvres mais présents, les femmes Roms des associations et les services sociaux impuissants. Ils ont tout recommencé jusqu’à l’issue heureuse dont on ne dira rien.

A la fin, Nazif  décide de découper sa voiture qui ne démarre plus. Au moins il en tirera un bon prix. La façon dont il s’attaque à la carrosserie, comme au début du film, avec précision et sans état d’âme est une métaphore de sa condition. La talent de Tanovic est d’avoir su filmer ces gens comme des personnages. Ordinaires et épiques.  »La femme du ferrailleur » est ni une fiction ni un documentaire, juste un grand film.

« La femme du ferrailleur » de Danis Tanovic. Sortie le 26 février.

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