de Annelise Roux

en savoir plus

La République Du Cinéma

« La rançon de la gloire »: Nous sommes tous des Charlie

Par Sophie Avon

Ce sont deux bras cassés, deux pauvres bougres que la vie a recalés. Eddy (Benoît Poelvoorde) sort à peine de prison en cet hiver 1977 qu’il se remet à chaparder. « Faut que tu arrête de faire le clown » l’a prévenu le gardien de prison le jour de sa libération. Il faut croire qu’il ne peut pas s’en empêcher. Osman (Roschdy Zem) vit dans un bungalow qui prend l’eau, élève sa petite fille de 7 ans, Samira, et attend que sa femme rentre de l’hôpital où elle doit être opérée de la hanche. Mais Osman a beau manquer de tout et vivre dans un taudis, jamais il ne laisserait son copain Eddy à la rue. Derrière sa cabane, il y a une roulotte toute pourrie où il a entreposé les affaires de son ami, ses livres surtout. Car Eddie est un paria qui aime lire, et en français, il est le meilleur. Il se propose même d’aider la petite Samira, si jeune et déjà si sage, si pleine de désir de ce qui l’entoure, si sagace aussi. Elle veut être vétérinaire. Son père s’assombrit. Il lui a déjà expliqué qu’il ne pourra pas lui payer des études si longues. Elle s’entête. Eddy ne dit rien mais il pense qu’elle a raison, qu’il faut avoir des rêves plus grands que soi.

Charlie Chaplin aussi avait des rêves plus grands que lui. Il était Charlot, un pauvre petit homme de la rue, sans abri et sans amour, et en ce Noël où il vient de mourir, il n’est pas une émission de télévision qui ne rappelle sa fortune colossale bâtie sans relâche. Un reportage le montre même tout jeune homme, en 1918, posant fièrement le pied sur une pelle censée creuser les fondations de  sa boîte de production, United Artists.

Il habitait là, à deux pas de chez Osman, dans un manoir sublime du canton de Vaud, en Suisse. Il s’est éteint à l’âge de 97 ans et sa tombe n’en finit pas d’être fleurie. Est-ce l’image de cette pelle plantée dans le sol de Hollywood, les ressources inépuisables du petit Charlot ou l’excentricité de son esprit ? Toujours est-il qu’Eddy  a l’idée saugrenue de déterrer le cercueil de Chaplin contre une rançon. A Osman il dit mystérieusement : « Un ami va nous donner de l’argent ».

Le plan est boiteux, pathétique en diable, aussi minable que les deux hommes sont vulnérables, naïfs, infantiles et à bout de course. Les voilà partis au cimetière nuitamment, déterrant le corps avant de l’enterrer ailleurs, en attendant…

Xavier Beauvois a une tendresse évidente pour ses personnages et leur entreprise pitoyable. Cela ne l’empêche pas de ne pas leur faciliter les choses. Car rien n’est moins facile que d’exhumer une tombe, de trimballer un cercueil et de demander ensuite de l’argent à l’épouse, Oana Chaplin. Rien n’est moins facile, et pourtant  l’affaire est réelle, le corps de Chaplin fut bel et bien dérobé en 1977 – peu de temps avant que les restes de la Callas soient également rançonnés, comme quoi la misère conduit à toutes les extrémités. En l’occurrence, le nombre d’obstacles et la difficulté du projet ajoutent à la loufoquerie d’une histoire que le cinéaste de « Nord » et « Des hommes et des dieux » traite avec le plus grand sérieux, filmant en longs plans séquence les efforts des gaillards, leur quête désespérée s’apparentant à la recherche d’un trésor. Quand ensuite, il s’agit de falsifier sa voix pour réclamer la rançon depuis une cabine téléphonique, le comique de la situation ôte toute morbidité au fait-divers, et ce d’autant plus qu’à l’autre bout du téléphone, le majordome interprété par un Peter Coyote plus classieux que jamais donne surtout l’impression d’être saisi d’une grande lassitude. Les deux compères eux, sont sur le point de perdre leur sang-froid. Mais quelle idée aussi d’aller piller un cadavre célèbre, fût-il celui d’un bon génie ?

Et quelle idée de puiser dans ce drôle de fait-divers matière à une fiction ? C’est là que Xavier Beauvois déploie un art affûté de l’intrigue et donne au récit une épaisseur inattendue. Il lui donne surtout une émotion qui sans compromettre la légèreté du ton produit une féérie bouleversante. « Mon père a toujours mis en scène sa vie,  dit la fille de Chaplin (interprétée par Dolores Chaplin), il n’y a pas de raison qu’il ne fasse pas pareil avec sa mort… » Le film, lui, est hanté par  ce petit vagabond à moustache qui devint le plus grand clown du monde. « La rançon de la gloire » est l’histoire d’un histrion justement, un comique qui s’ignore, que tout le monde décourage d’être lui-même, et que l’amour révèle. Il naît à lui-même, en direct, sous les feux de la rampe et d’un désir qui le porte malgré lui, comme dans « Limelights » dont la musique est le motif obsessionnel de ce conte de début d’année. Michel Legrand y a aussi apporté sa pierre musicale. C’est un film sur l’enchantement. Un hommage à la fantaisie qui célèbre tous les Charlot du monde. Car nous sommes tous des Charlie.

« La rançon de la gloire » de Xavier Beauvois. Sortie le 7 janvier.

Cette entrée a été publiée dans Films.

10

commentaires

10 Réponses pour « La rançon de la gloire »: Nous sommes tous des Charlie

JC..... dit: 9 janvier 2015 à 13 h 10 min

« C’est un film sur l’enchantement. Un hommage à la fantaisie qui célèbre tous les Charlot du monde. Car nous sommes tous des Charlie. »

C’est un film sur l’enchantement. Un hommage à la fantaisie qui célèbre tous les Charlot du monde. Car nous sommes tous des Charlot.

marette dit: 10 janvier 2015 à 13 h 51 min

merci Monsieur Beauvois pour ce magnifique film qui en ce moment tragique nous permet d’apercevoir un petit bout de ciel bleu, une belle histoire, de bons comediens de superbes images, ont rit, on écoute cette envoutante musique enfin un bon moment de cinéma.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>