de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« La ritournelle » ou l’art de rebondir

Par Sophie Avon

Au cours du film, une scène magnifique a valeur de métaphore : le fils de Xavier, jeune acrobate en apprentissage, fait un numéro de trampoline où la poésie le dispute à la rigueur du geste. Fasciné que son fils soit capable avec son corps de faire une chose aussi gracieuse – tomber et se relever sans jamais sembler subir la pesanteur, ou plutôt la subissant mais la défiant éternellement -, Xavier a les larmes aux yeux, ce qui ne l’empêche pas de sourire parce qu’il est fier de son fils et que sans doute pour la première, il comprend vraiment le prix de ce qu’il fait.

« La ritournelle » est une comédie  sur des gens ordinaires qui redoutent de tomber, tombent et se relèvent sans faire d’histoire, avec élégance ; c’est une partition pleine de drôlerie qui par moments, parce que ce qu’elle dit fait mouche sans être appuyée, mouille les paupières. Ce genre de divertissement profond est si rare dans le paysage cinématographique français qu’il faut insister sur le ton très singulier avec lequel Marc Fitoussi – « La vie d’artiste », « Copacabana », « Pauline détective » – escorte son récit. Lequel n’a rien, au demeurant, d’extraordinaire : Brigitte et Xavier (Isabelle Huppert et Jean-Pierre Darroussin) sont deux éleveurs bovins normands. Xavier est un pragmatique qui adore sa femme. Elle est une rêveuse dont la fantaisie manque d’horizon. Un jour, parce qu’un voisin l’a courtisée, elle s’évade deux jours à Paris. Son prétexte est en or : elle a un psoriasis sévère qui lui colore le décolleté et pour lequel elle prétend aller consulter.

Dans la capitale, elle espère retrouver le charmant voisin (Pio Marmaï) mais c’est une toute autre aventure qui l’attend. Le film n’en finit pas de rebondir et de surprendre, bâtissant des fausses pistes, des flous et des trous, faisant semblant de se chercher pour mieux tracer sa ligne. Entre un jeune Indien à qui Brigitte achète des fruits, un Danois  qui l’emmène faire un tour de grand roue (Michael Niqvyst)  et sa belle-sœur qui l’invite à dîner (Marina Foïs), « la petite bergère », ainsi que la surnomme son mari, suit le cours des choses sans résister. Bien décidée à profiter de ses deux jours de liberté, elle accueille les événements comme ils viennent et plutôt que de lutter, préfère disparaître quand les situations lui pèsent. Ce genre de personnage, yeux écarquillés, voix fluette,  esprit mutin, est d’autant plus payant qu’Isabelle Huppert lui offre sa silhouette de fillette, son sourire malicieux et une interprétation si juvénile qu’elle en est troublante. Mi femme enfant, mi cougar, elle joue avec toute l’étendue de son spectre élastique et joyeux, créant un enchantement très subtil.

Pendant ce temps, Xavier se fait du souci. Il a compris que sa femme n’est pas à Paris pour consulter et décide de la rejoindre. Mais ce n’est pas ici qu’on verra un vieux mari jaloux faire une scène à sa femme et c’est dans ces moments-là que Marc Fitoussi (et son acteur, formidable aussi)  atteint à son plus haut degré de délicatesse. Face à Brigitte qui de loin, parlant à un inconnu, a l’air heureuse, Xavier renonce. On peut aimer les vaches et avoir une sensibilité de violette. Il s’éloigne, va au Musée d’Orsay où devant le tableau « Le retour du troupeau », il s’abime dans la contemplation.

Voilà à quoi ressemblent les petits cailloux que sème Marc Fitoussi, voltigeur cinéaste allant de la fragilité des êtres à leur hauteur d’âme, et prouvant avec ce troisième long-métrage qu’un couple fatigué peut réinventer son amour. Lui réinvente sans recette mais avec une prodigieuse science du détail et de l’émotion  tapie, la comédie française dans ce qu’elle a de mieux. L’inattendu, l’élégance et la mélancolie.

« La ritournelle » de Marc Fitoussi. Sortie le 11 juin.       

Cette entrée a été publiée dans Films.

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commentaires

7 Réponses pour « La ritournelle » ou l’art de rebondir

JC....... dit: 14 juin 2014 à 8 h 07 min

Chère Sophie, reine des salles obscures, je m’en vais renoncer à polluer votre blog. Entre mes propres subtilités et celles des usurpateurs félons qui piquent mon pseudo…. Basta !

En larmes, je me jette à vos genoux, implorant votre pardon ! Adieu…

JC....... dit: 14 juin 2014 à 11 h 01 min

Chère Sophie,

Vous vous donnez entièrement dans de sublimes critiques cinématographiques, ici même, ailleurs probablement, ce qui suscite mon respect respectueux* et devrait attirer d’utiles commentaires, un peu plus bas.

Ces commentaires doivent être en harmonie avec vos actes prestigieux de critique. Je pars, n’étant que gêne inculte, parasite borgne !
(dieu que j’étais bien, mon front bas contre vos genoux, pleurant mon mal-être…)

Adieu !
*un paravent peut en cacher un autre, n’hésitons pas à être redondant.

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