de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« La vie d’Adèle », de l’or pour le jury cannois

Par Sophie Avon

Palme d’or 2013 à laquelle le président Steven Spielberg a tenu à associer non seulement Abdellatif Kéchiche mais aussi ses interprètes Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux, « La vie d’Adèle » est une expérience au-delà de l’éblouissement que le film suscite. Une expérience de stupéfaction devant ce que le cinéaste saisit de cette jeune vie –laquelle se déploie comme un vol dont on ne verrait que des fragments.

Il y a quelque chose de très beau dans le film, dès le départ, c’est l’amour de sa jeune héroïne pour l’école, son goût des textes et de la lecture. A plusieurs reprises, Adèle exprime sa gratitude envers le système scolaire qui a élargi son horizon et décidé de sa vocation : elle sera institutrice. Au lycée, elle étudie « La vie de Marianne » de Marivaux qui l’emballe parce qu’il évoque tout ce qu’on aime à son âge : les jeux de l’amour et du hasard, le coup de foudre et le chagrin. Adèle a quinze ans, un chignon en pétard sur le dessus du crâne et une bouche de bébé. Quand elle sort de chez elle pour prendre le bus, elle a  toujours cette même façon de remonter son pantalon sur les fesses d’un geste discret. Ou bien alors, elle replace ses cheveux, mais quoiqu’elle fasse, c’est sans la moindre affectation. C’est une jeune fille jolie qui ignore sa beauté, ce qui lui donne une grâce d’une rare simplicité. Un jour, une copine de classe lui dit qu’elle est mignonne et elle n’en revient pas. Elle n’en revient pas non plus d’être troublée par son baiser dont elle cherche ensuite à reconduire le plaisir – en vain. « Je ne pensais pas que tu t’emballerais à ce point » lui dit sa copine.

Adèle a fini par prendre ses distances avec son petit ami qui pourtant, était tendre et amical. Mais avec lui, sans comprendre pourquoi, elle se sentait accablée par la solitude. Un soir, elle erre dans un bar homo et tombe sur Emma, une jolie blonde aux cheveux bleus qu’elle a déjà croisée dans la rue, et tout se passe comme si ces deux-là se reconnaissaient.  Leur premier dialogue est un bijou de naturel et d’humour.  Emma est étudiante aux Beaux-arts – pourquoi, demande Adèle, il y a des arts moches ? Elles se retrouveront plus tard, dans la lumière d’un printemps qui donne à leur amour son radieux départ.

Entre elles, la conversation ne faiblit jamais, elles parlent de livres, bien sûr, de Sartre et de philosophie, et tout naturellement, le désir naissant s’affermit. La culture, la conversation, les mots en général sont fondamentaux dans le monde d’Abdellatif Kéchiche, faisant corps avec le plaisir pur parce qu’ils participent à un rapport au monde concret et sensuel, comme si l’exultation physique et celle de l’esprit allaient de soi en allant ensemble.

« La vie d’Adèle » tient à la fois de « L’esquive » et « De la graine et le mulet » dans sa façon d’associer dans la jubilation ce que propose la vie,  à commencer par les bonheurs du texte et de la nourriture dont Adèle, bonne cuisinière et gourmande patentée, est la preuve charnelle. Chez les parents d’Emma ou chez les siens, un peu plus tard, le repas n’est pas sans importance d’ailleurs. S’il définit le cadre social  – fruits de mer chez les premiers, pâtes bolognaises chez les seconds -, il est aussi, d’une certaine manière, une expérience culturelle et l’occasion d’évoquer les vocations de chacune – désir d’enseigner chez l’une, de devenir artiste chez l’autre, qui considère d’un peu haut le rêve d’Adèle. Le constat sociologique se refuse à peser, mais il fait sourire aux dépens de la mère d’Adèle. « En peinture, souvent, ils sont morts ceux qui gagnent leur vie », dit-elle quand Emma évoque sa volonté d’artiste.

En attendant, Emma et Adèle font l’amour au cours de longs plans séquence où Kéchiche épuise ce que ces scènes pourraient avoir de pornographique, non pas en esquivant les corps, mais au contraire en s’y attardant si longtemps qu’à la crudité des étreintes se substitue peu à peu, une sorte d’abstraction picturale. Tout à coup, c’est un tableau qui se dessine, magnifique entrelacement de corps où les peaux, éclairée avec douceur, se confondent. Ce n’est pas pour rien si plus tard, dans une conversation, il est question de la représentation du plaisir de la femme en art. Donner corps à la jouissance du corps féminin, voilà après quoi court Abdellatif Kéchiche, peintre de la ferveur, de la jeunesse et des vibrations les plus subtiles.

Le temps file et bientôt, Adèle passera de la joie de vivre au chagrin d’avoir perdu celle qu’elle aimait. Il n’est pas d’apprentissage sans douleur et le film va de la plénitude au manque avec une cruauté d’autant plus aiguisée qu’elle est s’est nourrie de petites choses sans conséquence. On laissera à chacun le soin de découvrir pourquoi arrive ce qu’il arrive – mais les raisons sont plus souterraines bien sûr, et Adèle, toute en larmes, en hoquets et en morve, n’en finit pas de vouloir prolonger le paradis sans accepter de croire que le temps du bonheur est passé. Face aux enfants de maternelle dont elle s’occupe lors de ses premiers stages, elle ne voit pas ce que nous voyons : elle a grandi, elle a commencé de quitter l’enfance. Un peu plus tard, enfin institutrice, elle l’aura complètement désertée, jeune femme aux cheveux sagement attachés, portant des lunettes et regardant sa classe avec calme et sévérité.

Kéchiche qui a  multiplié les gros plans sur le visage de son héroïne, souvent endormie, comme s’il enregistrait à son insu les dernières traces de l’enfance, la quitte lui aussi peu à peu pour la laisser vivre à distance. Elle est toujours là mais on peut lui lâcher la main car elle a prouvé qu’elle était courageuse, qu’elle ne renonçait pas à sa passion pour l’école et pour les petits, à son goût pour les livres et à ce monde des débuts.

Faut-il préciser qu’Adèle Exarchopoulos, dans son ingénuité malicieuse, dans sa confondante spontanéité, illumine le  film ? Lequel dure trois heures, trois heures de cinéma pour quelques années de vie qui passent en un clin d’œil. Cette brièveté d’apparence n’empêche pas la lente métamorphose à laquelle on assiste, et cette avancée dans une existence si jeune est proprement bouleversante. Car « La vie d’Adèle », travaillé par des émotions qui viennent vous cueillir sans prévenir, est d’une ampleur qui tient à sa façon de faire d’une bulle intime un formidable portrait de la jeunesse d’aujourd’hui. Chaque génération a son film miroir. Celui-là est une révolution.

« La vie d’Adèle » d’Abdellatif Kéchiche. Sortie le  9 octobre.

 

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commentaires

3 Réponses pour « La vie d’Adèle », de l’or pour le jury cannois

christiane dit: 27 mai 2013 à 11 h 10 min

Ah, mais « U » a raison (commentaire sur la RDL de P.Assouline), votre blog est intéressant. Quel beau papier ! Vous me donnez fort envie d’aller voir ce quatrième film d’Abdellatif Kechiche. Merci.

Passou dit: 27 mai 2013 à 12 h 22 min

Très convaincant par la sensibilité qu’il dégage, votre papier, et pas seulement par l’admiration pour la virtuosité et la maîtrise. Alors j’y cours . À propos il sort quand ?

avon dit: 27 mai 2013 à 15 h 56 min

Ben il sort le 9 octobre comme je l’ai écrit mais j’y reviendrai à ce moment là… Merci pour vos commentaires.

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