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La République Du Cinéma

« Vie sauvage », l’enfance en fuite

Par Sophie Avon

A la fin des années 90, Xavier Fortin prend la fuite avec ses enfants. Il a refusé de les ramener à leur mère dont il est séparé. Il veut que ses fils, âgés de 6 et 7 ans continuent de mener la vie qu’il avait choisie, une vie à la marge, loin de la société de consommation. Avec eux, il entre en clandestinité. Malgré les avis de recherche, la ténacité de la mère qui les oblige à fuir toujours ailleurs, on ne les trouve pas. La cavale dure dix ans, au terme de laquelle, la police arrête Fortin qui se laisse emmener. Ses fils ont quasiment atteint leur majorité.  Le fait-divers avait inspiré Jean Denizot l’an dernier (« La belle vie »). Il constitue aujourd’hui  la matière de « Vie sauvage » de Cédric Kahn qui tout en suivant la ligne exacte des faits enfante une fiction.

L’auteur des « Regrets » et de « Roberto Succo » (notamment) a d’emblée choisi de privilégier le regard de ceux qui n’ont pas droit au chapitre, ces enfants qui assistent en silence au déchirement de leurs parents. Ils  adorent leur père, Paco (Mathieu Kassovitz), ne peuvent préjuger de ce que sera le manque d’une mère, partent avec ce héros qui leur apprend à vivre comme des Indiens. Ils ont toujours vécu comme ça du reste. Du temps où la famille était unie, où Nora, leur mère (Céline Sallette) et leur grand frère, Thomas, né d’un autre père,  partageaient ce quotidien au contact des bêtes et des arbres. Dans une roulotte, vivotant d’élevages d’animaux, marchant dans la gadoue l’hiver et dans la lumineuse campagne du sud l’été. Mais cette vie meilleure s’est arrêtée le jour où Nora en a eu assez. Le film démarre là. La jeune femme prend ses trois gamins avec elle, monte dans un train, échoue chez ses parents où la première chose que fait la grand-mère est de couper la tignasse des garçons. Pas de musique alors mais du mouvement, une caméra à l’épaule, des courses, des cris, rien qui ne soit reposant ou paisible.

Nora n’aura pas longtemps ses enfants pour elle. Un jour, Paco ne ramène pas les deux petits, Tsali et Okyessa. Avec lui, la fuite commence dans une France rurale que Cédric Kahn filme dans sa plénitude.  Paco perce les oreilles de ses fils et les orne d’un anneau, scellant ainsi leur nouveau pacte de liberté. « On est tous les trois pareils maintenant », dit-il à Tsali et Okyessa. Ce genre de détail cerne le personnage, son amour, son désir de fusion et ce qu’il reste de la famille à travers le trio qui fait figure de résistant. Paco entend bien aussi que ses gamins apprennent à écrire et à suivre un enseignement correct. Si l’école n’est pas obligatoire, l’éducation l’est. Il le sait. Il ne transige pas avec ça. Face au soleil, serrant contre lui ses petits, il dit : « On n’a plus rien, juste le ciel et la providence, mais maintenant on est de vrais Indiens… »

On est alors à la mitan d’un film qui se mute en célébration lyrique. Sur une musique romantique, Paco apprend à ses enfants à regarder les oiseaux et à pécher avec les mains. Il leur explique que l’homme blanc a inventé le carré, mais que dans la nature tout est rond comme un tipi. C’est quasiment dans un tipi qu’il a rencontré Nora, des années avant. Ils étaient au paradis et ils se sont aimés. On connaît la suite.

La narration, faite d’ellipses et bravant les années, passe de la petite enfance à une adolescence où le plus petit est le plus doux et où l’aîné connaît son premier amour. C’est le temps des conflits. Paco s’est refermé sur ses obsessions. Les enfants ont appris à dire que leur mère était morte et à s’appeler autrement. Le mensonge se métamorphose peu à peu en poison.  Tsali s’appelle Sylvain désormais, cette vie lui pèse et son père n’est plus le héros d’autrefois. Le dénouement n’est pas très loin.

Quand la mère réapparaît, après l’arrestation de Paco, soudain, le passé déferle et c’est tout le récit qui trouve sa puissance. Ce qu’il avait d’erratique – et pour cause -, de boiteux, de déconcertant, de discordant malgré la présence de la nature se transforme là, en une scène, en un poignant précipité d’émotion. Céline Sallette y est bien sûr pour beaucoup, donnant en un clin d’oeil la dimension de la souffrance de Nora. Ses enfants, eux, découvrent leur mère et avec elle l’amour qu’elle leur portait, dont ils ne se sont pas souciés, dont ils seront à jamais en manque. Mais c’est une autre histoire. Le film de Cédric Kahn, bâti sur l’utopie d’un père et conclu par ce déchirement qui revient comme un boomerang, ne tranche ni ne juge.  Il capte l’enfance enfuie et le rêve paradisiaque rattrapé par le réel.

  »Vie sauvage » de Cédric Kahn. Sortie le 29 octobre.

Cette entrée a été publiée dans Films.

20

commentaires

20 Réponses pour « Vie sauvage », l’enfance en fuite

Jacques Barozzi dit: 29 octobre 2014 à 22 h 35 min

Paco et Nora ne voulaient pas ressembler à leurs parents embourgeoisés et intégrés à la société de consommation. le père se conformera à ses idées première mais sa femme retournera dans le giron familial. Leurs enfants, élevés selon les préceptes paternels, à leur tour ne voudront pas en définitive lui ressembler.
La vie sauvage et après ?
A suivre…

JC..... dit: 30 octobre 2014 à 9 h 58 min

Dans la vie réelle structurant cette histoire assez triste, les gamins ont payé cher l’immaturité, l’irresponsabilité, les gamineries de leur gamin de père : deux êtres socialement marginalisés et affectivement paumés.

Jacques Barozzi dit: 30 octobre 2014 à 13 h 20 min

JC, le père, fils de médecin, qui veille sur la santé des enfants, leur fait des dictées au subjonctif imparfait. Ils ont appris à lire, écrire, compter et surtout à subvenir par eux-mêmes à leurs propres besoins et à travailler de leur mains. Ils sont armés pour la vie.

daniel dit: 30 octobre 2014 à 13 h 24 min

« perce les oreilles de ses fils et les orne d’un anneau, »

il les mutile, leur met des anneaux d’esclaves

daniel dit: 30 octobre 2014 à 13 h 27 min

c’est ignoble de la part de celui des deux parents de manipuler les enfants en les coupant (pour les couper) de l’autre parent

Jacques Barozzi dit: 30 octobre 2014 à 15 h 26 min

Pour la vie de couple, daniel, il faut revoir vos conceptions :
la société française totalisait, selon les dernières données chiffrées, 16 millions de couples dont 3/4 d’entre eux se sont mariés à la mairie et 1/3 a eu recours à un mariage religieux. 1/3 des couples a divorcé avant 20 ans. On compte désormais 2 pacs pour 3 mariages et l’on recense également 1/3 de familles monoparentales et 720 000 familles recomposées.

Milena et Dora dit: 30 octobre 2014 à 16 h 57 min

Jacques Barozzi, impossible de discuter avec JC, discute-t-on avec une ordure ?
soutien aux actrices de « bande de filles »

JC..... dit: 31 octobre 2014 à 5 h 49 min

Cela n’a rien d’ordurier de souligner l’extrême irresponsabilité de ce gamin de père, crétin des Alpes, enfoiré idéaliste, humaniste des bois, qui soustrait deux gosses à leur mère ce qui est absolument dégueulasse.

Lui, le père, est une ordure. Clairement !

(…espérons que le film fera pleurer Margot, qu’il se « vendra bien »… certains critiques moins tendre, moins courtois que Sophie, parlent de film long, dispersé, ennuyeux…)

daniel dit: 31 octobre 2014 à 12 h 44 min

soustrait deux gosses à leur mère ce qui est absolument dégueulasse.

d’hab ‘on’ reproche aux pères de pas s’occuper de leur progéniture, les pauvres mères martyres fabriquent alors des machos ou cassent leurs fils qu’elles rendent corvéables à leur service

burntoast dit: 31 octobre 2014 à 14 h 40 min

J’espère que le film va marcher, sinon on va avoir droit aux débordements verbaux de MK, l’acteur principal. J’avoue que je n’ai aucune envie de voir ce film, a cause de lui. Il ressemble de plus en plus a un enfant trop gâté au début de sa carrière.
On est loin du professionnalisme impeccable de certains acteurs américains, qui acceptent les échecs et vont de l’avant sans pleurnicher.

burntoast dit: 31 octobre 2014 à 14 h 49 min

Oui, la vie sauvage et après ? D’accord avec JB sur ce point. Les gens ont un gros fantasme sur la vie sauvage, exactement comme a l’époque du Bon Sauvage. Il ne se souviennent plus (et pour cause) des poux, des punaises et des puces, sans compter l’absence de dents assez jeune, et toutes sortes de désagréments du même genre..

Jacques Barozzi dit: 31 octobre 2014 à 15 h 28 min

burntoast, Mathieu Kassovitz ne m’est pas particulièrement sympathique, mais il fut reconnaitre qu’il est excellent dans le rôle de ce père écolo à l’extrême.

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