de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« L’amour est un crime parfait »: épopée en altitude

Par Sophie Avon

« On sent comme un air de printemps, ce matin, non ? » lance Marc à Marianne, par la fenêtre. Devant eux, la montagne n’en finit pas de montrer ses volumes immaculés. Un peu plus tard, à la fac où Marc enseigne l’écriture, il réitèrera son intérêt pour la naissance du printemps devant un flic plein d’aménité venu enquêter sur la disparition d’une jeune étudiante nommée Barbara.

On se demande bien ce que cache cette insistance sur les saisons alors que toute évidence, ce professeur (Mathieu Amalric) qui était la veille avec Barbara, séduit les étudiantes à la chaîne. Ce qu’il en fait ensuite, c’est autre chose. A sa décharge, il a des trous de mémoire, et la nuit, se relève, somnambule promenant ses secrets dans une maison qui pourrait bien être hantée. Mais rien n’est très sûr dans ce thriller aux indices incertains.

D’ailleurs, ici, les indices sont d’ordre poétique, à l’instar de ce massif des Alpes où il y a des trous noirs et des cimes blanches. Dans une anfractuosité de la montagne, Marc jette ce qui l’encombre. Il est vrai que le paysage propose de magnifiques réservoirs métaphoriques. Quant au campus dont l’architecture contemporaine offre une vue imprenable sur la beauté de la nature, il est comme un laboratoire au-dessus du vide, un vaisseau suspendu, transparent, immaculé.  Est-il bien  réel ou figure-t-il déjà un monde de l’au-delà dans une fiction d’anticipation ?

A moins que ce ne soit le monde intérieur de Marc qui telle une page blanche, absorbe ce qui s’écrit, assimile ce qui arrive, se débarrasse des cauchemars, et reconduit à l’envi la virginité de l’enfance. A moins que, comme l’enseigne Marc à ses étudiantes, « l’expérience du paysage soit avant tout l’expérience de soi ». Auquel cas, ce beau récit au climat étrange, plein d’humour et d’inquiétude souterraine, serait une façon d’explorer la psyché humaine, ses recoins sombres, ses précipices, ses falaises et ses glaciers en voie de disparition…

Marc est  du reste un enseignant à la marge, écrivain raté, pédagogue investi, qui cite Homère, Bunuel et André Breton. Le surréalisme ambiant ajoute à la duplicité de chacun.  Qui tombera le masque en premier ? Est-ce la sœur de Marc, Marianne (Karine Viard), qui travaille comme bibliothécaire sur le campus et a  les faveurs du directeur, un certain Richard (Denis Podalydès) ? Est-ce le directeur justement ou cette jeune fille, Mademoiselle Eggbaum (Sara Forestier) qui veut absolument conquérir Marc ou encore cette femme belle et secrète qui se présente comme la mère de Barbara (Maïween) ?

Il y aurait de multiples façons de résumer ce drôle de film qui  malgré sa fantaisie se termine très loin de la comédie. A mi-chemin du polar, de la fable poétique, de la farce et de la tragédie classique, « L’amour est un crime parfait » relève du théâtre intime et de l’épopée en altitude. L’oxygène y est plus pur et le souffle plus court. Comme toute histoire bien agencée, on y assiste à la naissance d’un amour, et comme dans tout polar, une femme fatale a vite fait de sceller les cœurs. Mais il y a aussi une atmosphère qu’on qualifierait de loufoque si elle n’était finalement plus oppressante que prévu ; c’est un passé qui rôde, une malédiction qui ne voudrait pas débarrasser le plancher.  Un empêchement à être heureux.

Marc voulait écrire mais il y a renoncé. Il voudrait aimer mais ce n’est pas si simple. Entre le vrai et le faux, ce qui se voit et ce qui se dérobe, il avance en humant l’air du matin et celui d’un printemps qui ne viendra pas. Dans l’extrait d’ « Un chien andalou » qu’il passe à ses étudiantes, il regarde l’attaque du scorpion qui terrasse un rat. On veut bien croire que tout cela va mal finir.

Les frères Larrieu sont ainsi, très efficaces dans l’art de déconcerter, mais d’une gravité frisant le morbide quand il s’agit de revenir sur terre. Or cette terre, dont ils chérissent la beauté et  filment si bien l’irisement des crètes, est toujours le lieu des disparitions. Des renoncements, du deuil, des abandons et des incendies qui effacent les traces. Leur nouveau film, adapté d’ »Incidences » de Philippe Djian,  est un conte noir,  irrésistible et cruel.

« L’amour est un crime parfait » d’Arnaud et Jean-Marie Larrieu. Sortie le 15 janvier.

 

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commentaires

39 Réponses pour « L’amour est un crime parfait »: épopée en altitude

u. dit: 15 janvier 2014 à 18 h 50 min

« ce professeur séduit les étudiantes à la chaîne.  »

Mais non, ça n’arrive jamais.
Il ne faut pas écouter les collègues, ils sont jaloux.

u. dit: 15 janvier 2014 à 18 h 53 min

Chiffre de l’agrég en baisse, coup de mou dans les masters, doctorats en déshérence?

Passons partout cette bande annonce.
« Sois prof, c’est sexy! »

Jacques Barozzi dit: 15 janvier 2014 à 21 h 25 min

Marc et Marianne semblent sortis tout droit des Enfants terribles de Cocteau. Bon film d’atmosphère où à la beauté des paysages répond celle de l’architecture ambiante : superbe bâtiment du campus au sol en pente !
Les personnages sont singulièrement typés. Il serait intéressant de lire « Incidences » de Philippe Djian pour voir ce que les frères Larrieu en ont fait à l’arrivée…

La Reine du com dit: 16 janvier 2014 à 13 h 17 min

Bien en peine d’ajouter un commentaire vraiment argumenté sur cet Amour est un crime parfait,ne l’ayant pas vu, mais une fois de plus S.A retranscrit brillamment ici ce curieux intervalle, cette étrangeté souvent panthéiste, cette délicatesse tant appréciées chez les frères Larrieu.
Toujours pas trouvé le temps d’aller voir Nymphomaniac… hélas? Ma prochaine priorité va du côté de Miyazaki et Le vent se lève. A t-il été chroniqué sur RdC? Je ne me le rappelle pas. Ou alors, à un moment où je n’étais pas sur place et n’ai pas pu suivre…

Jacques Barozzi dit: 16 janvier 2014 à 20 h 04 min

Non, il n’a pas été parlé du dessin animé japonais, la Reine…, on peut éviter « Cadences obstinées », de Fanny Ardant, dans le genre chic hystérique, mais il faut voir « R », des scénaristes danois de la série Borgen, qu’il faudrait projeter dans les lycées…

Jacques Barozzi dit: 17 janvier 2014 à 16 h 03 min

Certes, J. Ch., mais la version danoise, sans espoir, est plus dissuasive pour les jeunes postulants au caïdat en tous genres. D’où l’intérêt à la montrer dans les collèges et lycées…

La Reine du com dit: 17 janvier 2014 à 17 h 34 min

Une amie (danoise) m’en a dit grand bien. Amusant Alex Taylor également, citant justement Borgen à propos de la petite bombe lancée par le Président ces derniers jours – je parle de sa promenade façon easy rider en plus modeste, rue du Cirque, malencontreusement waterclosée, et non de Julie Gayet à la Villa Médicis – concluant que le problème est que les Français élisent « toujours les mêmes, et « jamais de femmes ».
Longtemps que je n’ai pas écouté sa revue de presse matinale sur Inter : toujours là?

xlew.m dit: 17 janvier 2014 à 18 h 04 min

D’accord avec vous sur la beauté des blancs du paysage (ils ont filmé au cours d’une année particulièrement neigeuse, 2012-13 restera dans les annales, en Suisse comme en France), le simple cadrage, pourtant furtif, d’un névé, d’un rocher, d’une aiguille, enfonce les purs documentaires qu’on peut voir sur France 3 Rhône-Alpe. Les frères sont visiblement tombés amoureux du blanc, et de l’éblouissement qu’il peut procurer chez certaines personnalités (le « white-out » moral et sentimental de Marc-Amalric est quelque chose de grandiose à observer, la scène où il dévore des oeufs, qu’on jurerait sortis du générique de Dexter, est extraordinaire, le visage qu’il montre, comme boursouflé de l’intérieur, lorsqu’il tombe nez à nez sur Anna venue lui remettre un carnet d’écriture de la jeune disparue Barbara, est une chose que je n’avais jamais vu avant chez un acteur). Je crois que les Larrieu s’amusent un peu à tenter de faire exprimer les mêmes choses de leurs actrices et acteurs surdoué(e)s que Bruno Dumont lorsqu’il dirige ses comédiens purs amateurs (pas grand monde sera d’accord avec moi là-dessus, mais comme je plaisante un peu, ça ira). Les compositions de Podalydès (en doyen qui voit fondre comme neige au soleil ses subsides pour son département de littérature — une chose exacte dans la vraie vie, entre parenthèses) et de Karine Viard (le rôle de Maïwenn devrait être l’objet d’un commentaire à lui tout seul) sont fabuleuses (j’ai ri tout comme vous). Vous ne parlez pas de ma musique de Caravaggio, de Schubert et de Christophe, dommage.
C’est un film super-littéraire, on sent passer le fantôme blanc de Barthes marchant sur les passages protégés internes à l’université suisse, on déguste la citation d’un poème de Breton (« Le fumeur cherche l’unité de lui-même dans le paysage »), on découvre la couverture d’un roman de Yourcenar, « Anna Soror », lorsque Marc monte les escaliers qui mènent aux chambres (le livre dépeint une relation incestueuse entre un Don Miguel et sa soeur à la Cour de Naples au XVI e siècle). On entrevoit une citation du « Les Derniers jours du monde », le film des Larrieu de 2009, lorsque Podalydès et Viard étrennent l’écran hyper-plat qu’ils viennent de s’offrir. J’ai beaucoup aimé voir ce film (qui bât froid, en s’en moquant gentiment, l’esprit des séries télé, dans plusieurs allusion fugaces), on y croise un loup mystérieux (il paraît qu’on en voit pas loin de Lausanne quelquefois, comme on voit des pumas en vadrouille dans les jardins des gens qui habitent la banlieue des villes en Arizona, les écologistes doivent être contents). Ce loup m’a fait pensé au chat de Llewlyn Davis, le film de deux autres frères du cinéma contemporain, dont vous nous aviez parlé avec beaucoup d’à-propos récemment.
Excusez-moi pour ce post un peu décousu, tapé sous le sceau de l’enthousiasme (sentiment rare chez moi quand il s’agit de parler du ciné montagnard français).
Bon Miyazaki.

JC..... dit: 17 janvier 2014 à 18 h 06 min

Pour « R », nous n’avons pas le même point de vue, Jacques, sur l’intérêt qu’il y a de choisir ce chemin pour instruire les ados…

Jacques Barozzi dit: 17 janvier 2014 à 19 h 08 min

Oui, Maïwenn, en larmes d’amour, est à elle seule tout un poème, même si Sara Forestier, en parfaite Lolita-cagole, l’a trouve un peu sèche, xlew.m !
Almaric, qu’on voit partout, est toujours aussi étonnant, et Karine Viard itou. Quant à Podalydès, tel qu’en lui-même : faut le nommer à la tête de la Comédie Française !

xlew.m dit: 17 janvier 2014 à 20 h 41 min

En larmes d’amour de crocodile, ou bien ? (comme on dit à G’nève), Jacky…
À la fin on sait qu’elle est tombée amoureuse mais ses larmes sur le bateau sont peut-être aussi les pleurs de joie de l’officier de Police qu’elle est aussi, et qui vient de percer l’énigme d’une très délicate affaire de meurtre.
J’avais bien lu que tu avais été sensible aussi aux nombreux côtés littéraires du film, en grand classiciste tu cites Cocteau à juste titre, cela m’avais échappé.
Sara Forestier, comme tu l’as bien noté, joue bien le rôle de la fille à papa de la mafia suisse, petite peste et tout et tout, mais, mais, il y de la glace sous le feu chez elle (elle fait révéler des choses terribles à son prof, c’est à elle qu’il avoue qu’il est un parfait écrivain raté, parfaitement heureux de son sort, du moins à la surface).
Je pense que Forestier aurait pu jouer haut la main chaque rôle féminin du film, tant elle paraît souple spirituellement et sûre de son art. En outre c’est elle qui dénonce la véritable identité de la prétendue belle-mère de Barbara, c’est elle, l’enfant, qui va précipiter la décision du tueur de se faire sauter dans une boule de feu, comme il avait fait griller ses parents dans leur chalet à l’âge de onze ans.
Amalric est-il si porté sur la « chose » littéraire (et sur la chose tout court d’ailleurs) autant qu’il en a l’air ?
Je n’en suis pas sûr, il fume comme Bogart dans Casablanca dans la rue mais vapotte comme une chochotte dans sa « bulle de travail » à la fac (peut-être obligé par la loi, certes), il cite Breton et fait l’apologie de l’écriture automatique (beaucoup de choses semblent « automatiques » dans sa vie) sur le lieu de son activité professionnelle mais papote comme un disciple indécis de Barthes dans sa vie privée (séquences des « sons » direct pris en presque hors champ dans le chalet, depuis l’extérieur, ou lors de la scène de la piscine avec la jeune Annie).
La littérature n’est peut-être qu’une « fourberie drôle » de plus dans sa vie.
Il y a des plans sur le lac de Genève qui nous rappelle que les frères Larrieu sont passionnés par l’idée de fin du monde, comme on le sait bien. Des scientifiques ont révélé qu’un énorme tsunami avait dû ravager les rives du Léman vers les premiers siècles du premier millénaire. Cette idée ne semble pas les quitter, la fin des temps qui guette. Comme le dit le personnage de Marc : « Aujourd’hui, la civilisation ne protège plus l’homme de rien » (et c’est un serial killer qui le dit !)
À ce propos, Jacky, puisque tu as vu le film, tu crois que ce Marc commence à tuer au début de la rencontre des spectateurs avec lui, ou qu’il a déjà jeté des victimes dans sa « décharge » en montagne ? Sophie Avon nous avait prévenu, en ce qui le concerne nous sommes aimantés dans le vortex d’une étonnante stupéfaction mentale, mais subissons en même temps l’étrange magnétisme d’une notable attraction poétique, peut-être sommes-nous des « spectateurs ratés » après tout, nous tombons nous aussi dans le piège blanc.

Jacques Barozzi dit: 17 janvier 2014 à 21 h 35 min

Il y a aussi, xlew.m, un contraste fantastique entre les décors : à l’intérieur chalereux et un peu bordélique du chalet familial des Enfants terribles s’opposent les bâtiments super design de la fac au sol en pente et de la maison du doyen Podalydès, grand amateur de coktails mondains nordiques ! Ainsi que du pavillon avec vue sur le lac de l’hôtel terminus !
Heureusement que les frères Larrieu ne s’attardent pas trop sur les explications psychologiques. Ces enfants martyrs ont donc, pour répondre à ta question, des perversions qui ne commencent sans doute pas avec le film…
P.S. : dans tous les films que j’ai vu dernièrement, on y fume avec volupté et plaisir, au point que j’ai abandonné le vapotage pour revenir à la cibiche ! Une façon de me réunifier avec mes paysages intérieurs ?
http://www.mercuredefrance.fr/livre-Le_goût_du_tabac-85-1-1-0-1.html

Jacques Barozzi dit: 17 janvier 2014 à 21 h 41 min

« Vous ne parlez pas de ma musique de Caravaggio, de Schubert et de Christophe, dommage. »

Ta musique, comme ingénieur du son, producteur ou instrumentiste, xlew.m ?

xlew.m dit: 17 janvier 2014 à 22 h 28 min

Oui, en effet, ils ne s’attardent pas.
Pour retourner à ton évocation des Enfants terribles, je remarque que le rail de coke proposé à Marc par Marianne est jeté par la fenêtre par le premier (on pense au Paul de Cocteau qui, lui, accepta l’opium qu’une main prétendument amie lui tendit).
Toute la scène du « buffet nordique » est à mourir de doux rire (les dialogues sont extra, je me demande — comme toi plus haut — ce que le film doit au roman sur ce plan, je n’ai pas lu le Djian de 2010, foi de Dieu, cela donne envie.
Je te suivrais aussi sur tous les contrastes que tu nous rappelle. Il y en a peut-être un autre, celui du rouge et du blanc, celui du sang de boeuf qui a giclé sur le visage de Marc, et celui du grand blanc de la neige bien sûr. La couleur rouge, résultat d’un accès d’hypertension qui fait saigner le nez du professeur, littéralement ébouillanté à l’intérieur par son daemon, entre en conflit avec le blanc couleur de lymphe qui coule dans les veines des Lausannois, tranquilles intellectuels naturellement à moitié faussement intranquilles, à moitié forcément sublimes, (on a les entre-deux qu’on peut) qui boivent de l’Absolut pour oublier qu’ils n’en ont plus aucun, d’absolu (cela devrait être une force, hélas ils semblent mal le prendre).
Merci de ta réponse, Jacky, elle m’éclaire bien, toujours un plaisir de te croiser.
(Je vis avec quelqu’un qui est, elle aussi, revenue à la cigarette après un essai électronique. Elle est plus calme depuis, à retrouvé sa joie de vivre. Je ne risque plus de me retrouver au fond d’une crevasse, victime de je ne sais quel énervement passager, thank god.)
J’ai déjà lu ton goût du tabac, un beau moment de lecture, c’est un livre culte de notre chambre.

JC..... dit: 18 janvier 2014 à 6 h 44 min

Ronronner dans les vapeurs tabagiques est mauvais pour la santé : on vous le dit, et vous n’y croyez pas, enfantelets inconscients …

Jacques Barozzi dit: 18 janvier 2014 à 10 h 13 min

Oui, JC, mais l’auteure de romans policiers québécoise, Danielle Charest, pose un véritable problème en ce qui concerne la présence de la cigarette au cinéma, qui nuit désormais dangereusement sur… le suspense :

« Où que se porte le regard du spectateur sur le petit écran, les cigarettes avec ou sans filtre, les cigares, les pipes, le narguilé, les cigarillos et leurs mégots, leurs compagnons les cendriers ou les briquets ont été, comme par magie, bannis des rues, des parcs, des voitures, des maisons et des appartements. Mais aussi des cafés, des restaurants, des bars et des discothèques où circulent les personnages, mains vides à l’exception des verres et des tasses de café, qui ne tarderont certainement pas à faire tache elles aussi. C’est une simple question de temps. On n’a donc plus devant soi qu’un paysage lisse, impitoyable célébration de la pureté morale, où les fumeurs n’ont plus droit de cité. Disparus, éliminés, envolés parmi les volutes de leur fumée.
Le nouveau scénario a d’autant plus gagné la manche que lorsque par miracle, croit-on, une cigarette surgit à l’image, elle ne se fond pas dans le décor. Elle capte au contraire l’attention, et la personne qui fume passe automatiquement en avant-plan, comme un phénomène de foire. Alors, on se dit que les scénaristes ont fait preuve d’une courageuse résistance à la censure…
Sauf qu’on se trompe lourdement. La présence du fumeur ou de la fumeuse sert de rappel à l’ordre, elle clame « Attention danger, cigarette », et pose une loupe sur l’impureté gravée sur l’image. Il suffit de quelques minutes pour comprendre que la personne en question est la méchante de l’histoire. Ainsi, lorsqu’elle exhibe une cigarette dans une série policière, c’est qu’elle est coupable. En dérogation totale avec les termes de la loi du suspense propre à la série télé policière, la présence d’une personne qui fume sert maintenant à pointer clairement du doigt le monstrueux coupable dont, pour notre plaisir, on ne devrait pourtant pas découvrir l’identité avant la scène finale. »
(« Haro sur les fumeurs, jusqu’où ira la prohibition ? » Editions Ramsay, 2008)

Jacques Barozzi dit: 18 janvier 2014 à 10 h 31 min

A propos du côté littéraire de ce film, xlew.m, il y a la belle leçon finale du professeur de littérature, notre héros, cherchant sa phrase testamentaire, dense, claire et cependant mystérieuse à souhait.
Il commence par écrire : « La vérité est impossible à dire », puis il raye « impossible à dire » et le remplace par « inexplicable ». Après hésitation, il raye toute la phrase et la remplace finalement par « L’amour est un crime parfait ».
Boum, rideau !

xlew.m dit: 18 janvier 2014 à 11 h 41 min

« La cigarette de l’amour est l’agent du crime parfait », pourrait se concevoir aussi, Jacques. C’est en l’allumant que Marc clos son testament, termine sa vie, et dit adieu aux gribouillages de l’écrit, l’écriture est quelque chose qui l’aura souvent trahi de son vivant (il n’a jamais publié de romans, il n’est peut-être pas entièrement convaincu qu’il en a fait un de sa vie d’ailleurs), le petit point rouge qui va tout faire finir, c’est le dernier feu de l’oralité, la revanche de la réalité brûlante sur tous les écrits qu’il n’a pu maîtriser.
Le film des frères Larrieu fait une belle place à la mystique du tabac traditionnel. Deux ou trois scènes peuvent nous rester en tête : lorsque Marc part chercher les médocs (mais surtout la dose de nicotine) prescrit à sa soeur dépressive, les cinéastes nous font ressentir physiquement l’attachement sensuel qu’éprouvent les fumeurs, leurs doigts caressent les beaux cartonnages des paquets bleus foncés des Gitanes filtres, leurs yeux flashent et divaguent sur l’héraldique rouge et blanche des Marlboro (« Mild as May », suivant leur devise, une allusion claire au printemps cher au professeur de création litéraire), il y a tout un jeu, bien montré à l’écran, tendant à dévoiler les différentes addictions des uns et des autres personnages, le tabac offrant une métaphore pratique.
Mais cela va plus loin lorsque Marc avoue à Anna qu’il n’a jamais joui si longtemps et si profondément avec une femme. La cigarette qu’il vient d’allumer « après l’amour », (le poncif de la séquence — on a vu ça mille fois dans les films prétendument anti-bourgeois de Chabrol en effet –, est éliminé par cette confidence) l’aide à formuler une chose importante en lui : sa rencontre avec l’amour fou va-t-elle lui permettre d’en finir avec les pulsions idiotes, celles qu’il assouvit et qu’il oublie tout aussi vite ? Quand on connait la psychologie des tueurs en série, on peut en douter, mais le film laisse les choses ouvertes.
Alors qu’il retrouve enfin comme Dante ou Ulysse (deux héros qu’il révère) un peu plus de clarté « au milieu de la forêt obscure  » de sa vie, voilà qu’elle part en fumée, calcinée, charbonnée par les effets de la tromperie (dont il fut lui-même un expert, un superbe incendiaire de la chose).

La Reine du com dit: 18 janvier 2014 à 12 h 29 min

Jacques et Xlew.m, nul besoin d’aller voir le film après ça! Vous révélez, commentez et éclairez tout. Pas le moins du monde une critique vous reprochant un qqconque « spoiler » : j’ai trouvé l’échange entre vous magnifique. Pour moi cela donne encore plus envie d’y aller. D’autant qu’Amalric, Podalydès, Viard, j’ai du mal à résister. Mais j’ai encore plus de mal à résister à Charlotte Gainsbourg et n’ai pu aller voir Nymphomaniac. Dilemme. Alors Miyazaki quand je pourrai, et basta.

Jacques Barozzi dit: 18 janvier 2014 à 12 h 30 min

D’ailleurs, à cette occasion que tu évoques profondément, Maïween se remet à fumer. Attention, le film bascule alors et c’est elle qui va commettre dès lors le crime parfait !
Car, en effet JC, fumer tue…
Dans le film, Marc exerce le même métier que Passou au CFJ, mais lui ne fume pas, je crois, ouf, les petites apprenties journalistes l’ont échappé belle !

Jacques Barozzi dit: 18 janvier 2014 à 12 h 38 min

« le film bascule alors et c’est elle qui va commettre dès lors le crime parfait ! »

Désolé, Reine, c’est Xlew.m qui en a trop dit, raison pour laquelle j’essais de relancer le suspense ! Mais en fait peu importe, il y a aussi ceux qui ont déjà lu le livre, et le film est à voir surtout pour ce que les frères Larrieu en ont fait… visuellement. Atmosphère, atmosphère !

xlew.m dit: 18 janvier 2014 à 13 h 40 min

@ La Reine du com
(I came off too fast myself et je le regrette)
Pardonnez-moi d’avoir révélé les secrets de certains personnages du film, j’aurais pu facilement m’en dispenser si j’avais été un peu moins bourrin. D’habitude je vais dans les salles après tout le monde, j’ai le cinéma volontiers buissonnier, là j’ai pu le voir en semaine, d’où mon enthousiasme à tout raconter, une indélicatesse dont j’ai conscience après coup. Encore pardon, même si vous avez la noblesse d’âme de nous dire que cela ne vous gênera pas…[smiley confused]. Bon film et rendez-vous pris pour parler ensemble du Miyazaki, peut-être. Bien à vous.

Jacques Barozzi dit: 18 janvier 2014 à 14 h 34 min

L’enthousiasme n’est jamais fautif, xlew.m, au contraire ! Et il est vrai que la Reine… est adorable, dire qu’à un moment donné j’avais cru que c’était Daaphnée !

La Reine du com dit: 19 janvier 2014 à 11 h 00 min

Jacques, Xlew.m, mais non, ne changez vraiment rien! Je n’étais pas ironique – je ne le suis pas toujours (« toujours » à mettre en italique) -, j’ai réellement trouvé votre échange merveilleux.
Miyazaki ce soir, je crains pourtant de ne pouvoir partager ici ce que j’en aurai ressenti, partant tout à l’heure loin de chez moi pour la semaine, sans ordinateur. Je vous lirai à mon retour.

JC..... dit: 19 janvier 2014 à 11 h 46 min

Côté tabagisme, je serai toujours du côté du chancre : il faut vraiment être imprudent pour fumer sans capote !!!

Stéphane Harfang dit: 19 janvier 2014 à 22 h 41 min

Des paysages, des architectures et des lumières magnifiques. On pourrait reprocher un certain manque de rythme mais c’est justement ce qui amène cette ambiance si particulière et qui nourrit l’ambiguïté des personnages. Karine Viard est au top dans ce rôle de sœur si singulière …

crcr dit: 24 janvier 2014 à 20 h 54 min

Vous avez tout dit mais/et bien dit
Pourriez-vous décliner les morceaux de musique qui nous transportent d’un bout à l’autre?
A part l’Inachevée j’avoue mon ignorance…
Merci

nicolo dit: 29 janvier 2014 à 20 h 59 min

quel est donc ce morceau de christophe, non crédité au générique, qu’amalric écoute dans sa voiture et au casque chez lui ?

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