de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

Lanzmann rend hommage au « dernier des injustes »

Par Sophie Avon

Bohusovice. « Qui au monde aujourd’hui connaît ce nom ? » demande Claude Lanzmann, debout sur le quai de la gare, face caméra. Derrière lui, les trains de marchandises passent dans le vacarme. Il est là, 87 ans, témoin infatigable de la Shoah. Il est là pour réveiller la mémoire de ceux qui  vivent. Pour faire justice aussi. Défendre des Juifs contre des Juifs, retourner la tragédie dans tous les sens – puisqu’elle-même a bousculé l’ordre du monde.

Bohusovice donc, dernière station pour  Teresienstadt, le ghetto « modèle » imaginé par les Nazis, la ville dont Hitler fit cadeau aux Juifs… Claude Lanzmann refait le voyage, non pour comprendre mais pour sentir dans l’immobilité du lieu ce que le lieu a encore à dire. Entre 1941 et 1945, 140.000 juifs débarquèrent là pour gagner le ghetto dont Benjamin Murmelstein fut le dernier président du conseil juif. Seul survivant  des trois doyens qui se succédèrent à la tête du conseil.

Le premier, Jacob, venu de Prague, voulut croire que Teresienstadt serait non pas une antichambre de la mort mais un lieu protégé en attendant le départ pour la Palestine. Il fut déporté et tué en novembre 1943, d’une balle dans la nuque après sa femme et son fils, tués pareillement. Le deuxième, Paul Eppstein, Berlinois, eut le même sort, à Teresienstadt même, le 27 septembre 1944. Le troisième, Murmelstein donc, venait de Vienne et fut nommé doyen en décembre 44. « Bien qu’ayant réussi à maintenir le ghetto jusqu’aux derniers jours de la guerre, à éviter à sa population les marches de la mort ordonnées par Hitler, il concentra sur sa personne la haine des survivants », explique Lanzmann. Parce qu’il était obligé d’obéir aux nazis, et qu’en dépit des 120.000 Juifs qu’il réussit à faire émigrer, il en sacrifia d’autres. A la fin de la guerre, il fut traité de collabo et jugé  – puis acquitté par les Tchèques qui pendaient pourtant facilement.

Lui-même, Murmelstein, se baptisa « le dernier des injustes ». Mais une chose est sûre : muni d’un passeport de la Croix rouge, il aurait pu fuir après la guerre au lieu de quoi, il accepta d’affronter ceux qui l’accusaient.

Il faut remonter le temps. Celui de la solution finale dont ce film éclaire la genèse en posant la caméra sur ce qui reste, de Bohusovice à Teresienstadt et de Teresienstadt à Nisko, « jalon capital, dit Lanzmann, pour comprendre l’extermination ». Il faut remonter le temps en acceptant de buter contre l’impensable, en cherchant dans les ténèbres de quoi y voir un peu. « Le dernier des injustes » est une exhumation en forme de portrait, un plaidoyer aussi réveillé  par les mots, ceux que Lanzmann lit en direct, aujourd’hui, et ceux qui nourrissent les entretiens qu’il réalisa en 1975 avec Benjamin Murmelstein.  Quarante ans après, le cinéaste ressuscite ces longues conversations qui eurent lieu à Rome où le dernier doyen avait choisi de s’exiler. Pourquoi ce film si longtemps après ? Parce que de cet interview brut – qu’il laissa de côté à l’époque de « Shoah » -, il devait faire une œuvre. Œuvre de mémoire, oui, encore et toujours, mais aussi œuvre de cinéma. Seul moyen de ne pas laisser mourir l’extraordinaire témoignage de celui qui veilla sur la ville martyre de Terensienstadt.

Benjamin Murmelstein (mort en 1989 à Rome) est un homme jovial, intelligent, énergique.  Qui explique patiemment comment il négocia avec Eichmann, comment il fut sans cesse entre le marteau et l’enclume, comment, pour que le ghetto tienne bon jusqu’au bout, il refusa de s’apitoyer et obtempéra, anticipant  la logique nazie pour mieux pouvoir la contrarier, comment il fit  en sorte que cette ville soit regardée pour qu’elle ne disparaisse pas. D’où par exemple, son acceptation d’une politique d’embellissement qui ressemble à une sombre farce. « J’étais comme Sancho Pança », dit-il. Car cette ville était un simulacre, mais il avait compris qu’il fallait participer à l’imposture pour survivre.

Cet entretien est le cœur d’un film où cohabitent les vivants et les morts. C’est sa force. Lanzmann explique à quel point, durant des années, cette semaine qu’il passa à Rome pour interroger Benjamin Murmelstein l’a hanté. Parce que la parole de cet homme n’était pas anodine bien sûr, parce qu’elle était directe, âpre, caustique. Parce qu’elle ravivait un enfer. Parce qu’elle en montrait les coulisses. Parce qu’elle était nécessaire.

« Le dernier des injustes » de Claude Lanzmann. Sortie le 13 novembre.

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commentaires

27 Réponses pour Lanzmann rend hommage au « dernier des injustes »

JC..... dit: 12 novembre 2013 à 12 h 47 min

Et oublier ?
C’est sain d’oublier…

On ne pourrait pas oublier la Shoah, un jour béni ? Marre de l’obsessionnel Lanzmann …

Polémikoeur. dit: 12 novembre 2013 à 12 h 58 min

« pour comprendre l’extermination ».
Hélas, aucune danse sur le fil
n’éloigne longtemps le risque de la chute !
Sapienstablement.

Jacques Barozzi dit: 12 novembre 2013 à 14 h 20 min

Demain, dès l’aube, je partirai voir ce film…
C’est amusant, juste après Violette Leduc, Claude Lanzmann, deux films, deux êtres, sur lesquels flotte l’ombre, puissante, de Simone de Beauvoir !

Polémikoeur. dit: 12 novembre 2013 à 14 h 32 min

Un oubli thérapeutique, inculte ou complaisant ?
De toute façon, l’oubli individuel,
neurologique et cellulaire
n’épargnera personne.
Pas d’Histoire sans mémoire.
Gravitairement.

JC..... dit: 12 novembre 2013 à 14 h 48 min

Voyons… mais complaisant, bien sûr, lorsqu’on est antisémite nauséabond et rance comme votre serviteur !
(soyons sérieux : toujours et encore, ce n’est plus une nécessité historique mais une obsession chez le Père Lanzmann !)

J.Ch. dit: 12 novembre 2013 à 17 h 40 min

j’ai connu cette époque, en 1942, deux gendarmes français sont venus, dans le lycée, arrêter deux copains de classe (on avait 14 ans)… on ne les a jamais revus !

JC..... dit: 12 novembre 2013 à 19 h 05 min

…. les hasards de l’histoire !… en d’autres lieux, ils auraient été chrétiens, libéraux, intellectuels…..

Si on parlait de l’avenir ?

spino for ever dit: 12 novembre 2013 à 20 h 52 min

c’est réellement fascinant, à quel point un sujet aussi formidable peut, à force de boursoufflure égocentrique, devenir navrant. pffffffffffff… comment dire… un sujet génial, un personnage incroyable, des archives
passionnantes, l’occasion de fouiller autrement la mémoire marécageuse du ghetto et de la Shoah.
Ce qu’avec une grâce de pachyderme, Pépé Lanzmann, qui se met complaisamment en scène,
transforme en un long (long, long, long, long, long) plaidoyer, pesant et démonstratif, à la limite de l’honnêteté intellectuelle, à l’issue duquel est décrétée sans ouverture possible à la contradiction, la réhabilitation du Rabbin collabo. Ce que Libé appelle, donc, un « documentaire magistral » :-) Quel gâchis…

JC..... dit: 13 novembre 2013 à 10 h 30 min

J.Ch.
Bien sûr, on peut avoir peur maintenant, mais il fallait avoir peur il y a plusieurs décennies déjà, le process est enclenché depuis longtemps … la liste de tout ce qui a été raté en France et en Europe est longue.

La stupidité d’envoyer à l’Elysée des types comme Mitterand, Chirac Sarkozy et le Nul de Tulle nous coûte cher… et ça peut devenir encore pire avec la Walkyrie solitaire !

xlew.m dit: 13 novembre 2013 à 12 h 30 min

Revoir le visage de Lanzmann trente cinq ans plus tard n’est absolument pas dérangeant (comme cela semble pourtant l’être pour de chagrinants cinéphiles d’après ce qu’on peut lire dans les commentaires), j’y vois une belle preuve de cinéma (jamais Lanzmann ne me parait avoir oublié de revendiquer « faire cinéma » dans les plans de ses films, il ne s’agit pas d’une « mise en scène » de sa propre personne à mon sens, je pense que le simple courage et la sincère générosité qu’il a de se montrer dans le champ de la caméra sont comme autant de sceaux tamponnant le réel de choses qui se sont passées au milieu du siècle dernier et dont la vibration de l’horreur inouïe résonne encore aujourd’hui, mais pour que cela soit il faut aller sur place fouler la terre du terrible lieu, toucher de la main des portes, des façades, des pierres, pour en prendre l’empreinte, le temps fuyant toujours comme une grosse boule noire dans la nuit au brouillard d’ébène, d’ailleurs ‘Murmelstein’, en allemand, je crois, pourrait se traduire par « petite bille de pierre. ») Ce sont les Nazis qui étaient dans la mise en scène avec le film « Theresienstadt qu’il firent tourner par Kurt Gerron. Lanzmann s’en explique très bien dans ses entretiens à la presse, lisez-les, il vous convaincra peut-être, ô esprits forts, ô esprits chagrins, esprits fortement chagrins… Ce cinéaste a la hantise de l’effacement progressif de la mémoire du génocide des juifs européens dans la conscience du vingt-et-unième siècle, son film, loin de ne produire que des images dans le cadre d’une esthétique cinématographique banale, est une oeuvre superbe (le plan que l’on voit dans la bande annonce du freight train filant à toute vitesse dans la gare de Bohusovice ficherait les poils à n’importe quels futurs frères Lumière des années 2020…) Et n’oublions pas que Lanzmann, depuis son film sur Karski, doit se mettre à l’abri du possible retour d’un Yannick Haenel qui pourrait se décider à s’emparer de l’homme Murmelstein pour un nouveau roman (on imagine son héros membre de la délégation de la Croix-rouge danoise, qui savait tout mais n’a rien dit, et Murmelstein en personnage secondaire, telle une marmotte pétrifiée et marmonnante, se voilant la face (‘das Murmeltier’, en allemand : la marmotte, ‘Murmeln’ : murmurer sourdement.)

xlew.m dit: 13 novembre 2013 à 12 h 36 min

Jacques Barozzi par défi dit: 12 novembre 2013 à 14 h 20 min

Demain, dès l’aube, je partirai voir ce film…

« Il est cinq heures, Jacky s’éveille. A la Villette, à la moviola, on tranche la pellicule des films d’art, les boulangers, après la séance du ciné-club de neuf heures du soir font des débats tard, il est cinq heures, Jacky s’éveille. L’odalisque est bien drapée dans son ennui tout ajouré, il est cinq heures, Jacky s’éveille. Il lui fend l’armure du pyjama et lui débarrasse la toge des dernières agrafes. Il est cinq heures, Jacky se découvre un goût pour le cinéma, le cinéma tôt, le cinématographe. Il est cinq heures, et je n’ai plus d’oseille pour le suivre jusqu »au Pathé du boulevard du Sommeil. »

Jacques Barozzi dit: 13 novembre 2013 à 13 h 11 min

Sans pyjama, xlew.m !
J’ai raté la séance de 9h05 et comme il fait très beau, je vais rester en surface. Je garde le film pour un jour pluvieux, dans mon coeur comme dans la ville.

damien dit: 13 novembre 2013 à 16 h 10 min

La stupidité d’envoyer à l’Elysée des types comme Mitterand, Chirac Sarkozy et le Nul de Tulle nous coûte cher… et ça peut devenir encore pire avec la Walkyrie solitaire !

tant que tu peux râler, par-dessus le néanr de ta vie, t’es content

JC..... dit: 13 novembre 2013 à 16 h 21 min

La bonne idée d’envoyer à l’Elysée des types comme Mitterrand, Chirac, Sarkozy et le Génie de Corrèze nous apporte énormément d’avantages … et ça peut devenir encore meilleur avec la Blonde remarquablement bien entourée !

Content, très cher Damien ?

damien dit: 13 novembre 2013 à 18 h 55 min

tu es le perpétuel insatisfait, monsieur frustré tu te prétends sans idéologie, la bonne blague ! ils ont bon dos les ocialistes! si tu n’avais pas les socialistes , la gauche, contre qui râler (on ne t’a jamais entendu contre les autres), tu trouverais un autre comme bouc émissaire ou pêterais les plombs

JC..... dit: 13 novembre 2013 à 20 h 10 min

Très cher damien, essaie un autre enregistrement, please !

Sinon, tu finiras (si tu continues) par ressembler au droïde de Star Wars, R2D2 ! Bonne nuit….

Blue-eyed Perdita dit: 13 novembre 2013 à 21 h 00 min

un article pour l’instant incomplet (la partie portant sur le film de Lanzmann est précisément celle à venir); cette première partie revient sur le film de Margarethe von Trotta :

http://www.nybooks.com/articles/archives/2013/nov/21/arendt-eichmann-new-truth/
(désolée, c’est en v.o.)

Si Puck passe par là il y a qqch pour lui — le commentaire de A. Sammler, le héros de S. Bellow : la banalité ? Quel meilleur camouflage aurait-on pu trouver ? En faisant du meurtre qqch d’ordinaire, d’ennuyeux, de banal on en ôte le caractère maudit. La banalité était le déguisement pour dissimuler une puissante volonté d’abolir la conscience.

Polémikoeur. dit: 14 novembre 2013 à 8 h 14 min

Quelle contradiction y a-t-il
entre démoniser le tortionnaire
et banaliser le mal ?
A vouloir regarder le spectre
par le petit bout de la lorgnette,
ne risque-t-on pas de se réveiller
à ses pieds ?
Optimiquement.

Jacques Barozzi dit: 15 novembre 2013 à 12 h 10 min

Ce titre, Le dernier des injustes, faut-il l’entendre comme le dernier des salauds, c-à-d le plus grand des salauds ?
A vrai dire, il ne convient pas vraiment au cas d’espèce. Un « juste », c’est un non Juif ayant contribué à sauver un ou des Juif(s) durant la dernière guerre. Par opposition, un « injuste » serait celui qui à contribué à leur mort programmée. Benjamin Murmelstein n’était-il pas ce que l’on a qualifié, chez nous, à la même époque, un collabo ?

Jacques Barozzi dit: 15 novembre 2013 à 19 h 10 min

On dirait que Sophie est partie en vacances ?
Tant pis pour elle, et durant son absence, pourquoi ne pas assurer l’intérim !
Je viens de voir « La vénus à la fourrure » de Roman Polanski. Grande virtuosité au service d’un film de facture classique : unité de temps, d’action et de lieu. Le film commence par un beau travelling-avant depuis le centre du boulevard des Batignolles, par une froide nuit d’hiver enneigée, qui va jusqu’au coeur de la salle du théâtre Hébertot. Une fois arrivés, sur les pas d’une comédienne d’allure vulgaire et entièrement détrempée par la pluie, Emmanuelle Seigner, nous n’en sortirons plus qu’à la fin, à reculons. Entre temps peut se jouer la danse sado-masochiste, entre la Femme et son auteur-metteur-en-scène-comédien, incarné ici par Mathieu Almaric. Beau duo de deux solistes au mieux de leur forme et de leur métier qui iront jusqu’à échanger leur rôle. Quand au sens de l’oeuvre, on peut rassurer u., on y nage à grande brassée en pleine métaphysique amoureuse. Du grand art. On a même droit, en illustration du générique de fin, à un catalogue plein champ des Plus belles Vénus de la peinture mondiale ! Un film pour hétéros, qui ne manque pas d’une bonne dose d’ambiguïté, et dont la morale finale sonne comme un manifeste féministe. Pour tous les goûts !

Sophie dit: 16 novembre 2013 à 14 h 43 min

Cher Jacques, j’étais partie en effet. Je ne serais pas aussi élogieuse que vous pour la Vénus à la fourrure, une farce que je trouve assez attendue avec sa mécanique classique du renversement de pouvoir – le film de Doillon me paraît bien plus subtil dans un genre comparable. Mais comme par ailleurs, j’admire Polanski, je le laisse parler..

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