de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« L’astragale »: la cavale en noir et blanc

Par Sophie Avon

Un plan fixe en plein cœur du film donne la mesure du cinéma soyeux, lyrique et dépourvu de mièvrerie de Brigitte Sy. Albertine déambule dans un Montmartre en noir et blanc, elle descend un escalier et tout son corps disparaît de l’écran, comme aspiré par le vide, nous laissant seul face aux marches de pierres. Jeu de perspective bien sûr, encore fallait-il y penser, avoir l’œil en alerte. D’ailleurs, c’est un plan qui a été improvisé au tournage. Il y en a d’autres. Beaux, composés avec soin, jamais gratuits. Brigitte Sy ne fait pas dans le joli mais il est clair que la passion d’une jeune fille comme Albertine Sarrazin – dont elle a lu le roman quand elle-même était jeune fille – est l’un des fils par lequel elle se sentait attachée. Albertine, née à Alger en 1937, à une époque où l’Algérie est encore française, déposée à l’assistance publique, adoptée par un couple sans enfants, violée gamine par un oncle, envoyée à l’adolescence en maison de correction, bachelière brillante mais intenable, prête à tout pour vivre, jusqu’à tenter un hold up avec sa copine, Marie, laquelle blesse la commerçante à l’épaule. Elle n’a que seize ans et déjà une existence pleine comme un oeuf.  Devant la cour d’assise pour mineures, elle nargue le juge. « Je n’ai aucun remords. Quand j’en aurai, je vous préviendrai », dit-elle. Elle écope de sept ans alors qu’elle n’a pas tiré. Elle s’évade en 1957, tandis que la guerre d’Algérie fait rage,  se blesse en sautant le mur, tombant sur Julien, après avoir rampé dans la nuit le long de la route. Il la récupère, la soigne, la fait opérer de l’astragale, ce petit os du pied qui s’est brisé avec  sa chute. Choyée par cet homme qu’elle ne connaît pas et qui lui tend la main – comment ne pas l’aimer ? Il va l’aider encore et l’aimer en retour, car elle est irrésistible, irréductible, unique. Grâce à Julien qui lui fournit des planques, Albertine se fond dans Paris, va d’hôtel en hôtel. Parfois, couche avec des hommes pour gagner du fric.  Elle fait tout à la fois, l’amour, les livres, la fête, la tête aussi, quand elle réalise que Julien a déjà une amie. Elle vit au centuple et va mourir avant trente ans. C’est à croire qu’elle sait qu’elle a si peu de temps.

45 ans après le film de Guy Casaril avec Marlène Jobert, la version de Brigitte Sy s’en tient à la cavale, une année qui va de l’évasion en 1957 à l’arrestation en 1958. Un train d’enfer et des moments de grâce, suspendus au sablier. Une fuite sans fin pour un récit qui court et se pose, puis repart. C’est cela qui compte, la course, les déguisements, la clandestinité, l’écriture pour se sauver, pour ne pas trop douter quand Julien disparaît et qu’Albertine ne peut l’appeler. La cavale pour faire un portrait comme une encre, d’un noir et blanc liquide, scintillant. Pas de charbon, pas de trace, mais des pleins et des déliés accomplis d’un geste sûr.

La cavale pour dire la brièveté des choses puisque cette fille sauvage et pleine d’amour, pleine de colère et cependant capable de préférer les mots à la rage, va connaître le succès littéraire et puis s’éteindre sur une table d’opération à Montpellier. Erreur d’anesthésie. Julien fera un procès et tous les patients à venir y gagneront un protocole plus adapté. Mais ce n’est pas cela qui intéresse Brigitte Sy, laquelle a envisagé ce destin inouï en en filmant le quotidien. Le lit, la table, la voiture, l’attente, les baisers, les rires. Le feu de la Saint jean où les amants se retrouvent avant de passer la nuit sur la plage, se réveillant avec le jour. C’est le moment que choisit Albertine pour demander des comptes à cet homme qui dit l’aimer alors que c’était une autre qui l’attendait quand il est sorti de prison la veille. Elle est ainsi Albertine : elle inverse les priorités, et si la vie mélange tout, pourquoi y aurait-il un ordre pour les vivants?

Brigitte Sy – par ailleurs mère d’Esther Garrel qui interprète Marie, et de Louis Garrel qui fait une participation – la contemple avec un amour de cinéaste, sa mise en scène en témoigne qui jamais ne l’écrase, jamais ne la surplombe ni d’ailleurs ne la glorifie, mais qui, pas à pas, suit le moindre de ses mouvements. C’est une mise en scène exigeante et délicate, ample et minutieuse, où la partie vaut pour le tout, où le détail dit davantage que l’ensemble. Leïla Bekhti fait d’Albertine une héroïne tragique et sans limites. Son jeu a mûri, sa voix s’est ajustée. Face à Reda Kateb en Julien, elle rayonne. Deux amants magnifiques.

« L’astragale » de Brigitte Sy. Sortie le 8 avril.

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commentaires

16 Réponses pour « L’astragale »: la cavale en noir et blanc

Harfang dit: 10 avril 2015 à 10 h 44 min

« Deux amants magnifiques … » et un un billet qui ne l’est pas moins.
On le lit à 100 à l’heure, au rythme de cette vie, si courte, et de cette cavale que vous contez si bien.

Jacques Barozzi dit: 10 avril 2015 à 10 h 51 min

Oui, Albertine Sarrazin, une sorte de Raymond Radiguet au féminin matinée de Jean Genet. Le film la sert parfaitement bien à travers les extraits choisis donnés à entendre à l’écran : ici, le style c’est la femme !
Mention spéciale pour Reda Kateb…

JC...... dit: 11 avril 2015 à 18 h 24 min

Le faciès d’arabe de cet acteur typé rend ce film …. décalé. C’est bien d’interpréter le réel au besoin en le rendant invraisemblable* !

*vous pouvez dire « universel » au lieu d’invraisemblable, mais qui va vous suivre ?

La Reine des chats dit: 12 avril 2015 à 11 h 02 min

Reda Kateb, si je ne me trompe neveu ou petit cousin du grand Yacine, m’avait surprise, voire déconcertée chez Olivier Bellamy par ses déclarations, apparemment non feintes, autour de sa « totale absence de culture », quant à la musique classique assurément – et peut-être même la littérature (auquel cas, j’ai préféré oublier?) Pourtant il m’avait semblé y avoir ds ses propos une humilité, une véracité honnête qui collent parfaitement à l’énergie rageuse du personnage, à cette espèce de virginité âpre à vivre, à tenter de se construire qui anime Julien, si aiguë ds le roman, et que Brigitte Sy s’est employée à restituer avec sensibilité.

Sophie dit: 12 avril 2015 à 18 h 49 min

Oui vous avez raison, Reine, et en plus, Reda Kateb a une véritable ressemblance avec Julien. C’est frappant. Outre qu’il est un acteur magnifique, capable de tout jouer y compris la jeune fille!

JC...... dit: 13 avril 2015 à 4 h 44 min

Finalement, trouver une ressemblance ou non, est une affaire sans importance…. Laissons tomber.

JC...... dit: 13 avril 2015 à 11 h 24 min

Cependant, votre acteur a une tête de grutier travaux publics !

Julien avait – mon souvenir est précis – une tête de concierge prudent …

roland dit: 13 avril 2015 à 12 h 20 min

une tête de grutier travaux publics
une tête de concierge prudent …

JC a une tête de calamar en décomposition

brigittebrami dit: 13 avril 2015 à 23 h 05 min

L’ASTRAGALE
De Brigitte SY
Long métrage en noir et blanc adapté du roman éponyme d’Albertine Sarrazin
sortira en salles le 8 avril 2015

« J’ai à mon actif toutes les vacheries, toutes les débauches, mais comment toi n’as-tu pas senti que tout au fond c’était raté, je jouais ma dernière chance sur l’amour. Je veux croire jusqu’au bout  »

Brigitte Sy a lu tout au plus dix livres dans toute sa vie et elle a dû attendre patiemment plus de quatre ans afin de récolter les fonds pour que son film l’Astragale titre du roman éponyme d’Albertine Sarrazin puisse enfin voir le jour.
Quand on connaît ne serait-ce qu’un peu la réalisatrice en question, on sait que ses préoccupations les plus immédiates et véritablement nécessaires tournent toutes autour de l’amour et non des chiffres, qu’elles ne se soumettent pas au temps qui ne fait que passer, se consumer vainement mais préfèrent invariablement celui qui dure, oui ce temps des souvenirs auréolés par une mémoire devenue collective puisque partagée, bref c’est ce « sentiment du temps » que la réalisatrice a su fabriquer et offrir aux spectateurs.
On se dit alors et après coup que les images biseautées dans un noir-et-blanc somptueux ont gagné d’avoir été polies par la pugnacité subtilement conjuguée au lâcher-prise qu’a dû être celui de l’équipe du film soudée dans la même volonté farouche que ce dernier puisse prendre forme ; exister, de la même façon que les comédiens ont laissé Albertine et les siens habiter leur propre corps respectif.
Leila Bekhti incarne avec superbe Albertine, Albertine, cette pure voyelle – le féminin de voyou ! -, Albertine, cette femme qui a su vivre ses turbulences mais aussi ses tourments dans une singulière et paradoxale douceur au goût étonnant : celle que l’on acquiert une fois et à jamais en se donnant tout entier à l’état brut mais non brutal de ses passions : Julien, Marie, l’écriture et la survie de tous les jours. Et surtout la liberté. Liberté absolue,
Albertine, dedans, dehors, avec ou sans Julien, avec ou sans Marie, en blonde ou brune, en romantique ou pute vénale et voleuse. Albertine, et son parcours époustouflant, à bout de souffle, à perdre haleine, Albertine, et sa détermination de mener une existence dense, intense, mue par une force que, rien ne saurait arrêter, que rien n’arrête. Albertine très cultivée et qui a le souci de l’autre, ce qui lui permet d’être présente au monde et de l’écrire.
Qu’elle loue son corps à des hommes qui en sont devenus addictes ou lit du Céline,- Leila-Albertine est charnelle, non sophistiquée, elle est désirable, mais pas aguicheuse, fidèle à son rôle de « jouisseuse cérébrale » dont« la taule est (…) le droit chemin ». Elle n’a pas vingt ans et n’en atteindra pas 30, c’est une fille de l’assistance publique et nous sommes en pleine guerre d’Algérie. Leila Bekkhti, elle, est une petite jeune femme d’allure simple et naturelle, humble et réservée, mais en creux et c’est cela qui est gigantesque, se dessine sans pareille une volonté d’avoir coute que coute prise sur le présent, et mieux encore : de secouer le réel dans les différents essayages humains que lui offre ce dernier.
Sosie du véritable Julien, Reda Kated est juste, quand il rit ou sourit, quand il gifle – une seule fois dans le film ! – quand il conduit son amoureuse à bord de son vélomoteur, scène mémorable qu’on aimerait durer, durer jusqu’à nous rendre notre propre, notre personnelle, notre infime liberté…Dans le sens où Jean Genet a écrit que ce qui le porte est « cette nuit portative et personnelle ».

« Dans les yeux de Brigitte Sy »

Quand on lui demande qu’elle a été la source son inspiration, Leila Bekhti répond sans la moindre hésitation : « les yeux de Brigitte Sy », pas de direction d’acteurs particulière mais le partage émotionnel d’Albertine qui l’habite de la première à la dernière gorgée du commencement du film.
On aura mal regardé l’Astragale, si peu saisi sa force performative si l’on n’a pas vu surgir du néant la beauté qui s’est réfugiée dans les spirales de la fumée des cigarettes qui s’évanouit dans l’espace, dans la fluidité des mouvements maîtrisés, dans la sensualité des images moirées, dans les séquences elliptiques mais non confuses dont l’élégante subtilité ne laisse pas de place au pathos, dans la lumière savante qui joue avec la mobilité des acteurs, des paysages, et des gros plans ; ces plans de l’affect par excellence.
Historiquement, Le Cinéma est né en noir et blanc, la patience exigée par l’attente fébrile de la naissance de ce film là n’a rien usé, ni altéré, ni érodé, elle a au contraire fait gagner de la force à l’histoire de l’Astragale en mettant à genoux quatre années devenues épreuves magnifiques afin de mériter l’exigence légitime d’Albertine. Gageure dont Brigitte Sy a su être à la hauteur. Gageure réussie grâce à la réalisatrice qui s’est érigée en héritière rebelle : c’est-à-dire qu’elle a su et préserver et aussi augmenter la richesse factuelle, poétique et historique de l’œuvre de sa protégée en insérant par exemple des références notamment musicales et imagées liées à la guerre d’Algérie, ou aux mœurs saphiques persistantes à l’âge adulte de la protagoniste. Héritière rebelle, certes mais aussi et surtout fidèle, fidèle parce qu’elle ne ferait pas pleurer l’auteure dont elle a mis le livre à l’écran.
On n’aura pas tout dit si l’on raconte pas que l’histoire dont le film est adapté est vraie et qu’elle est celle d’une jeune femme surdouée, incarcérée, qui s’évade en sautant d’un haut mur de 25 mètres; un mur de prison, se cassant l’os nommé l’astragale et rencontre son sauveteur et bientôt amant chéri, attendu, devenu fil conducteur de toutes les aspirations de la jeune femme dans ses apprentissages de l’amour et de la mort, avec son repris de justice qu’elle ne quittera que tragiquement en restant du côté « du chronomètre » et non derrière, suite à une erreur médicale lors d’une intervention chirurgicale qui lui sera fatale.
La phalène est un très joli papillon qui ne vit que 24 heures.
Les scènes sont souvent courtes mais fulgurantes, mues par une espèce de profonde légèreté. Et ce n’est pas seulement le choix du noir et blanc qui nous impressionne – aux deux sens l’un photographique et l’autre émotionnel du terme-, c’est que ce que l’on nomme d’ordinaire : l’image- mouvement, l’image-action et l’image-temps se conjuguent dans un faux désordre temporel avec des contrepoints et dont la forme justement assassine un réalisme qui fréquemment empêche d’ordinaire les films d’entrer dans le 7ième art. L’art, c’est-à-dire la convention, nécessaire à l’originalité, la singularité performative et la magie née d’une alchimie réussie Les gestes intimes mais jamais familiers échangés entre les deux amants, le portrait du milieu interlope d’un Paris dans les années 60, le casting recherché et finement affûté comme la pointe d’un crayon qui vient d’être taillée, la présence de Brigitte Sy elle-même – qui à l’instar d’un d’Hitchcock- tient à apparaître, ici très enlaidie et tenant le rôle d’Irma vieille lesbienne libidineuse et tenancière exigeante d’un bordel spécialisé dans les jeunes prostituées. Et enfin la musique aussi puissante, aussi indispensable, aussi bouleversante que l’histoire d’Albertine et de Julien, sublime le tout

Métamorphose d’une condamnée à vivre

Brigitte Sy s’est elle-même métamorphosée. C’est une superbe femme plus belle et charismatique que jamais qui a présenté le vendredi 13 mars dernier L’Astragale en avant-première à l’occasion du Festival de films de femmes de Créteil devant une salle enthousiasmée, aussi comble que conquise.
La petite histoire, notre histoire : je sortais de ma première incarcération de Fleury-Mérogis quand je la rencontrai pour la première fois, elle venait d’accoucher de son premier long-métrage et avait tout le temps froid, cela je m’en souviens très bien, elle signait alors Les Mains libres mais Albertine ne quittait déjà pas la moindre de ses pensées. La fébrilité a accédé à ce trac délicieux dont, nostalgique, on savoure très longtemps après les effets hélas disparus. Les mains étaient libres, certes, c’est le corps tout entier qui le devient désormais avec L’Astragale, le chef d’œuvre de Brigitte SY. Un miracle, celui d’une condamnée à vivre et à nous fabriquer des films.
Brigitte Brami
Écrivaine,
auteure de
La Prison ruinée
(2011, épuisé)
Miracle de Jean Genet
Éditions de l’Harmattan (janvier 2015)
http://www.brigittebrami.com/

Jacques Barozzi dit: 14 avril 2015 à 20 h 38 min

Sophie ne peut être au four et au moulin, mais le film sur Giacomo Leopardi, actuellement sur les écrans et dont Passou nous avait parlé en décembre dernier, est une belle invitation au voyage dans l’espace et le temps poétiques italiens !

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