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La République Du Cinéma

« L’attentat » ou l’explosion d’un homme

Par Sophie Avon

 

On s’en voudrait de révéler le noyau de  « L’attentat », mais le récit, très vite, dévoile ce qu’il en est. A savoir que le docteur Amine Jaafari, figure centrale de ce beau film de Ziad Doueiri adapté du roman de Yasmina Kadra, est à son corps défendant impliqué dans le drame annoncé par le titre. La bombe qui a explosé dans un restaurant de Tel Aviv, faisant 17 morts dont 11 enfants, a été armée par une kamikaze qui n’est autre que l’épouse d’Amine, Siham. Si le récit ne fait pas mystère de cette révélation, il frappe le mari en plein cœur : « L’attentat » est une œuvre de déchirement et de colère où un homme sans frontières, arabe vivant parmi les juifs, essaie d’ « intégrer » la part la plus étrangère de lui-même.

Quand le film commence, Amine Jaafari vient de recevoir une prestigieuse récompense en tant que médecin. Le soir de sa consécration, Siham n’a pas pu se libérer, mais cela ne l’empêche pas de profiter de l’honneur. Lui qui soigne indifféremment juifs et arabes, qui croit en la réconciliation des peuples, non seulement va vivre cet attentat aux premières loges en tant que chirurgien – mais aussi de plein fouet dans son intimité d’homme. Le flic qui lui a fait reconnaître le corps de Siham, sectionné à l’abdomen, le harcèle.

Comment une femme intelligente, belle, aimée, a-t-elle pu se sacrifier et foutre en l‘air la vie de tant de personnes ? Comment Siham, douce moitié de lui-même, a-t-elle pu ourdir ce projet fou sans qu’il la soupçonne jamais ?

Cinéaste d’origine libanaise, Ziad Doueiri, a traité frontalement chaque étape de la progression mortifère à laquelle le mari se voit condamné par lui-même. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’ellipse, au contraire, car si le scenario est très écrit, s’il semble dans un premier temps afficher toutes ses intentions et montrer le plus de choses possibles à l’écran, il garde invisible le principal et va chercher très profondément, dans ses couches souterraines, le substrat même du film.

C’est ainsi qu’à chaque articulation, le récit se suspend, s’attarde, creuse. Ne se dérobe jamais. En longs plans fixes quand il s’agit de montrer la lente ingestion d’Amine, lyrique quand c’est encore le temps du bonheur. Retour sensuel sur la rencontre du couple, où l’abandon des corps est le contrepoint de la violence qui sera faite ensuite à d’autres corps.

Ce lien amoureux, très ardent, inscrit dans le temps, est parmi les premières choses qui dévastent Amine. Cet attentat, pour lui, n’a rien de politique : c’est une déflagration de son amour à tous les sens du terme. Il ne peut pas croire que ce soit Siham qui ait tué. Il a vu son abdomen coupé en deux et c’est lui qui est fendu. Il a reconnu son visage mais n’y a vu que sa beauté, refusant d’admettre que ses blessures sont celles des kamikazes.

D’abord dans le déni, puis dans l’incompréhension, il se retrouve, au fil des jours, face à l’impensable. Quand sa conviction aura flanché, qu’il acceptera l’idée que sa femme ait pu lui cacher une part d’elle-même, il partira à Naplouse pour savoir qui lui a lavé le cerveau. Qui l’a entraînée dans cette tragédie.

Cette représentation contre-nature du mal à travers le visage de la bien-aimée est la grande force d’un film dont le propos dépasse la géopolitique. Le parcours d’Amine est au-delà du choc, au-delà des enjeux israélo-palestiniens, au-delà même de cette amitié avec les juifs qu’il a défendue si longtemps en travaillant à l’hôpital. Dans les jours et les nuits qui défilent avec une égale cruauté, dans ce chemin de croix qu’il faut prendre et arpenter jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’au pire, il s’agit de comprendre, de mettre des mots et des visages  sur le grand trou noir de son enfer. Bien sûr, le film pose une problématique politique en montrant la complexité des enjeux, condamnant l’attentat tout en rappelant que les kamikazes ne sont pas forcément musulmans (Siham est chrétienne). Mais il s’agit surtout pour Ziad Doueiri de remuer les consciences à travers un homme, de défendre l‘idée selon laquelle nos réflexes les plus familiers peuvent nous tromper tandis que nos certitudes les plus ancrées peuvent être retournées du jour au lendemain.

Il faut dire enfin que dans le rôle d’Amine Jaafari, Ali Suliman est exceptionnel. Il est vrai que loin du film à thèses, « L’attentat » lui offre un personnage d’une puissance très bouleversante.

« L’attentat » de Ziad Doueiri. Sortie le 29 mai.

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