de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Le beau monde » tel qu’Alice le contemple

Par Sophie Avon

Si « Le beau monde » était une chanson, elle serait de Françoise Hardy. D’ailleurs, le film s’achève ainsi et ce n’est évidemment pas un hasard.  L’univers de Julie Lopes-Curval a toujours été mezzo voce, se déployant par petites touches plutôt que dans l’ampleur, préférant le détail au plan général et se tenant au bord des choses, dans la retenue des émotions.  C’est un univers peuplé de jeunes femmes rêveuses et de garçons mal assurés, de femmes mûres aux apparences trompeuses et de paysages lumineux.

Après « Bord de mer » (Caméra d’or à Cannes en 2002), « Toi et moi » en 2006 et « Mères et filles »en 2009, « Le beau monde » est un film d’apprentissage au carrefour de multiples frontières. Alice (Ana Girardot) est une jeune fille de Bayeux, d’un milieu ouvrier, que le talent pousse à travailler la laine et à confectionner des vêtements. Sa rencontre avec Agnès (Aurélia Petit), une femme aisée dont la splendide maison normande en dit long sur son milieu, lui permet d’intégrer à Paris une école d’arts appliqués. Mal à l’aise, toute en interrogations et observant ce qui se trame autour d’elle, Alice tombe amoureuse du fils d’Agnès, Antoine (Bastien Bouillon), et cet amour, au lieu de l’affermir, la fragilise. Elle n’a jamais autant regardé ce beau monde dont les codes lui sont étrangers.

Mais le film, tout en ramifications alors même qu’il raconte le parcours d’Alice, ne se résume pas à une lutte des classes ; il va sur ce terrain mais ne s’y attarde pas : Antoine et Alice sont avant tout des jeunes gens en quête de leurs propres passions et de leur propre existence, et Julie Lopes-Curval qui filme du point de vue d’Alice, n’oublie pas de montrer que la jeune fille, quel que soit son milieu, est avant tout un individu en construction. A l’image des fleurs qu’elle brode et que son professeur s’ingénie à lui faire abimer pour qu’elles racontent autre chose que la simple félicité d’être, Alice est au début d’une éclosion qui n’est pas sans douleur. Comment accepter d’être aimée par un homme dont le moindre regard peut paraître en surplomb, comment mettre fin à ses complexes, comment distinguer la beauté de la nature de celle des arts ? Et d’abord, comment définir la création quand on se sent soi-même poussée par une vocation dont l’accomplissement est une énigme ?

Alice cueille des fleurs quand elle se promène au bord de la Manche, c’est une contemplative dont la destinée paraît trop grande soudain alors qu’elle voudrait ne pas peser, être aussi légère qu’un oiseau – ne travaille-t-elle pas sur la laine et les plumes ?- et comme un oiseau de passage, observer les choses sans y participer. « Moi, j’aimerais juste m’assoir dans un coin et regarder » dit-elle à sa copine Manon (India Hair). Mais la vie est venue la chercher et son talent la pousse hors des coins. Face à elle, Antoine, aimant, bienveillant, veut se réaliser dans la photo. Il sait regarder mais c’est elle qui voit. Elle voit encore et toujours ce beau monde qui n’est pas le sien et la splendeur du monde qui appartient à tous. Elle voit que ce sont toujours les femmes qui attendent, et que le sentiment consumé dans l’attente autorise l’homme à s’éloigner. Elle voit, en compagnie d’Harold (Sergi Lopez) la tapisserie de Bayeux, dite de la reine Mathilde, et son minutieux travail, elle voit enfin, à quel point, tout est à faire à défaut de pouvoir être refait. Car il arrive que ce soit trop tard. Qu’importe. Alice est une jeune femme douce mais courageuse. Le film de Julie Lopes- Curval, guetté par la psychologie mais sauvé par la précision de son écriture, en est le portrait plein de délicatesse.

« Le beau monde » de Julie Lopes-Curval. Sortie le 13 août.

 

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4 Réponses pour « Le beau monde » tel qu’Alice le contemple

ueda dit: 14 août 2014 à 10 h 38 min

« Alice est une jeune femme douce mais courageuse. Le film de Julie Lopes- Curval, guetté par la psychologie mais sauvé par la précision de son écriture, en est le portrait plein de délicatesse. »

Phrase finale millimétrée, Sophie!

JC..... dit: 14 août 2014 à 15 h 29 min

J’adore venir chez Sophie, me délecter à la lecture de ses superbes billets, les relire pour m’en imprégner, faire tourner ces analyses fines, longues en bouche comme grand cru, et parce que méditerranéen fainéant je ne vais jamais voir aucun des films qu’elle critique, ……. je ne suis jamais déçu !

Jacques Barozzi dit: 14 août 2014 à 20 h 45 min

Je n’ai pas été déçu par le film, JC, et ueda a raison de souligner la fine broderie des mots qui composent le bouquet choisi par Sophie pour traduire le plaisir qu’elle y a pris et transmis ici…
Merci

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