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La République Du Cinéma

« Le dernier coup de marteau » : de battre son coeur

Par Sophie Avon

Victor a 13 ans, bientôt 14, la peau dorée et une énergie à toute épreuve.  Il passe son temps sur la route, faisant du stop, marcheur infatigable dans un pays de vent et de soleil qu’il connaît comme sa poche. Surtout cette nationale qui va de la côte à Montpellier, puis qui le ramène sur la plage, où il vit avec sa mère dans une roulotte. Autour d’eux, les voisins, des Espagnols dont le plus jeune fils, Miguel, refuse d’apprendre le français. La fille aînée, Luna, est une adolescente fine et rebelle qui boude les adultes mais se laisse regarder par Victor. Lequel lui fait ses devoirs quand il a besoin de son appareil photo. Car Victor travaille bien et au foot, se débrouille avec talent au point qu’il pourrait bien être  sélectionné pour devenir professionnel. En somme, tout irait pour le mieux si sa mère (Clotilde Hesme) ne s’était mis en tête de partir à Châlons, chez ses parents. Victor observe sa maigreur quand elle se change devant lui, mais il ne dit rien. Victor regarde et parle peu.  Sa mère, elle, le pousse à aller voir son père de passage à Montpellier. Il est chef d’orchestre. Renommé. Il ne l’a jamais vu. Cela fait beaucoup d’appréhensions à vaincre. Comment pousser la porte de l’opéra Berlioz quand on ne sait rien de la musique ni de ce père qui ne vous connaît pas ?

« Le dernier coup de marteau » est l’histoire d’un gamin qui accède à ses émotions en accédant à celui qui lui manquait, ce chef massif, Samuel (Grégory Gadebois) qui dans un premier temps, lui dit qu’il n’a pas d’enfant, puis qui peu à peu le laisse approcher. Cette ligne claire donne au film son architecture sans le circonscrire à une voie unique. Car ce récit d’initiation est traversé par des vents contraires qui mettent en désordre une dramaturgie à la fois rigoureuse et ouverte où s’entremêlent l’histoire d’une perte et d’une renaissance, d’une séparation et d’une espérance. A Victor de se débrouiller de ce destin qui lui fait découvrir un père au moment où sa mère s’efface. Le destin n’est-il pas le fruit de nos choix? Et Samuel n’explique-t-il pas à son fils ce qu’il en est de  ce « dernier coup de marteau » que Malher dont il dirige la sixième symphonie, aurait suspendu pour conjurer le sort ? Comme quoi il suffit de décider parfois. Pas de coup de marteau final, pas de fatalité.

Victor ne connaît pas la musique mais il sait déjà que la vie est fugace. Il sait aussi que l’avenir est aussi radieux que cette lumière du soir qu’Alix Delaporte filme avec l’œil d’une coloriste. Il sait qu’il ne veut pas quitter ce coin de plage, ni Luna, ni le reste. Il sait enfin, grâce à son père, que son cœur est plus vaste qu’il ne le croyait, qu’il suffit de l’écouter pour l’entendre battre. Un jour, durant les répétitions, Samuel l’a fait se planter face à l’orchestre et Victor a éprouvé un tel bonheur qu’il a souri.  C’est à travers des moments comme celui-ci que la cinéaste hisse son film au plus haut, trouvant sa corde sensible sans jamais céder à la mièvrerie.

« Le dernier coup de marteau » est une œuvre très construite, sophistiquée même, pleine de ramifications et de nervures qui convergent vers ce petit bonhomme (Romain Paul) – et c’est aussi un film qui utilise à merveille la sauvagerie des lieux pour refléter celle des êtres. C’est un drame sans tragédie dont les  forces contraires – d’un côté cette mère vivant sur la page, de l’autre ce père à la carrière prestigieuse – se rencontrent enfin en cet adolescent. Victor est déchiré, secret, tendu, puis soudain réconcilié.  Il semble que tout le récit soit là pour l’amener à cette réconciliation magnifique : se connaître dans le regard de son père qui tout à coup, lui murmure à l’oreille : tu ressembles à ta mère.

« Le dernier coup de marteau » d’Alix Delaporte. Sortie le 11 mars.

 

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commentaires

2 Réponses pour « Le dernier coup de marteau » : de battre son coeur

xlew.m dit: 11 mars 2015 à 18 h 10 min

Chouette papier et bande annonce qui littéralement nous aspire.
Remarque purement idiosyncratique et certainement idiote mais les images, la couleur, le vent, la marinière rose de la jolie maman, le sourire un peu bourru, car beaucoup rentré, de Victor, me font penser au beau film de Claude Miller , « L’Effronté » avec Charlotte et Bernadette.
La jeune Castang n’avait plus de mère, était en quête de repères, tombait en amitié avec une prodige du piano, Clara Bauman, la bien nommée, la bien presque Schumann.
Le film de Delaporte a l’air magnifique (je connais un peu la situation faite à certaines personnes de ce coin du Languedoc-Roussillon, celles qui rentrent dans les cases des « foyers mono-parentaux, etc.), la musique peut faire beaucoup en effet dans la vie que nous nous accrochons à vivre tant bien que mal.
J’ai regardé l’extrait en ayant en tête, tout au long de son défilement, la sortie du professeur du Conservatoire de Strasbourg, Daniel Tchalik (on en a beaucoup parlé sur les ondes de France Musique ce matin) au sujet de l’état de l’enseignement musical dans la France des régions.
Je cautionne ses vues en tout point.
Votre incise « Le destin n’est-il pas le fruit de nos choix », m’a fait me souvenir d’un point de la doctrine thomiste, « la volonté ne précède pas l’intellect mais la suit », un truc comme ça.
C’est ce vers quoi devait tendre Mahler avec son « Hammerschlag » dont il supprima le troisième coup.
Cela n’empêcha pas Maria de succomber à la diphtérie, ni Alma de de partir abriter ses sentiments sous les paravents dse peintres et des architectes, « In meines Vaters Gartens », bien entendu.
La figure du père hante toujours les filles.
Nicht wahr ?
Un salut amical à puck le musicien, et à Reine s’ils passent par-là.
Tonton xlew.

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