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La République Du Cinéma

« Le Fils de Jean », hors polémique.

Par Annelise Roux

Il y a un an presque jour pour jour, le 14 septembre 2015, un saignant différend opposait le réalisateur à son confrère Michel Hazanavicius. Conduit à parler sur France Inter des migrants, l’auteur de « Welcome » (2009, avec Vincent Lindon et Audrey Dana) s’était lancé dans des corrélations géopolitiques qui n’engageaient que lui, mêlant drame des noyades lors des tentatives de traversée de la Manche vers l’autre frontière, montée de l’islamisme et guerre des Six jours, ayant selon ses dires « hâté la radicalisation » en propulsant les populations sur les chemins, tout cela de bon matin, à heure de grande écoute.
Le cinéaste d’ «OSS 117» oscarisé pour « The Artist » avait été prompt à réagir, sabrant les propos par lui jugés délictueux sur le ton d’un tutoiement d’une dérision mordante ,« l’ennui est que tu veuilles te montrer intelligent », avait-il rétorqué à Philippe Lioret, ou fort drôle, suggérant que les desseins de Bachar el-Assad avaient été guidés par un visionnage mal vécu de « Mademoiselle », (film du même Lioret) ou une intolérance envers Enrico Macias. La diatribe se concluait sur un tacle monstre : « Jamais trop tard pour reconnaître avoir dit une connerie ».

Si l’on regarde attentivement, Stéphane Hessel l’Indigné ou Ken Loach ne se sont pas privés en leur temps d’émettre une opinion partitive ou partisane, en tout cas toute personnelle sur la question, avec des fortunes diverses. Et ça ne loupe pas : à chaque fois, le feu est mis aux poudres. Bataille rangée, de sorte que plus personne n’ose bouger une oreille, de peur que la tartine de l’expertise retombe du mauvais côté ? Trois-cent soixante-cinq jours plus tard, on observe les étoiles accordées au film dans la presse, intrigués : le nombre décroît depuis « Le Figaro » ou « La Croix » à mesure qu’on va vers « Le Monde » ou « Les Cahiers ». Plus que jamais pourtant la résistance passe par une volonté, une capacité intégrées d’être citoyens ensemble par-delà les clivages, réunis en solidarité et en tolérance.
Dur exercice, qui demande le cran de ne pas épouser systématiquement sa propre inclination ni nourrir les yeux fermés le clan auquel on nous décrète appartenir? Au moment de la réédition des « Aventures d’Augie March » chez Gallimard, en 2014, « Marianne » et « Les Inrocks » avaient qualifié de « Bildungsroman », de roman d’apprentissage extraordinaire le texte de Saul Bellow. Tout juste. Est-ce Charlie Citrine ou Moses Herzog (deux héros bellowiens par excellence) qui se retrouve précipité dans la dépression après qu’un coup de parapluie foireux distribué à tort se retrouve monté en épingle jusqu’à l’impasse ? La qualification « d’impardonnable » auprès du grand public ne permet aucun retrait, c’est pourquoi mieux vaut en user de façon pragmatique, et non la gâcher.

Une longue introduction discursive ? Une fois ces bases jetées, cela va tout seul : lavé des déclarations matinales intempestives sur les ondes, des empoignades et de la volonté d’expliquer maladroitement alors que cela n’est pas le sujet d’où vient selon lui une blessure béante sur laquelle les spécialistes marchent sur des oeufs, se gardent de trancher (à ce titre, il lui sera toujours loisible si cela le démange de s’y attaquer pour de bon via ce qu’il sait faire, une fiction filmée?), le dernier travail de Lioret est celui d’un artisan qui manie sa caméra près de ses acteurs, servant un scénario subtil et humain. Il l’a reconnu à l’époque, «il n’est que cinéaste»  et de ce point de vue, cela lui réussit. Il accompagne les battements de paupières, les déglutitions de salive de ses personnages, la voix ralentie par l’émotion, les œillades appuyées dans le rétroviseur, les embrassades hésitantes sans pathos. Pas d’emphase ni d’invention formelle ahurissante, mais une précision psychologique caractéristique. Parmi ce qui se fait de mieux dans ce domaine, avec le plus bressonnien Jean-Pierre Améris, l’un des premiers il y a quinze ans (avec Pialat et Lelouch) à débusquer Jacques Dutronc hors de la sempiternelle nonchalance affichée et quelques autres, dont les frères Larrieu chez lesquels on retrouve une certaine patte panthéiste, une exultation à filmer la nature assez proche de Lioret. Pourquoi l’ignorer quand c’est ce qui se déploie sur l’écran ?

Mathieu (un Pierre Deladonchamps pudique, d’abord interdit puis appliqué à remonter brin par brin mais sans dévier une filiation laissée dans l’ombre – physiquement, il est un sosie convaincant de Matthew Goode, amoureux qui emporte le cœur de lady Mary dans l’ultime saison de « Downton Abbey ») vit à Paris. Il apprend la mort d’un père qu’il n’a jamais connu. Tout se discerne, tout se lit sur le visage de ce brun aux yeux bleus. Lui-même père d’un garçonnet, séparé de la mère de son enfant bien qu’étant en bons termes avec elle, il décide de partir à Montréal sur les traces d’un géniteur, Jean, dont il ignore tout, sinon qu’il avait deux enfants, des fils aînés qui ne sont pas au courant de son existence.
Il est accueilli sans ménagement à l’aéroport par Pierre (Gabriel Arcand, frère de Denys, l’auteur du « Déclin de l’Empire américain », comédien chez lequel la notion de jeu n’a guère de sens, tant elle se fond dans le naturel) meilleur ami de son père et médecin comme lui : l’homme était aussi en congrès en France, au moment de la liaison qui a engendré Mathieu… Jean a chuté dans un plan d’eau après un malaise cardiaque, son corps n’a pas été retrouvé. Il est enjoint au jeune Parisien de ne pas tenter de nouer des liens avec la famille éprouvée: « tu ne crois pas qu’ils ont assez subi ? » Mathieu a reçu un tableau de valeur en guise d’héritage tardif. Plutôt que d’encaisser le chèque qui lui permettrait de se consacrer à l’écriture du second roman qui lui tient à cœur, lui qui travaille comme commercial dans les croquettes pour chien envisage de remettre la manne aux fils légitimes du mort, que ravagent disputes, dissensions personnelles et soucis d’argent.

Philippe Lioret avance par petites touches. La médiation des femmes, Angie (Marie-Thérèse Fortin, beauté mature, lectrice de « La danse de l’ours » de James Crumley, mère et grand-mère aimante), épouse attentive du plantigrade bourru qu’est Pierre, qui ne tarde pas à s’inquiéter de l’accueil réservé à Mathieu : « il ne va pas dormir à l’hôtel » puis Bettina (Catherine de Léan, sur une palette toute de sensibilité), leur fille psy à Vancouver venue voir ses parents en compagnie de ses petites, est primordiale, décrite avec une maestria qui ne va pas dans l’esbroufe.
Elles offrent un geste, un livre, un café, un verre de vin, apprivoisent, essaient de mettre en mots, de comprendre, d’excuser : « c’étaient pourtant de bons petits gars, ils étaient cute » souligne Angie pour éponger la déception de Mathieu devant les fils de Jean. Bettina propose de l’emmener « à une soirée entre filles ». La scène où Mathieu et elle se rapprochent délicatement décrit le tâtonnement d’abord indistinct de l’affectivité vers une voie de sortie par le haut, une forme d’abandon imprévu au meilleur. L’œil de Pierre devient moins vétilleux. Gabriel Arcand bien dirigé, en phase, laisse pantois dans l’attente du retournement.

« Le Fils de Jean » de Philippe Lioret.    

 

 

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commentaires

21 Réponses pour « Le Fils de Jean », hors polémique.

Emmanuel dit: 18 septembre 2016 à 20 h 25 min

Quel papier! Oui AnneLise,et c’est adapté de JP Dubois dont Passou vient de faire l’article. Le bouquin n’etait pas terrible mais le film est beau

christiane dit: 19 septembre 2016 à 0 h 13 min

Beaucoup aimé ce film « Le fils de Jean » de Philippe Lioret où le silence et les regards sont comme le fil d’Ariane dans la belle légende de Thésée et du minotaure. C’est Pierre qui le tient. Mathieu se bat dans un dédale cherchant un père…
Oui, les femmes ont une présence forte qui équilibre ce duo de funambules taiseux.
Les points de suspension ciblaient la première partie de votre billet. Effectivement, il n’est pas toujours bon de tendre un micro à un cinéaste. Ce qu’il a à exprimer, il le fait dans son film, par son film, essentiellement.
Enfin, ils signifiaient aussi une hésitation à écrire à nouveau un commentaire, de peur qu’il ne soit à nouveau, mal interprété par les gardiens du temple (sourire).

JC..... dit: 19 septembre 2016 à 6 h 01 min

… entre aperçu hier en fin d’après-midi sur une chaîne TV « Certains l’aiment chaud » de Billy Wilder, 1959, film à succès populiste ….

Aucun rapport avec le billet, naturellement.

Annelise dit: 19 septembre 2016 à 6 h 07 min

Les « succès populistes », JC ? Some like it hot. Alouette, gentille alouette, n’oubliez pas d’ôter l’oeillet de votre bouche avant le baiser.
Pour le rapport avec le billet, personne n’est parfait

jodi dit: 19 septembre 2016 à 11 h 58 min

Christiane,Michel hazavanicius est plus sympathique que lioret dans ses déclarations mais pas toujours fin non plus. »Search »,Bénédicte Bejo en travailleuse humanitaire qui se traine un gamin contre le rouleau compresseur russe ,c’aurait pu avoir de la gueule politiquement! Personne n’a entendu,zéro, alors que son film muet de fred aster a fait grand bruit. Le « Fils de Jean », Arquand qui joue le vieux,vraiment une trouvaille. Qu’est-ce qu’il est bon! Vu chez Cl.Gagnon en 2012 pour ‘Karakara’.Le talent, specialité familiale avec Denys(et Suzanne la sœur criminologue et le frère Bernard).

Gilles dit: 19 septembre 2016 à 14 h 39 min

paul, c’est pas dur il n’y a qu’à lire le début du papier. Ils se sont écharpés sur la responsabilité d’Is.rae.l sur le flux migratoires.Vous étiez en vacances sur mars? Hazavanicius fou furieux a comparé Phil.Lioret à Dieudonné.Rajoutez une couche de rivalité, vous aurez idée de la mayonnaise.
ken LOach n’a ^pas arrêté de mettre son grain de sel sur la cisjordanie,gaza.Hessel ne se privait pas sur les palestiniens, ça a duré toute une époque. Vous l’avez oublié? Toute une frange de vieux généreux qui ont intérêt à simplifier. Le gênant c’est quand la politique s’invite quand elle veut et se retire quand ça l’arrange;
Me suis demandé si l’avocat du film qui veut sa cérémonie à la synagogue c’était un laurier tendu ou huile sur le feu? Lioret le charge(mauvais frère) !

sylvain dit: 19 septembre 2016 à 14 h 48 min

Bon billet.Lioret fait avec Dubois ce que becker fait avec michel quint.JP améris,meilleur tuyau.Jacquot Dutron chantait Salvador avec Bonnaire…des souvenirs.Vous devriez allez faire un tour sur la RDL.Edel et Passou veulent nous faire croire qu il n y a pas le feu au lac de la littérature.Jean tombe de la barque

Annelise dit: 19 septembre 2016 à 15 h 45 min

Jodi : « The Search » assez raté, oui. Quand on sait que le film est franco-géorgien, vu comment ça bardait à Tbilissi en 2008 cinq ou six ans avant la sortie au cinéma, néanmoins du courage pour aborder comme le fait Michel Hazanavicius la seconde guerre de Tchétchénie en 99… peu de fictions françaises s’y sont risquées, abattis prudemment rangés. Pour diverses raisons cela m’a toujours intéressée, avant même la lecture du prix Nobel Sveltana Alexievitch. Aucun écho généralement quand j’en ai parlé. Un pan mal exploré, dont l’écrivain a fait sauter quelques tabous, sur l’Afghanistan en particulier (« Cercueils de zinc »). MH est d’origine lituannienne, l’expansionnisme du gros voisin au moment de la Crimée l’aura inquiété, il devait (dans une naïveté de jeune généreux qui aura du mal à simplifier avec Godard?) penser aux pays baltes. Je suis allée bien souvent en Russie auparavant et j’adore les Russes, dommage que tout débat sur ces points soit remis rapidement sur des autoroutes à circulation ultra réglementée, avec impossibilité de déboîter et maintien dans un flou, les amalgames ou une méconnaissance commode. Le film globalement pêchait par pas mal d’endroits, mais je me souviens d’une belle scène où le soldat russe Kolya, à la base brave petit gars de Perm que la guerre transforme en mécanique meurtrière, est étendu sous un hélico, visage inhumain déformé par le dégagement de chaleur. Marquant.
Gilles 14h39, dans mon souvenir il ne l’a pas comparé à Dieudonné? Il faudrait que je me replonge dans les termes exacts. Violent, en tout cas! Pour le frère avocat, bien vu. M’est avis que Lioret désigne là un « faux » religieux, décorrélé de toute croyance éthique. Donc plaidoirie, hors querelle, pour la laïcité? Je ne sais pas.

Delaporte dit: 19 septembre 2016 à 17 h 59 min

« un film, sur 68 je crois, en hommage à JL Godard »

Avec Louis Garrel en sosie de Godard jeune. On en a vu quelques photos, et c’est assez surprenant. On attend le résultat avec plus ou moins d’impatience…

Annelise dit: 19 septembre 2016 à 18 h 42 min

Ah oui, Louis, le divin enfant en sosie de Godard.. Pourquoi ce « plus ou moins » mi-figue mi-raisin qui me fait sourire, Delaporte? Je ne vous apprendrai pas je suppose qui donc pressentie pour jouer la Chinoise, Anne Wiazemsky, du moins avant que cela tourne mal? Sauf son respect, la par ailleurs fort belle et talentueuse Bérénice Béjot,- je pensais bien sûr à elle au hasard, Balthazar !- était un peu trop âgée, surtout un peu brune pour tenir le rôle. Redoutable Stacy Martin ?

adrien dit: 20 septembre 2016 à 7 h 46 min

un peu brune vous trouvez ?
et au sujet de l’âge, mais L Garrel lui-même ne fait pas assez intello ou fait trop lisse, ou jeune pour le rôle –à l’époque jl godard était quadragénaire quasiment
On verra bien le résultat

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