de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Journal d’une femme de chambre »: la lumineuse Célestine va vers la nuit

Par Sophie Avon

C’est une jeune femme belle et intelligente. Jolie figure et taille bien faite comme le lui fait remarquer sa recruteuse (Dominique Raymond) qui dès la première scène lui suggère d’adopter une attitude qui pourrait la hisser sur l’échelle sociale. Célestine comprend fort bien que cette bonne conduite-là serait à la vérité une pure  inconduite. Elle le sait depuis longtemps : le beau monde s’arrange à sa guise des mots et des comportements, et rien n’est plus hypocrite que cette société de nantis.

Elle est née pauvre, elle, n’a que sa mère qu’elle perdra bientôt. Elle doit survivre à tout prix. Octave Mirbeau lui a donné la parole à travers son « Journal d’une femme de chambre » tandis que Benoît Jacquot, à la suite de Jean Renoir et de Luis Bunuel – dans cet esprit de concurrence joyeuse – bâtit son propre film. Lumineux, vif, faussement à la surface, tenu de bout en bout par Léa Seydoux qui fait courir au long du récit l’éclat de sa jeunesse, le goût de la vie et une justesse extrême qui rendent son personnage d’une modernité non contrefaite.

La France est en pleine affaire Dreyfus. L’époque est injuste, antisémite, pleine de conventions et d’iniquité. Il faut voir comment les Lanlaire, riches bourgeois de province, se comportent. Elle d’abord (Clotilde Mollet), qui demande à Célestine de changer ses vêtements trop chics pour sa condition, la dresse en l’envoyant chercher à l’étage une aiguille, puis du fil, puis des ciseaux, lui fait faire le tour de ses objets précieux, répétant chaque fois : « ceci est très cher ma fille, très cher ! » Ivre de ses possessions. Plus tard, elle apparaîtra comme l’Avare de Molière pleurant sur ce qu’on lui a volé. Lui ensuite, Monsieur Lanlaire (Hervé Pierre), gentil de prime abord mais trop gentil bien sûr, lorgnant sur la beauté de cette jeune fille à son service avec des grimaces libidineuses et baisant allègrement toutes les soubrettes du coin, même quand ce sont encore des fillettes.

La plèbe n’est pas la pire part de cette société, mais ce n’est pas non plus la mieux lotie côté générosité. Les domestiques de la maison voient venir Célestine avec méfiance, et si Marianne, la cuisinière (Mélodie Valemberg) est une brave femme victime de ses maîtres, l’énigmatique Joseph (Vincent Lindon) a des idées nauséabondes. Pour lui, les Juifs méritent qu’on les éventre. Célestine tente bien de contester, arguant qu’elle a servi chez des Juifs qui n’étaient pas pires que les autres, elle est séduite par cet homme rustre dont elle croise le regard furtif. Séduite sans amour, comme on va vers une porte ouverte en essayant de fuir. Célestine ne rêve que de cela : fuir sa condition, ne plus être une bonne, faire ce qu’elle veut, vivre comme bon lui semble. Elle a suffisamment d’esprit pour savoir ce qu’elle veut et qui elle est. « Moi, il suffit qu’on me parle doucement », dit-elle quand une vieille aristocrate s’adresse à elle avec bonté et lui demande de venir s’occuper de son petit-fils George, au bord de la mer. Le jeune homme (Vincent Lacoste) est tuberculeux et prend des bains comme on plonge dans une eau miraculeuse. La chambre de Célestine donne sur la plage. Elle est heureuse mais George hélas, est condamné.

La jeune femme se souvient de ses places antérieures ; chaque fois, elle est partie en espérant rebondir mieux. Ces réminiscences, Benoît Jacquot les traite radicalement, comme des rêves à l’intérieur d’une chronologie qu’il malmène doublement : ce sont des flash back qui s’inscrivent dans la continuité, des reliefs faisant irruption sur une ligne droite. On peut s’y tromper, croire que Célestine a quitté les Lanlaire puis qu’elle est revenue. L’effet est garanti : on croit que cette jeune soubrette arrive pour la première fois dans cette maison de province. Elle, la Parisienne qui a été déflorée à 12 ans par un vieux velu, et qui pourtant, a encore le sourire d’une jeune fille. Le cinéaste aime de toute évidence cette petite bonne pleine d’esprit et de révolte qui considère sa servitude volontaire avec une intuition sûre.

Brillant de bout en bout, tenu par une mise en scène en mouvements mais tout en douceur, avançant vers la nuit mais laissant toujours croire que le meilleur est à venir – à l’instar de ce que pense Célestine -, convoquant enfin dans ce portrait d’une société qui pourrait être la nôtre, des figures comiques tirant sur le burlesque, ce « Journal d’une femme de chambre est un grand film plein de vitalité  dont la noirceur absolue apparait a posteriori. La tragédie, le dégoût, la saleté du monde en constituent le ciment et l’espoir y passe comme une caresse vite oubliée. Mirbeau avait écrit un roman iconoclaste et décapant. Jacquot en fait une œuvre magnifique aux coutures pleines de crasse.

« Journal d’une femme de chambre » de Benoît Jacquot. Sortie le 1er avril.

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commentaires

29 Réponses pour « Journal d’une femme de chambre »: la lumineuse Célestine va vers la nuit

JC..... dit: 31 mars 2015 à 9 h 57 min

Je ne sais pas ce que vaut le film, mais le roman de Mirbeau … on ne l’oublie pas, des années après l’avoir lu ! Il faut du courage pour donner à voir des images sur un imaginaire pareil.

JC..... dit: 31 mars 2015 à 18 h 13 min

Jacky, il faudrait vraiment que je sois tombé bien bas pour épouser une paire d’amygdales externes fripées, bonnes à rien, vides, se cachant fielleusement derrière ces deux pseudos de naines cérébrales nordistes !

xlew.m dit: 1 avril 2015 à 11 h 19 min

D’abord, bonjour à Shaun.
Rencontre intéressante entre le beau film de Jacquot et celui du vieux Yamada, « La Maison sous le Toit Rouge », cette semaine.
Il n’y a que le printemps pour permettre ce genre de collusion (ou de collision, ou même de « correspondances » comme dirait le lettré Jackass anti-bavasseries du blog.)
L’héroïne du film japonais n’est pas placée dans sa famille par l’intermédiaire d’une petite annonce du Figaro comme dans Mirbeau-Jacquot, mais simplement en descendant de sa montagne, un jour de neige, comme dans les romans de Kawabata ajouterait notre lettré Jackass.
Oui, voilà, c’est ça, bravo Jack.
On navigue toujours entre les souvenirs de Céleste Albaret et ceux de l’aînée, complètement cinoque, des soeurs Papin lorsqu’on pense aux récits des auxiliaires perdues dans les amours ancillaires puis vénales ou au contraire sauvées par l’attention, ou l’amour tout court, de la part d’un « maître. »
Jackass brûle de nous parler de l’exemple de la Mercédès (une belle conduite, l’interprétation de miss Chaumette) de monsieur Ladmiral dans l’un des seuls vraiment beaux films du maître Tavernier, je n’insiste pas donc.
Encore une fois la surdouée Léa Seydoux va ficher tous les Lanlaire du box-office en l’air par le toit ouvrant de l’Aston Martin DB5.
Même Moreau et Fontanel, pourtant géniales, vont y passer.
Ici tonton xlew, à vous les studios et les petites chambres de bonnes.
(Ganbatte kudasaï’ à Reine et ueda.)

La Reine des chats dit: 1 avril 2015 à 12 h 10 min

Hi, Lew. Shaun, c’est un peu le Crocodile dundee ovin, britannique cette fois, qui va à la grande ville… Pas tendance en ce qui me concerne à me rouler sur les tatamis, ou alors je veux bien, mais autorisation à ce moment-là de déchirer le kimono avec les dents,pas trop d’encadrement, castagne aux poings,à la campagnarde, sans chiqué, merci John Ford pour ces magnifiques scènes de bagarres qui n’ont cessé de m’inspirer,cela dit je reçois avec plaisir votre ganbatte, certaine que vos encouragements à tenir bon, à « ne rien lâcher » n’empruntent pas aux façons de l’exaspérante Frigide Barjot au moment d’empêcher les homos de se marier. Puis Jack,s’il n’existait pas, il faudrait l’inventer. A force de grimper – j’ai bien dit « grimper »- sur la tige de son haricot magique, il lui arrive d’atteindre des sommets.
T douée, oui, Léa Seydoux.. ce petit visage tour à tour gracieux, borné, légèrement bas de plafond, têtu, joli comme un coeur.. La palette est grande. J’irai voir ça qd je peux, bien que, comme le souligne Sam, encore un remake.,
Excellent billet de PA sur RdL. Guignard-au-compotier-de-bigarreaux (n’importe qui qui jardine un peu voit ça tt de suite), photo aux couleurs de tirage Fresson à l’appui

La Reine des chats dit: 1 avril 2015 à 12 h 21 min

..puis Shaun, oreilles relevées, ça ne vs rappelle rien? Le sigle élyséen stylisé, si malheureux ds le contexte luftansa. Indéniablement on pouvait y voir un avion en train de piquer du nez.Méfiance.

La Reine des chats dit: 1 avril 2015 à 12 h 31 min

Je me demande d’ailleurs si ce n’est pas Bertrand Hirsch qui s’était déclaré, certes en aparté, ms très fermement, grand fan de Wallace& Gromit lors d’un Banquet de Lagrasse

Jacques Barozzi dit: 1 avril 2015 à 17 h 07 min

Léa Seydoux réussit le tour de force d’incarner son personnage tout en le rendant totalement désincarné !
Le film est froid, glacial même, voire caricatural et cependant beau comme du Bresson.
On a du mal à croire à la passion de Célestine pour Joseph ( joué par un Vincent Lindon mutique) et aucun érotisme torride dans leurs scènes d’amour mécaniques : Jacquot n’est pas Chabrol…

Jacques Barozzi dit: 1 avril 2015 à 17 h 10 min

« Buñuel et Jeanne Moreau insurpassables, la grande classe sans effets superflus »

On n’est plus dans le même registre, Jacques, d’ailleurs Benoit Jacquot a supprimé dans son scénario la scène du fétichisme des bottines de la femme de chambre, qui fit la gloire de Jeanne Moreau !

Jacques Chesnel dit: 2 avril 2015 à 13 h 51 min

on ne croit pas une seconde au personnage joué pa Léa Seydoux car il n’est pas habité, il reste juste à la surface sans profondeur, ce que réussissait Moreau dans un autre registre que je préfère

La Reine des chats dit: 2 avril 2015 à 17 h 22 min

Vite fait, un léger pas de côté pour signaler que j’ai regardé sur mon ordinateur, lors d’un trajet en train, Le Cercle du 28 mars dont malheureusement notre hôte ici cette fs était absente. Je veux déclarer ma flamme à Xavier Leherpeur, mon -autre – favori, avec naturellement SA et,aussi, JM Lalanne dont le phrasé lent, langoureux, sinueux,à la limite d’une parodie de préciosité, m’envoûte à tout coup.
Un Leherpeur frisant l’apoplexie, seul contre tous, qu’à côté, Luke Skywalker pénétrant sans arme ds la grotte de Jabba the Hutt paraît une plaisanterie, intraitable, donc,défendant bec et ongles « Shaun », accroché à son doudou qu’Adèle van R essayait malicieusement de lui dérober tandis que la belle Charlotte L, médusée, frémissante devant tant d’enthousiasme communicatif, n’était pas loin de s’abandonner.,. Le Iron man du film d’animation, défenseur infatigable des inventions non frelatées qu’il décèle, du faux classicisme pelliculé, qui se présente comme tel pour mieux faire exploser le genre, déborder le cadre ensuite, pourfendeur à l’inverse des clichés qu’il a cru voir ou qui s’y trouvent vraiment, exorbité, excessif, fulminant,superbe! Vas-y Xavier, comme ça qu’on t’aime! En comptant Lew et moi, déjà trois supporteurs du mouton. Leherpeur, un rebelle ds nos villes de contrastes. Hélas il faut que je quitte (car vs l’aurez deviné, yé n’en peux plou)

Perdita dit: 2 avril 2015 à 17 h 22 min

Ne suis pas fan de l’actrice manifestement incontournable que l’on voit partout. N’éprouve donc pas le besoin impérieux d’aller voir la nouvelle adaptation.

Jacques Chesnel (ou Sophie), ds la rubrique nécrologique, on pourrait aussi mentionner la disparition de Miroslav Ondricek ?

JC..... dit: 3 avril 2015 à 8 h 47 min

Cette jeune actrice a l’expressivité ennuyée d’une caissière débutante chez Edouard Leclerc …

Jacques Barozzi dit: 3 avril 2015 à 8 h 58 min

Au temps de l’affaire Dreyfus, la femme de chambre pourrait-elle répondre entre ses dents à sa patronne lui reprochant de se parfumer : « Vieille pimbêche, va te faire troncher ça te fera du bien » ?

Jacques Barozzi dit: 3 avril 2015 à 15 h 46 min

Sur l’instance et insistance de la Reine, je suis allé voir Shaun le mouton, alors que je ne suis pas fan de dessin animé ni de BD. Je n’y serais pas allé de moi-même. Je ne le regrette pas : c’est mignon et bourré de talent et d’invention…

sam dit: 3 avril 2015 à 17 h 26 min

« juste à la surface sans profondeur »,

film tournant autour d’une actrice comme appât sur papier flacé

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