de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Le labyrinthe du silence »: contre l’amnésie volontaire

Par Sophie Avon

L’Allemagne n’en finit pas de révéler ce que fut son après-guerre. Peut-on seulement concevoir qu’à la fin des années 50, très peu de jeunes Allemands savaient ce qu’étaient les camps ? Ce qu’était Auschwitz ? Comme si une fois le procès de Nuremberg accompli par les alliés, la volonté de tourner la page avait effacé toute trace de la veille. On évoque souvent le refoulement qui suivit la défaite allemande, mais qu’il ait été à ce degré d’effacement de la mémoire, paraît aujourd’hui irréel. Or l’Allemagne fut bel et bien plongée dans une amnésie volontaire. Tous les nazis n’étaient pas morts pourtant, loin de là. Et les rescapés non plus, qui se taisaient simplement, comme Simone Veil l’a raconté dans ses livres.  Jusqu’à 1963, soit quasiment 20 ans après la guerre, tout un peuple tenta d’oublier. « Ce pays veut tout napper de sucre, dit Simon, un personnage du Labyrinthe du silence, il ne veut pas savoir la vérité… »

Le film raconte cette reconquête, à travers quelques hommes qui avaient à cœur d’affronter leur histoire et leur héritage et luttèrent à contre courant de leur propre nation. Un jeune procureur fut le moteur de cette bataille – même si dans la réalité ils étaient trois.

Johan Radmann (Alexander Fehling) arrive à Francfort en 1958, et s’acquitte paresseusement de ses premières affaires : des procès-verbaux et des choses mineures. Il s’ennuie dans un métier qu’il a choisi pour sa noblesse. Un petit mot de son père ne le quitte pas : « Fais ce qui est juste ».  Il est blond, beau, la silhouette haute. Un vrai héros. Innocent et ignorant, à l’image de sa génération. Il va peu à peu aller à la rencontre de ce que  son pays refoule. Un journaliste l’aide à tirer un premier fil en révélant qu’un professeur du lycée Goethe est un ancien officier SS. Le vieux procureur général du cabinet où Radmann travaille, Fritz Bauer – qui lui a bel et bien existé -, l’aide à faire le reste : ce sont les débuts d’une enquête qui va consister, en cinq ans, à rassembler les preuves pour instruire le procès du nazisme à travers 22 hommes dûment arrêtés et jugés en 1963.

Pour chacun d’eux, Radmann doit prouver qu’il y a eu crime. Le premier rescapé qui accepte de parler dit cette phrase hallucinante : « Oui, je peux attester qu’on a tué des gens à Auschwitz… » Il évoque alors les centaines de milliers de victimes et quand il commence à raconter vraiment, dans le détail, la caméra s’absente, les portes se ferment. Dans le couloir vide, on imagine très bien ce qui se dit de l’autre côté de la cloison. L’horreur en marche, la solution finale, la mort industrialisée, l’humanité anéantie. Radmann sort du bureau, dévasté. Il n’est pourtant pas au bout du chemin. Il va découvrir l’existence du docteur Mengele et à partir de là, par le truchement d’un horrible transfert, vouloir le poursuivre de manière obsessionnelle comme s’il s’agissait de tuer le père. Son père d’ailleurs est déjà mort en 45 sur le front de l’est mais était-il le héros qu’il croit ? N’était-il pas au parti lui aussi, comme les hommes de sa génération ? « Croyez-vous que tous les nazis se soient évaporés à la mort d’Hitler ? le bouscule Fritz Bauer. Ouvrez les yeux, l’administration est pleine de nazis ! » Et puis il le prévient : « C’est un labyrinthe. Ne vous y perdez pas. »

Il va s’y perdre bien sûr. Dépassé par une prise de conscience qui le hante, écrasé par l’horreur qu’il découvre, découragé par la volonté de ceux qui ne veulent pas rouvrir les plaies. Ou qui tout simplement, se sont tus et se demandent si ce petit blanc bec qui ne comprend rien à rien va être à la hauteur d’une telle tâche. Comme Simon, l’ami rescapé d’Auschwitz qui n’a jamais voulu dire un mot, qui hurle et se débat avant de raconter à son tour le cauchemar. Car Radmann est rigide, pas toujours très subtil, mais il veut entendre la vérité. Il se prend pour un justicier sans doute mais au moins a-t-il cette volonté nécessaire pour aller jusqu’au bout. Même s’il vacille, s’il éprouve à un moment le besoin de se détourner lui aussi, cédant à ce moment-là à trop de certitude pour retrouver l’humilité nécessaire face à la tâche.

Le film de l’Italien Giullio Ricciarelli est à l’image de son héros. Parfois un peu lourd, un peu trop appuyé, mais aux moments clé, capable de laisser le silence prendre le dessus. Et surtout, il demeure bouleversant. Devant les barbelés d’Auschwitz, on redoute un moment que la caméra n’aille trop loin, mais la prière que Radmann est venue dire pour son ami Simon, est prononcée de loin, à l’abri d’un arbre de la prairie aux bouleaux.  « Aucun châtiment n’est à la mesure de ce qui s’est passé ici », dit Radmann à son copain journaliste. « Il ne s’agit pas de châtiment mais des victimes, lui répond son ami. « La seule réponse à Auschwitz, c’est d’agir de manière juste » conclut le jeune procureur. Il a l’air d’un templier quand, en octobre 1963, s’ouvre enfin le procès. Il durera 20 mois.

« Le labyrinthe du silence » de Giullio Ricciarelli. Sortie le 29 avril.

 

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commentaires

9 Réponses pour « Le labyrinthe du silence »: contre l’amnésie volontaire

JC...... dit: 2 mai 2015 à 16 h 32 min

Il n’est absolument pas choquant que les peuples aient trainé des pieds, refusant d’accepter l’inacceptable : les Allemands furent tous nazis, et les Français furent tous pétainistes, à l’époque !

Plus ou moins actifs. plus ou moins passifs…

Il n’y a que les cons pour penser le contraire. La réalité est là. Seul le temps fera le ménage. La repentance fait joli, ne coute pas cher, ne change RIEN. Comme un maquillage sur une maladie de peau !

Charles a dit dit: 3 mai 2015 à 7 h 46 min

« les Français furent tous pétainistes »

les Français tous (à 99,9%) résistants, c’est bien connu

parodonnons-lui dit: 3 mai 2015 à 7 h 47 min

« les Allemands furent tous nazis,  »

pauvre JC – nul aussi en histoire

Milena et Dora dit: 3 mai 2015 à 8 h 28 min

notre grand-mère nous a dit : « JC ? qu’il est con c’con-là »… elle dit souvent la vérité

judith dit: 3 mai 2015 à 13 h 30 min

Ce que ce film, excellent, montre tres bien ,c’est combien il etait douloureux pour l’Allemagne de regarder son passé en face.
Il nous fait comprendre que pour tout allemand adulte au moment des faits, connaître la réalité de ce qui s’etait passé à Auschwitz, ce serait se sentir complice ; De sorte qu’il fallait éviter de savoir, tourner la page, considérer que le ménage avait eté fait à Nuremberg et ne plus en parler ,et laisser le peuple oublier son adhésion massive et enthousiaste au nazisme abhorré .
Le journaliste du film incarne bien ce malaise ,lui qui savait ;et à la fin quand il revele qu’il a été un temps présent comme trouffion à Auschwitz on comprend qu’il a vecu comme une catharsis son rôle dans l’operation de dévoilement de la verité dont il a pris l’initiative .

Seule la génération suivante, celle du jeune juge pouvait faire ce travail sans arrière-pensée ou ceux qui étaient par destination du côté des victimes du Nazisme ,juifs ,opposants de la premiere heure à Hitler , comme le procureur général juif ,envoyé en camp en 1933 et qui après un exil en Suède(comme Brandt) a retrouvé sa place dans l’establishment allemand et qui contre vents et marées lance cette enquête dérangeante.

Ce climat et le conflit de générations qu’il alimente est bien rendu par l’apologue des lunettes que Gunther Grass glisse dans les Années de chien
Dans cet ouvrage du debut des années 60 qui est entre autres une charge cruelle contre l’’Allemagne Ehrardienne installée dans sa médiocrité satisfaite, une entreprise créé un malaise généralisé en lançant un produit qui va faire fureur auprès des jeunes :D es lunettes qui ,quand on les chausse vous font voir ce qu’étaient ce que faisaient 20 ans plus tôt les parents ;D’où crises déchirement des familles ,honte d’un coté ;mépris et deception de l’autre

arthur dit: 5 mai 2015 à 14 h 47 min

Helma Sanders Brahms, réalisatrice d’ »Allemagne, mère blafarde », est décédée fin mai 2014

Jacques Barozzi dit: 8 mai 2015 à 9 h 16 min

A cause de vous Sophie, hier, en sortant de la projection d’« Un pigeon perché sur une branche philosophait sur l’existence », totalement déprimé, j’ai failli me jeter dans la Seine !
Heureusement que mon instinct de vie m’a conduit illico à la projection des « Jardins du roi » et que mes goûts personnels ont repris le dessus sur es dégoûts ambiants…
L’esthétique de l’inesthétique est à consommer avec précaution !

rue2provence dit: 11 mai 2015 à 19 h 52 min

Je suis parfaitement d’accord avec ce que vous dites de ce fim ; un peu lourd et très carré, et pourtant avec des envolées. Il a le mérite de nous permettre également une relativisation historique : 2015 ce n’est pas 1958 et nous ne pouvons pas vraiment juger ce qui se passait. En cela j’ai trouvé le propos plein de subtilité. Voir l’article sur mon blog pour + http://rue2provence.com/2015/05/11/ucinemas-giulio-ricciarelli-le-labyrinthe-du-silence-2014/

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