de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

Le temps de l’aventure, le temps de l’amour

Par Sophie Avon


Alix est une comédienne, d’une quarantaine d’année (Emmanuelle Devos). Elle joue « La dame de la mer » d’Ibsen à Calais, se rend un matin à Paris pour passer un essai. Dans le train, elle remarque un homme installé un peu plus loin dans le compartiment (Gabriel Byrne). Il l’a vue, lui aussi. Leurs yeux se fixent, se détachent, se recroisent. Il est clair qu’ils se plaisent mais il faudra attendre pour que l’aventure programmée par le titre tienne ses promesses. Un instant, la cause semble acquise avec l’arrivée du train en gare du Nord: le bel inconnu s’approche d’Alix et lui demande comment il peut se rendre à l’église Sainte-Clotilde. Mais c’est une fausse prise de contact. Un brouillon. L’homme disparaît dans la foule, Alix le voit partir, passe chez elle, laisse un message à son homme, Antoine, repart. Elle ne va pas cesser de marcher en ce premier jour d’été.

Courant sous la contrainte, n’ayant plus de portable car sa batterie est déchargée, n’ayant pas d’argent et une carte qui refuse de lui en délivrer, pressée et stressée à cause de son casting, elle est à la vérité, l’électron libre de cette fiction qui prend racine doucement et démarre avec une simple énigme: comment deux inconnus se rejoignent quand rien, a priori, ne les destine l’un à l’autre?

Faut-il croire le titre sur parole et penser qu’il y aurait en effet un temps pour tout, y compris pour l’aventure ? Ou est-ce autre chose que la légèreté – une forme de gravité sourde au contraire -, qui en amont et en souterrain préparerait ce genre d’élan? Le film se garde de répondre mais lance des pistes, à sa façon ample et délicate, feignant – c’est son élégance – de rester à la surface du monde quand il va à l’intérieur des cœurs.

Jérôme Bonnell a souvent parlé d’amour dans ses précédents opus, du « Chignon d’Olga » à « J’attends quelqu’un » en passant par « Les yeux clairs » ou  » La dame de trèfle » – mais c’est comme s’il avait jusqu’ici observé le sentiment par des biais divers, jamais frontalement. Avec « Le temps de l’aventure » – presque fanfaron dans l’annonce -, il se jette à l’eau, partant de ce dispositif élémentaire – un homme, une femme, la naissance d’un désir – et tâchant de capter le présent dans sa fugacité même. Il n’est pas indifférent bien sûr, que s’interrogeant sur le bonheur, l’un des personnage, citant Blaise Pascal, dise qu’il est impossible à vivre au présent, qu’on peut seulement l’appréhender au passé, par le souvenir, ou au futur, en l’espérant. Cette fuite irrémédiable et conjointe du bonheur et du présent, flotte sur ce récit minuté comme une course de vitesse et hasardeuse comme une promenade, inatteignable félicité que Jérôme Bonnell, pourtant, parvient à saisir pour mieux en filmer l’achèvement – sans quoi ses films ne seraient pas tels qu’ils sont, mélancoliques jusqu’à la moelle en dépit de leur fantaisie.

Alix passe son casting, se trouve mauvaise, essaie de nouveau de joindre Antoine, tombe sur son répondeur et dans le métro, envahie par un élan indéfinissable, prend la direction de la station Solférino.

On n’en dira pas plus. Le film est une fugue, à tous les sens du terme, répétant son motif et partant cependant à la découverte de l’inconnu. Réconciliant les contraires, la déambulation instinctive et le pas de côté, la fébrilité et la douceur, la rapidité et la flânerie, l’harmonie et la dissonance. Sans oublier que le cinéma de Jérôme Bonnell contemple le monde avec une attention de rêveur: des amoureux se serrent la main, une petite fille joue avec les doigts de sa mère, ou plus tard, lors d’une scène irrésistible de drôlerie, Alix étreint un poteau en pleine rue…

Ces vignettes drôles ou évocatrices bâtissent l’univers gracieux de ce jeune cinéaste dont la mise en scène est un modèle de composition, morcelant le temps pour mieux en montrer l’effarante course, allant vers l’amour mais réglant son compte à la famille, et mettant en place un système de regards qui jusqu’au bout, décident des rebondissements possibles. C’est peut être ce qu’il y a de plus réjouissant dans ce film qui un instant pourrait tirer les larmes mais se redresse soudain pour filer ailleurs : il demeure à la merci d’un dénouement susceptible jusqu’au bout de se retourner. C’est au fond l’essence même de la vie et du désir.

« Le temps de l’aventure » de Jérôme Bonnell. Sortie le 10 avril.

 

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commentaires

2 Réponses pour Le temps de l’aventure, le temps de l’amour

Ariane Allard dit: 18 avril 2013 à 16 h 29 min

Le temps de l’aventure, c’est bien sûr la fulgurance inespérée (et ludique) de cet amour, mais aussi le temps du cinéma. D’un film en tout cas. Celui-là m’a ravie, au sens propre comme au sens figuré. « Ample et délicat », tu as raison Sophie encore une fois !

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