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La République Du Cinéma

« Le vent se lève », Miyazaki se retourne

Par Sophie Avon

A l’écran, c’est l’histoire d’un enfant qui rêve d’avions. A la vie, c’est l’histoire d’un vieil homme qui pour son film ultime, se retourne sur le passé : Hayao Miyazaki, 73 ans, a annoncé l’été dernier qu’il prenait sa retraite, et à travers le regard de Jiro, contemple les avanies du siècle. Le séisme du Kanto, en 1923, qui dévasta la région de Tokyo à Yokohama, la grande dépression, la pauvreté d’un pays à la technologie archaïque, l’épidémie de tuberculose, l’entrée en guerre du Japon. Les catastrophes n’ont pas d’âge mais certaines veillent à jamais. L‘auteur de « Princesse Mononoké » et du « Voyage de Chihiro » se fait cinéaste du chaos. Son testament est noir, malgré les rêves qui le colorent et l’injonction du vers de Paul Valéry qui donne au film son titre : « Le vent se lève, il faut tenter de vivre ».

Ce vers revient à plusieurs reprises dans le récit : signe de connivence, voire de ralliement, et volonté d’opposer au désastre la ténacité de vivre. « Le vent se lève » est une œuvre douloureuse, parcourue par les sombres péripéties d’une époque et d’un pays, mais elle demeure vibrante et d’une exemplaire vitalité.

Sans doute, le graphisme est-il pour beaucoup dans la façon dont le film, en dépit de ses ravages, pousse vers une ligne claire et en retour, obtient sa part radieuse.

Toujours précis, sans fioriture mais d’une grande richesse, le dessin de Miyazaki offre à chaque plan des perspectives complexes allant parfois, dans un même mouvement, du plus noir au plus limpide et du plus tendre au plus dur. De même, la stylisation du trait n’enlève jamais sa gravité et sa profondeur au récit où  les rêves s’invitent en permanence, et où sans cesse, on oscille du drame au bonheur et de la vie à la mort.

Miyazaki n’a pas son pareil pour donner à voir, à travers un trait dont on se souvient comme s’il représentait le réel, le soulèvement de la prairie, la tempête qui s’annonce, la colline qui bouge, la terre qui s’ouvre, le ciel qui s’assombrit et le feu qui gronde à la façon d’un monstre animal. Sa vision du séisme auquel assiste le jeune Jiro alors qu’il voyage dans un train, entre deux wagons et qu’il vient de rencontrer Nahoko, est d’une beauté toute tellurique – qui poétise la tragédie sans lui retirer ce qu’elle a de terrible.

Courageux, Jiro porte sur son dos une jeune femme blessée tandis qu’autour d’eux, les gens fuient. Il doit regagner son université que le feu n’a pas entièrement ravagée. Des piles de livres alignées dehors en disent assez sur un pays qui lutte sans cesse pour sa survie. Ce qui est très beau à nouveau, c’est la façon dont le cinéaste alterne la longueur des plans, modifie le temps, use d’ellipses infinies, se promène puis accélère, laisse entendre des sons confus puis fait silence. Le mouvement, toujours, est au centre d’un monde esthétique qui a la complexité de la vie et entoure son personnage d’une douce opacité.

Jiro veut faire des avions et il en fera. Il aurait aimé piloter mais il est myope. De rêve en rêve, il visite le ciel, rencontre Giovanni Caproni, attise sa passion pour l’aérospatiale et se fait engager comme ingénieur en 1927. Véritable génie des fuselages aérodynamiques, il devient vite un homme précieux et très occupé. L’Allemagne est en train de construire son armée de l’air. Hitler est au pouvoir. Le Japon, lui, encore miséreux, fait la honte de Jiro. Pourquoi ce pays est-il si pauvre ? se demande-t-il quand un soir, dans la rue, il tombe sur des gosses au ventre vide. Il voyage, apprend, peaufine son métier qui est un art. « Artiste et ingénieur, lui dit en rêve Caproni, c’est pareil…. » Le mal à venir, la guerre qui gronde, Jiro n’y pense pas. Il voyage en Europe, rencontre les Allemands. Construira le Zéro, avion de combat et de mort.

Et puis bien sûr, Jiro retrouve celle qui lui avait rattrapé son chapeau envolé par le vent, et murmuré, en le lui rendant : « Le vent se lève ». Il avait répondu : « Il faut tenter de vivre ». Ils vont s’aimer, vite car leur destin est bref, et ils le savent. Qui songerait à se plaindre d’une vie où l’amour est un cadeau et où sa durée est un luxe ?

Il arrive qu’on verse des larmes dans « Le vent se lève » mais on ne gémit pas, on ne geint jamais.  On se réjouit de tout et on travaille pour améliorer ce qui ne va pas.

Dans des paysages tour à tour détruits ou paradisiaques, dans une nature d’un vert intense ou dans des hangars sombres, dans la montagne magique de Thomas Mann ou dans un ciel azur, Jiro mène son existence de « garçon japonais », traversant l’histoire d’un pays qui a 20 ans de retard – tel Achille condamné par le paradoxe de Zénon à ne jamais pouvoir rattraper la tortue. « Achille immobile à grands pas » écrit Paul Valéry dans « Le cimetière marin » dont le vers fétiche du film est extrait.

Rien n’est plus bouleversant qu’un artiste qui part en pleine inspiration, sans concession aux facilités de l’époque.

« Le vent se lève » de Hayao Miyazaki. Sortie le 22 janvier.

 

 

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commentaires

8 Réponses pour « Le vent se lève », Miyazaki se retourne

La Reine du com dit: 19 janvier 2014 à 14 h 38 min

Je voulais y aller ce soir et réalise que ça ne sort que mercredi,,, Beau billet, S.A.
Je fais confiance à Miyazaki pour dire adieu en beauté. Dire adieu au cinéma, pour pouvoir dit-il avec une juvénilité éblouissante dans son sourire, faire de longues marches, s’ouvrir à d’autres horizons. Tout un symbole. Comme je le comprends.
Au-revoir à ts. Dommage de ne pouvoir suivre cette semaine ce qu’en diront Jacques Barozzi & xlew.m

Desmedt dit: 20 janvier 2014 à 18 h 51 min

Miyazaki exerce un pouvoir de réflexion, de magie, de rêve clair ou noir, toujours aussi fort. Sombre et subtil, démonstratif et espérant d’une manière inattendue.

Je vais souvent au Japon et trouve encore plus fascinant de voir ses films avec un regard d’adulte et d’en discuter, de lire, ou de deviner dans les yeux des enfants avec lesquels on est allé les voir ce qu’EUX en éprouvent ou en retiennent. L’écart n’est pas si grand, mais ne porte pas sur ce à quoi on s’attend. Certains codes japonais demeurent difficiles à saisir pour des yeux européens.

Lu le billet consacré aux Larrieu. Dans une genre toute autre, un film séduisant.

Mon seul regret est de comprendre qu’on ne recueillera pas l’avis de la Reine sur « Le vent se lève »? « Adorable », Barozzi, je ne sais pas si elle l’est (vous la connaissez? je n’ai pas cette chance, mais je donnerais cher). Une plume fine, puissante, alerte et captivante.

C.D.

Jacques Barozzi dit: 20 janvier 2014 à 19 h 26 min

Non je ne la connais pas, à ma connaissance, Desmedt, mais elle a eu l’indulgence de nous pardonner d’avoir défloré le suspense du film…

Polémikoeur. dit: 22 janvier 2014 à 10 h 25 min

Est-ce que les avions de Guernica
et ceux qui ont rasé Dresde se valent ?
Ou ceux dont le soleil rouge
laissait une tache de sang
avec ceux dont l’étoile blanche
a porté le feu atomique ?
Non !
Il vaudrait mieux ne pas l’oublier complètement
au fil des modes, y compris des courants esthétiques.

Jacques Barozzi dit: 23 janvier 2014 à 18 h 47 min

Il semble que je n’ai pas vu la même fable, en forme de véritable ode à l’ingénieux XXe siècle.
Celle que nous conte magistralement en images aninées un incontestable virtuose de la chose.
D’un côté, on à l’histoire d’un jeune Japonais qui rêve depuis sa plus tendre enfance aux avions et qui pour idéalement s’envoyer dans les airs se fait ingénieur.
Autant les fabriquer soi-même.
Grâce aux préceptes d’un théoricien-fabricant italien, puis d’un savant allemand, il parviendra à doter le Japon des modèles qui permettront aux kamikazes d’obtenir en retour que s’abatte sur leur pays la bombe atomique.
Parrallèlement, nous avons une chaste histoire romantique où Claude Lelouch met en scène la dame aux camélias, mais ici la poitrinaire n’est pas courtisane mais vierge. Et se montrera toujours, quoique pour un temps brièvement compté, tendre et aimante envers son prince charmant ingénieur. C’est dans la plénitude apportée par cet amour absolu que notre jeune héros trouvera toute la sérénité qui lui permettra d’amorcer la mèche qui aboutira à la catastrophe finale !
Fin
Une fable mondialiste, made in Walt Dysney, dont la morale voudrait que lorsque nous mourrons, nous soyons tous ensevellis dans un suaire de chez Vuitton !

xlew.m dit: 26 janvier 2014 à 21 h 50 min

C’est bien possible, Jacques. Mais je trouve la fin de ta chronique très lapidaire, Miyazaki a une énorme tendresse pour l’Italie (rappelle-toi son magistral « Porco rosso ». Dans son dernier film, c’est le créateur des fameux hydravions Caproni qui est à l’honneur, ta fibre italienne aurait pu y être sensible.
Je tiens à saluer Sophie Avon pour sa très belle évocation du film ce soir au Masque de France-Inter.
Le vers tiré du poème de Valéry est l’un des plus célèbres de la poèsie française enseignée au Japon au lycée (je l’ai appris de la bouche d’une jeune japonaise qui fait actuellement un stage chez nous, elle le connaissait par coeur elle-aussi : « Kaze tachinu…iza ikimeyamo » (la traduction, surtout pour le seconde partie, n’est pas exactement littérale), « Le vent se lève, il faut tenter de vivre. »
Il y a eu quelques levées de bouclier en Corée contre Miyazaki (pourtant un anti-militariste) à propos de son film. C’est évidemment injuste, mais le mot « kaze », dans certains contextes, résonnera toujours un peu spécial à cause des missions suicides qui furent imposées aux jeunes pilotes de l’armée de l’air ou de la Marine impériale en 1944-45, les « kamikazés » (le nom d’une unité, en fait).
Votre intervention fut pleine de sensibilité et rendait un hommage sincère à l’animé japonais qui est très beau en effet (on pense plus d’une fois aux estampes de Hiroshige). En outre j’adore la couleur de votre voix, aux tons très chaleureux.

xlew.m dit: 26 janvier 2014 à 22 h 16 min

Mais Jacques, ton interprétation se défend très bien (je viens de la relire, j’y vois une bonne dose d’humour).
Miyazaki a peut-être un côté fleur bleue mais pour moi ce n’est qu’une enveloppe, un façon de se protéger (des témoins rapportent qu’il a chialé comme un gosse lors de la première dans les salles de ciné japonaises).
Au Japon, contrairement à ce qu’on pourrait croire, les productions de Ghibli n’ont pas toujours la partie facile, les critiques peuvent être féroces quelquefois, le public n’est jamais acquis.
Je suis sûr que tu préfères les animés de Takahata (Isao) qui lui refuse certaines contraintes et poncifs des superpositions de cellulos. Il a choisi de dessiner directement sur ordinateur (son prochain film, déjà sorti au Japon, l’histoire d’une légende classique, celle de la princesse Kaguya venue de la lune, est d’une facture extraordinaire, réserve ta place les yeux fermés, si je puis me permettre ce conseil. Sortie en juillet, peut-être avant.)

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