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La République Du Cinéma

« Leçons d’harmonie »: Emir Baigazin, metteur en scène éthologue

Par Sophie Avon

C’est un coin âpre du Kazakhstan où vivent Aslan et sa grand-mère. Cette âpreté est donnée d’entrée, comme un état de nature :  Aslan égorge un mouton sans état d’âme, puis le dépèce avec habileté. Plus tard,  seul dans sa chambre, il examine des cafards en les suspendant au-dessus de lézards affamés. Il est passionné de sciences et comme dans ce film d’Emir Baigazin où la minutie de l’observation relève de l’entomologie, il passe des heures à étudier ses bestioles. Parfois, il les anéantit en les électrocutant…

Adolescent maigre et secret, Aslan est obsédé par la propreté de son propre corps, et sa grand-mère s’interroge : pourquoi ne sourit-il jamais ?  Il a ses raisons : à l’école, il est ostracisé par ses camarades au point que ces « Leçons d’harmonie » apparaissent surtout comme des leçons d’endurance.  La violence des rapports est à la mesure de la violence exercée partout, tout le temps.  Dans l’enceinte du collège, il n’est pas un élève qui ne subisse la loi d’un plus grand. Tous se font rackettés, et quelque soit le niveau de hiérarchie, pèse le joug d’un supérieur. Ce sont les « frères » qui sont en prison ou ceux qui en sont sortis. C’est le médecin qui frappe sur la verge les pauvres gamins qui ont le malheur de bander quand ils se font examiner. C’est Bolat qui fait régner la terreur sur les petites classes. C’est Shokan qui subit la loi des jumeaux. C’est Madi qui est frappé par Bolat. Personne n’est épargné et Aslan, toujours à l’écart, préfère s’intéresser à ses cafards.

Un tel exercice de la brutalité, répandu à toutes les strates de la société jusqu’à la police qui torture les prisonniers, serait insupportable si Emir Baigazin ne la filmait avec une sorte d’élégance farouche, de détachement calme. Ses plans fixes, soigneusement cadrés, sont le fruit d’un regard qui n’entend pas juger mais veut montrer la vérité des choses et d’un pays, à la manière d’un naturaliste. La composition sophistiquée renchérit sur la force d’un propos qui serait avalé par sa démonstration au lieu de quoi, sans didactisme aucun, le récit va impitoyablement jusqu’à sa fin. Qu’on voie Aslan, habillé de noir, s’éloigner dans un champ d’une verdure splendide ou, en maillot de bains, contempler ses compagnons comme s’il les voyait de l’autre côté du Styx, ou bien encore en compagnie de sa grand-mère, sous les crochets de boucher où elle découpe la viande, ce qui frappe durablement vient de la façon dont autant de dureté trouve sa place dans une mise en scène d’une telle beauté.

Tout se passe comme si le souci du cadre allait avec le désir d’encadrement pour tenter de circonscrire le désordre d’une société invivable, ou plus exactement de montrer ce que son ordre a d’insupportable. Ce faisant,  on réalise avec effroi que cette leçon d’entomologiste est d’une extraordinaire désespérance. Il n’y a guère d’héroïsme ici, même lorsque débarque Mirsayin, qui vient de la ville et rêve d’aller au « Happylon », une salle de jeux où tout le monde, dit-il, est sympa et sourit.

Le collège est non seulement une métaphore de cette société d’hommes où même les femmes sont inflexibles, mais il est aussi un lieu de fragilité absolu et un espace de rébellion impossible. Pas d’apprentissage ici, où entre les murs, l’amitié semble vouée à l’échec. Le film, lui, est une élégie rude, une étude à la fois glaciale et poétique dont la beauté formelle est une soupape.

« Leçons d’harmonie » d’Emir Baigazin. Sortie le 26 mars.

 

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commentaires

8 Réponses pour « Leçons d’harmonie »: Emir Baigazin, metteur en scène éthologue

la Reine du com dit: 24 mars 2014 à 15 h 20 min

Belle note. J’y courrai.
Ce qui me gêne sans que cela soit un bémol pour autant est ce recours à ce que je nommerai un « exotisme mondialisé », entendez par là que ce qui nous est livré du Kazakhstan ici, de la Géorgie-là (je pense à « Eka et Natia », film d’une sensibilité, d’une retenue durablement imprimées en moi), ou de l’Islande (« La vie rêvée de Mitty », bien entendu, mais également les films de Solveig Anspach ) nous projette sans peine dans une étrangeté d’autant plus séduisante que ses codes d’emblée nous sont en gros inconnus – comment ne pas entretenir du coup, en même temps qu’un énorme appétit, une légère défiance devant ce qui relève en partie du procédé, tant l’inverse est vrai : notre cinéma, pour autant qu’il soit un rien maîtrisé, un tant soit peu intelligent, se pare facilement à leurs yeux d’une même étrangeté fonctionnant en miroir, d’une capacité d’étonnement et de découverte équivalente! Notre monde, si plat, éventuellement si provincial ou usé à notre regard, projeté au leur est susceptible de procurer autant d’interrogations et d’éblouissement. A la fois une bonne nouvelle et un problème de choix éthique dans ce qu’il nous appartient de choisir, d’aller découvrir (ou de faire découvrir) en premier, d’essayer de comprendre, d’aimer. Je pense qu’il n’y a rien d’antinomique, qu’au contraire les appétits se nourrissent mutuellement en ne faisant que grandir à mesure qu’on les satisfait de mets variés, mais que cette interrogation doit avoir lieu, nécessite d’être posée, est même primordiale en ces temps de tours aux urnes car mine de rien, elle est porteuse d’implications politiques non négligeables! Mal comprises, elles emmènent les consommateurs culturels (pardon pour le gros mot) à la catastrophe, soit le repli franco-français rance et nauséabond soit la boboïsation rassise, à peine plus enthousiasmante. Je n’aime pas l’idée d’un tourisme cinématographique où le gogo qui n’a jamais vu de lion va (symboliquement) au Kenya faire un safari-photo histoire d’en capturer dans son appareil, au détriment d’un monde paysan qu’il laisse crever à un mètre de lui la gueule ouverte, méprisant le cinéma de Dupeyron ou de Depardon. Ni le postulat de Proust (dont il nous a déja été donné de débattre ici ou là avec xlew, je crois), selon lequel le désir ne peut naître que de se qui se dérobe. Je trouve cette assertion passéiste, assez datée, has been (pardon au grand Marcel, que je vénère par ailleurs pour des milliers de raisons fortes).
Je me refuse en tout cas à aborder ce fameux exotisme des films géorgiens, iraniens, du Kazakhstan etc comme en allant au zoo, essayant de repérer ce qui sous l’impression de dépaysement immédiat créée par des oeuvres dans le style de celles de Kiarostami (« Le goût de la cerise » étant entre parenthèses une traduction volontairement erronée, le titre littéral étant « le goût de la mûre ») ou ici d’Emir Bagaizin, est susceptible de me séduire, de m’apporter et de m’éclairer au-delà d’une sorte « d’esbroufe dépaysante ». Et c’est une inconditionnelle des films de Fatih Akin (par exemple) qui vous parle!
Pour finir, et SA dont je sais qu’elle n’a pas eu le temps de lui consacrer une note faute de calendrier me pardonnera ce hors sujet, j’aimerais saluer la prestation ahurissante de Matthew McConaughey – bellâtre bodybuildé dont j’avoue que je ne pouvais pas le sentir, jusqu’à « Mud », et peut-être même « Wall Street » où en trader complètement largué se martelant la poitrine en une masturbation incantatoire dédiée au dieu argent, il est de ceux qui tirent le mieux leur épingle du jeu du film – dans « Dallas buyers club », vu hier.
Sujet sans grande originalité : un rodéoman bien homophobe, raciste, en apparence bas de plafond attrape le sida et va avoir à se battre pour rassembler les médicaments susceptibles de le faire durer. Rien que de très classique mais le traitement si j’ose dire fait la différence. Outre la performance physique objective – McConaughey a du perdre je ne sais combien de kilos, bien plus que Hanks au moment de Philadelphia, pour parvenir à ce degré de réalisme, le film, pour quiconque a vécu d’un peu près l’accompagnement d’un sidéen, est bouleversant à plus d’un titre, sans cesse en équilibre entre observation, drôlerie, crudité, tendresse sans apitoiement mais infusée d’une compassion vraie qui casse tout et tableau d’un calvaire solitaire, qui fut pourtant celui de millions de gens au début des années 80.
McConaughey est confondant de sensibilité, de révolte qui se heurte au mur, de colère, de violence, d’humilité et finalement d’amour et mérite dix fois l’Oscar qu’il a remporté. Jared Leto en grand travelo fragile, chichiteux, magnifique et roué prouve qu’il peut être autre chose qu’un joli piège à minettes et Jennifer Garner, ex « Alias » et Mme Ben Affleck à la ville, démontre que sa jolie bouche pulpeuse peut, d’une moue, résumer le dilemme affreux auquel furent affrontés des médecins impuissants qui, malgré tout, étaient tourmentés jusqu’à l’os par la volonté d’arriver enfin à trouver qq chose pour aider leurs patients.
Un grand film du Canadien Jean-Marc Vallée dont je n’avais jamais entendu parler. Comme quoi, ils sont forts, ces Canadiens – bizarrement j’avoue que je pense moins à C’line Dion ou à Roch Voisine (encore que?) qu’à Cohen (Leonard), ou à Egoyan (Atom), dont le film « Exotica », dans son genre, m’avait aussi bien laissée pantoise.

J.Ch. dit: 25 mars 2014 à 15 h 48 min

merci à la Reine pour ses propos sur « Dallas Buyers Club » et le sidérant Matthew McConaughey, admirable aussi dans « Mud » et la série « True Detective »

Jacques Barozzi dit: 25 mars 2014 à 18 h 23 min

à « Dire adieu », qui, sur la fiche du Mercure de France, est placé sous le titre « Théâtre », Sophie !
Voir le lien, plus haut…

JC..... dit: 26 mars 2014 à 6 h 19 min

Les raisons réelles de désespérer étant nombreuses, et en voie de développement, seuls ceux qui sont bien pépères, bien tranquilles, iront voir un film sur la désespérance !

Comme les aristos allaient chez le populaire Gégène : pour frissonner de peur facturée, puis retourner vite dans leur cage.

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