de Annelise Roux

en savoir plus

La République Du Cinéma

DiCaprio, prince du vide, Martin Scorsese, seigneur d’une époque

Par Sophie Avon

Jordan Belfort aurait pu être l’emblème d’une époque qui préfigura le gouffre. Roi d’une antichambre derrière laquelle patientaient les années noires. Il fut l’un des nombreux artisans de la bulle financière et des paris sur le vide. Très vite, il bâtit sa propre société de courtage à New York, vers la fin des années 80, très vite, il gagna de l’argent, très vite il spécula dangereusement et s’aperçut que plus il bluffait, plus il gagnait. Très vite, sa vie fut une longue suite de débauches : le sexe bien sûr, métaphore du pouvoir et de l’assujettissement des autres, la drogue pour tenir bon, l’argent enfin, meilleur moteur trouvé jusqu’à ce jour pour appâter les jeunes gens aux dents longues. Mais l‘argent n’était qu’un appât pour accéder à un monde aussi irréel que sordide. Quand vient le moment où tout s’emballe, où plus rien ne peut s’arrêter, quand tout esprit de droiture et de modestie a déserté, on peut dire que l’implosion est proche – qu’elle vienne de l’extérieur – la police – ou de l’intérieur – la bulle.

Jordan Belfort eut la plus belle femme du monde, de beaux enfants, des maisons somptueuses, un yacht de luxe et une affaire prospère – il se drogua, baisa, craqua son fric. Puis il fut arrêté pour détournement de fond. Il était devenu gonflé comme une outre, puissant comme un nabab, stupide comme un paon.  Sa chute en fit l’auteur d’un livre que Martin Scorsese a adapté avec Leonardo DiCaprio dans le rôle titre, « Le loup de Wall Street ».

Wall Street donc, en cette fin de décennie dorée. Jordan est encore un agneau qui débarque avec des yeux d’enfant. Il est pris sous son aile par un aîné de la finance (McConaughey, génial) qui lors d’un déjeuner spectaculaire lui donne quelques leçons élémentaires. En gros, tout ce que tu vois n’est pas réel, c’est une pure fiction créée pour t’enrichir, toi, alors, fonce, alimente le pipeau, on n’est pas là pour construire. « En avoir envie ne suffit pas, ajoute-t-il, il faut en avoir besoin ». Comprendre que Wall Street est un monde animal. Une arène ou une jungle. Comme on est au pays de l‘image et que Scorsese en est le seigneur, il envoie un lion faire le tour des bureaux. Reçu 5 sur 5 : voilà un film carnassier qui veut nous dévorer en nous donnant l’impression de nous divertir. C’est un safari, un trip, un shoot. A prendre ou à laisser.

Les dialogues, les scènes, les affrontements sont au diapason. Des face à face de grands fauves. Usant d’un langage sexué, vulgaire, peu importe du moment qu’il est efficace. D’ailleurs, c’est simple, tout ici est comparé au sexe. Le pouvoir, l’argent, le sentiment, tout revient à baiser ou se faire baiser. Même avec son père, Jordan parle de touffes, c’est dire. Et puis il y a les « ludes », petites pastilles ressemblant comme deux pilules du bonheur à l’enfer. Qui donnent et retirent l’extase.

Les hyper ralentis de la mise en scène montrent le degré de la défonce, son caractère merveilleux et sordide, déréalisant, flippant et irrésistible. Le rythme est l’ingrédient de base d’un film qui restitue une époque dans sa vitesse. Bouger, être dans le mouvement, alimenter la turbine, accélérer, freiner. Subir la déflagration des effets de la drogue. Il faut voir cette scène exceptionnelle où Scorsese filme son acteur brusquement engourdi par un vieux cachet avalé sans effet notable mais entamant ses ravages 90 minutes après. Jordan est si défoncé qu’il est incapable de se mettre debout pour rejoindre sa voiture. Il va essayer de l’atteindre en rampant littéralement, comme s’il était métamorphosé en cafard, et ce long déplacement kafkaïen est un pur moment hors du monde, à la fois pitoyable et fascinant pour celui qui regarde.

Jordan se gave de cochonneries, c’est entendu, mais pour remonter ses troupes, il est le meilleur. Sa société est à présent une énorme boîte d’un millier de traders dont les responsables, recrutés parmi ses vieux copains bras cassés ont fait des miracles. On y spécule tant et plus sur le dos des pauvres, on boit du champagne, on se galvanise, on se prend pour les rois du pétrole et Jordan dope ses loups comme s’ils étaient des warriors. Sept ans plus tard, la fête va sur le déclin. Jordan ferait mieux de partir, les commissions de surveillance et le FBI le tracent. Mais il est addict. Il sait que tout cela va mal finir, et nous aussi, mais il fait semblant de se croire invincible. Et s’il cherchait confusément à être arrêté? Sa confrontation avec l’agent du FBI (Kyle Chandler) sur son propre yacht est révélatrice. Comme tous les grands affrontements qui balisent le film - Jordan et son mentor, Jordan et son père, Jordan et son meilleur ami.

Le talent de Scorsese est d’aligner les morceaux de bravoure et les numéros d’acteurs sans vampiriser le récit, extrêmement bien écrit et solide par ailleurs.

L’auteur des « Affranchis » a une façon d’être à la fois extérieur au récit et dedans, dans la maîtrise et dans une sorte d’abandon qui le fait aller très loin dans son plaisir de metteur en scène. On ne peut raconter un tel trajet sans en avoir connu intimement les mécanismes et même si Scorsese n’a rien d’un loup de la finance,  c’est aussi de lui qu’il parle, de sa fleur de l’âge et de ses belles années. La vitalité est toujours là. Avec une dimension comique, une manière de dérision qui n’est pas du cynisme sans afficher non plus le  moindre jugement moral, sinon celui de la fable qui parle d’elle-même et pose une loupe sur la nature humaine.

Le grand jeu de carnage a fait des morts, il faut à présent accepter de le regarder. Avec ses excès, ses délires et la crise en héritage. D’autant que les fauves sont toujours là. Jordan Belfort, désormais repenti, prétend que les traders continuent sans complexes leurs malversations. Scorsese, lui, s’amuse.

« Le loup de Wall Street » de Martin Scorsese. Sortie le 25 décembre.

Cette entrée a été publiée dans Films.

14

commentaires

14 Réponses pour DiCaprio, prince du vide, Martin Scorsese, seigneur d’une époque

JC dit: 23 décembre 2013 à 11 h 38 min

Complètement addicted à Martin Marcantonio Luciano Scorsese, …comme au bonheur que donnent pognon et pouvoir, j’irai voir son interprétation du milieu financier.
(…Joyeux Noël, sainte et secrète Sophie !)

xlew.m dit: 23 décembre 2013 à 14 h 07 min

« Il craqua son fric », j’aime bien cette expression sous votre plume (le héros semble alors s’être dévalisé lui-même si l’on rapproche cette phrase d’une autre, anglaise cette fois).
Scorsese livre sans doute un grand film, les extraits qu’on a pu voir sont en effet grandioses, mais je doute un peu qu’il nous parle, par la bande, de lui ou d’autres milieux qu’il connaîtrait bien (l’industrie US du ciné évidemment). Le mode de vie du trader Belfort sont-elles si étrangères à des types comme Geffen (celui du business de la musique) ou Travolta ? Tous les deux ont des yachts (l’acteur a même son 707 personnel), Di Caprio lui-même, bien qu’il roule en Prius et Tesla depuis dix ans, laisse derrière lui une impressionnante empreinte-carbone avec ses déplacements intercontinentaux pour prêcher la bonne parole environnementale. Les différentes sphères de l’industrie cinématographique américaine ont toujours su négocier avec le l’IRS, le fisc local, de très intéressants contrats (et de multiples tax cuts). Le nombre d’artistes anticapitalistes revendiqués qui possèdent des centaines d’acres de terre agricole et qui ne payent quasiment pas d’impôts (100 $ par an si vous pouvez prouver que vous faites travailler un « farmer » sur votre exploitation et que vous produisez « bio ») est relativement important. Bref, faites ce que je dis, pas ce que je fais, air connu. De plus, si la plupart des traders à la Belfort sont détestables, n’oublions pas que l’état américain leur a prêté souvent main forte (la bulle immobilière doit autant — peut-être moins — aux montages ignobles et désastreux des banques privées que de ceux des banques placées sous la responsabilité du gouvernement fédéral, Fannie-Mae étant pilotée par Washington (Clinton et Bush), ce n’est qu’un exemple). Que tout cela ne nous empêche pas de claquer notre fric durement gagné, pendant les Fêtes. Let’s crack open a bottle ?

Jacques Barozzi dit: 24 décembre 2013 à 14 h 42 min

« Di Caprio lui-même, bien qu’il roule en Prius et Tesla depuis dix ans, laisse derrière lui une impressionnante empreinte-carbone avec ses déplacements intercontinentaux pour prêcher la bonne parole environnementale. »

C’est de la haute critique ou de la basse jalousie, xlew.m ?

xlew.m dit: 25 décembre 2013 à 11 h 45 min

Une bonne bouteille et aussi un Xmas cracker pour vous (avec à l’intérieur une carte de meilleurs voeux pour votre république du cinéma — grâce à laquelle je me tiens encore au courant, merci à vous), chère Sophie Avon.
Jacky, il n’y a aucun mal à être jaloux de gens qui ont du talent, voire du génie, c’est un sentiment constructif qui transmet toutes les petites bulles du champagne de l’émulation. Hélas j’en suis incapable ; le métier, l’art de l’acteur, sont des choses qui me sont à tout jamais éloignées, je préfère rester simplement dans l’admiration.
Dans mon post je voulais juste dire en avoir un peu assez de tous les Elmer Gantry (souvent des acteurs d’Hollywood, désolé) pleins aux as qui ne cessent de nous morigéner en pointant notre façon de vivre. DiCaprio est un chic type et un grand acteur, parlons de cela et baste.
Sophie nous dit (elle exprime parfaitement son point de vue) que le film de Scorsese n’est pas un assemblage de scènes de bravoure parce qu’il est excellemment écrit, mais « Les Affranchis » était déjà comme ça, grandiose dans son rythme, inégalable, le réalisateur ne nous surprendra pas, j’allais dire. On le voit bien dans l’exposition des plans, dans la technique du montage de « The Wolf », il ne propose rien de nouveau, ces films sont peut-être plus des documentaires sur l’évolution de la carrière de DiCaprio et c’est déjà pas mal. On pense à The Aviator, à Shuttle Island. Difficile pour DiCaprio de renouveler son jeu, il patine, le temps le patine comme un vieux meuble éternellement dans son jus originel, comme un Dorian Gray paradoxal. Je crois même que le dernier Scorsese permet de se pencher une nouvelle fois sur le Gatsby de récente mémoire DiCaprienne ; les expressions que l’acteur mettaient sur le visage de son personnage ont l’air de jouer à se refléter à l’infini dans les miroirs des armoires et des dressings de monsieur Belfort.
Pour un acteur, rien de tel qu’un bon scénar de série (je pense à l’extraordinaire Kevin Spacey de « House of cards » — assez pétrifié dans ses rôles au cinéma) pour se sortir d’une certaine formalité. J’attendais de Scorsese qu’il livre le grand film sur Wall Street (sur la catastrophe de Lehman Bros par exemple), qu’il nous dépeigne un Zeitgast, bah, peine de glamour perdu, son film nous fera sans doute passer un bon moment (voir un gars qui avait « the alpha » se vautrer, c’est toujours sympathique), et puis on oubliera,.
On en saura peut-être plus sur une époque en se farcissant toutes les saisons de « Mad Men » chez soi qu’en allant s’installer dans les salles de ce genre de cinéma (je suis dur). Un gars comme Woody Allen, dans son « Celebrity » de 1998, nous montrait plein de trucs l’air de rien, notamment sur le mode de vie des jeunes premiers, et des acteurs en général (pas si éloigné, dans le style, de celui des traders), n’est-ce pas Mr DiCaprio-Brandon Darrow ?

Jacques Barozzi dit: 26 décembre 2013 à 23 h 21 min

Je viens de voir le film et je m’y suis ennuyé comme un rat mort. Ce n’est que de l’enfumage, du début jusqu’à la fin, qui n’en finit pas d’arriver, dieu que c’était long ! Et Di Caprio, que j’aime beaucoup habituellement, ici en fait des masses et des grimaces…

Jacques Barozzi dit: 27 décembre 2013 à 7 h 09 min

Car le film est beaucoup plus complaisant que dénonciateur de quoi que ce soit.
Faire du fric pour le fric et ses plaisirs dérivés, tel semble être le message.
D’ailleurs le public, jeune et furieux, qui bramait de bonheur dans la grande salle du multiplexe de Bercy-Village ne s’y trompait pas devant cet étalage de luxe tapageur, d’orgies en tous genres et de bad trip de coke et de crack !

Dans le même genre d’idée, la bande-annonce de la saga nymphomaniaque de Lars Von Trier semble prometteuse d’un égal mortel ennui ?

Virgil Firmin dit: 23 janvier 2014 à 16 h 42 min

Sophie… Voyons… Mais c’est un film en tout point détestable. Un stigmate de sénescence. La longue séance d’onanisme d’un vieux roi tombé en impuissance créative à qui il ne reste que l’argent pour viagra et excuse de montrer des jolies paire de fesses à l’écran. Triste fin de carrière.

Virgil Firmin dit: 23 janvier 2014 à 16 h 43 min

Sophie… Voyons… Mais c’est un film en tout point détestable. Un stigmate de sénescence. La longue séance d’onanisme d’un vieux roi tombé en impuissance créative à qui il ne reste que l’argent pour viagra et excuse de montrer des jolies paires de fesses à l’écran. Triste fin de carrière.

Jean-François BOURGEOT dit: 29 janvier 2014 à 18 h 26 min

Salut Sophie, je découvre ton site : formidable. Quant au Scorsese, il met un peu de temps pour le dire mais il le dit bien : la capitalisme est obscène. Bizz

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>