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La République Du Cinéma

« Les bruits de Récife », hauts quartiers

Par Sophie Avon

Des photos en noir et blanc ouvrent le film, bref historique des plantations à la lisière de Recife. Après quoi déferle la ville d’aujourd’hui, colorée, bruyante, fourmillant de vie. C’est une cité hérissée de gratte-ciels faisant face à l’océan, et dont pourtant,  le réalisateur Kleber Mendonça Filho nous fait entendre le cœur, toucher l’intimité. La grande force de ce long-métrage qui a été couvert de lauriers dans les festivals commence là, loin des clichés et des cartes postales attachées à la Venise brésilienne, à travers un quartier villageois d’où l’on ne voit jamais l’océan.

Très peu de plans panoramiques sur la herse des immeubles, mais une caméra sans cesse attachée aux personnages et au labyrinthe de ces rues où d’un côté, on livre des télévisions de luxe et où de l’autre, des gamins jouent pieds-nus au ballon. Dans ce refuge de la moyenne bourgeoisie, tout le monde se côtoie mais chaque porte a sa grille. Le grand sujet des « Bruits de Récife », c’est la violence, une violence qu’on ne voit pas sinon dans les rêves d’une fillette ou à l’état de fantasme, circulant et couvant comme une arrière-pensée si prégnante qu’il n’y aurait même plus besoin de la nommer.

Divisé en trois parties aux titres explicites – «Chiens de garde », « Gardiens de nuit » et « Gardes du corps »- « Les bruits de Récife » n’a pourtant rien d’un film d’horreur. C’est une chronique du quotidien toute en incarnation. Joao se réveille auprès de sa petite amie dans le capharnaüm de son salon. Il est agent immobilier et entretient avec sa gouvernante des rapports affectueux. Son grand-père, beau patriarche aux cheveux blancs, est  propriétaire de plusieurs appartements et d’une plantation à l’extérieur de la ville. Son cousin aussi vit à quelques rues de là, jeune homme nanti qui fraie avec les voyous. D’ailleurs, quand l’autoradio de sa petite amie disparaît, Joao pense tout de suite au cousin. Voilà la deuxième raison de sentir une menace diffuse mais palpable : le mal pourrait bien venir de l’intérieur. Il hante les maisons et parfois s’insinue dans des névroses secrètes, comme entre ces deux sœurs qui se persécutent à deux blocs de distance sans qu’on sache pourquoi ou chez cette locataire qui s’est suicidée en sautant par la fenêtre.

Ce n’est évidemment pas anodin si le centre de cette fiction qui flirte avec le documentaire est occupé par des individus qui viennent proposer leurs services pour prendre en charge la sécurité des lieux. Ils installent une tente au carrefour du pâté de maison, patrouillent nuit et jour, surveillent les allers-venues des passants et à l’occasion, aident un invité sorti acheter de la bière à retrouver son chemin.  Ils n’ont pas l’air follement indispensable, vont jusqu’à effrayer une ombre dans un arbre qui n’est autre qu’un gamin, mais ils sont là quand même car le danger est toujours possible, motif rampant d’une œuvre où les différences sociales sont pacifiées et où les personnages sont croqués avec talent. Peu de choses suffisent à les rendre attachants et inattendus, à l’image de cette Emma Bovary de quartier dont les enfants apprennent le chinois et qui de son côté, fait un usage très personnel de son électro-ménager.

Cette jovialité de surface rend plus ambigu encore le climat incertain de ces « Bruits de Récife » qui infiltre les esprits et contamine en douceur le récit. Kleber Mendonça Filho n’a pas besoin de planter sa caméra dans une favella pour saisir la vérité d’un pays. Il lui suffit de la laisser ici, parmi ces gens qui vivent ensemble.

Cette entrée a été publiée dans Films.

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commentaires

6 Réponses pour « Les bruits de Récife », hauts quartiers

xlew.m dit: 7 mars 2014 à 1 h 28 min

Le film a l’air vachement bien, le cinéaste virtuose, sans donner dans le chiadé pour le chiadé, quelle grâce dans les plans. Le dernier paragraphe est sûrement une pierre dans le jardin du film de Meirelles et Lund de 2002, « Cidade de Deus, La Cité de Dieu ». Certains disent que la situation serait améliorée depuis dans certaines favellas. Alors qu’elle se raidirait dans les quartiers préférés de la classe moyenne. En tout cas, le Brésil ne va pas bien (il n’y a qu’à voir les manifs dans les rues et les avis très contrastés des Brésiliens au sujet de l’organisation de la coupe du monde), l’autre géant du continent-sud, l’Argentine, non plus. Il y a des bruits bizarres, des rumeurs, un peu comme dans le film de Kleber Mendonça Filho. Cela n’empêche pas les beaux films de voir le jour (c’est flagrant par rapport au film chilien d’il y a deux ou trois semaines qui fut chroniqué ici). Je pense que le film présenté aujourd’hui parle de ça, d’une certaine faillite de la société brésilienne, le « redor » du titre original vient du latin « retro » d’ailleurs. La tension que l’on sent rien qu’à la vision de la bande annonce est extraordinaire, le cinéaste paraît très fort, plein de finesse. Je ne pense pas que l’histoire de l’autoradio volé soit d’un grand intérêt narratif, c’est bien la peinture d’une pléthore de personnages qui passent alternativement de cette fabuleuse lumière solaire typique du pays aux étranges lueurs fluo des éclairages d’intérieurs, qui tient le réalisateur en alerte, et c’est aussi, je crois, ce que signale le billet. (qui, selon l’expression consacrée non galvaudée « donne envie. »)

Polémikoeur. dit: 7 mars 2014 à 8 h 18 min

A l’avenir,
l’évolution devrait
terminer de sélectionner
une population résistante
à un entassement sans limite…
Couchemardesquement.

Jacques Barozzi dit: 7 mars 2014 à 9 h 40 min

« Mendonça Filho n’a pas besoin de planter sa caméra dans une favella pour saisir la vérité d’un pays. »

Il a même installé la famille du film dans son propre appartement, un film fait à la maison en somme !

J.Ch. dit: 10 mars 2014 à 9 h 33 min

flatter n’est pas mon genre, Sophie, mais ce que cela fait du bien de vous entendre au masque au milieu de tous ces vieux croûtons cinématotographiques !

Jacques Barozzi dit: 10 mars 2014 à 22 h 09 min

Je viens de relire votre papier, juste après avoir vu le film, Sophie.
C’est bien vendu et joliment écrit !
On dirait de la télé réalité de quartier et au final c’est du vrai cinéma !

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