de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Les chèvres de ma mère »: transmission douloureuse

Par Sophie Avon

Une fois de plus en cet hiver 201, Maguy charge sa brouette dans le chemin escarpé qui va de la maison au tas de purin. « Heureusement que je connais bien mes pierres » dit-elle en poussant sur les bras. Elle a une soixantaine d’années, les cheveux blancs et un visage doux. Sur ce plateau isolé des gorges du Verdon où elle vit depuis plus de 30 ans, elle fabrique des fromages de chèvres. Au moment de prendre sa retraite, de laisser son troupeau et son savoir-faire à une jeune agricultrice, Anne-Sophie, sa fille, Sophie Audier, laquelle n’a jamais voulu reprendre la ferme, décide de la filmer. « Les chèvres de ma mère » est un documentaire sur la transmission où Maguy transmettrait deux fois : à sa propre descendance par le truchement du film, et à celle qui va reprendre son geste, perpétuer son amoureux travail de bergère.

Anne-Sophie, à peine sortie de son école, va donc apprendre l’art de reconnaître Blanchette de Blanche Neige, Muscade de Pain d’épice, l’art de faire téter les petits, d’accoucher les grandes, l’art de remplir ses faisselles pour fabriquer des caillés uniques – et tant pis si à l’école, on ne lui a pas appris les mêmes recettes.  C’est un apprentissage sur le terrain, singulier et précieux qui ne va pas sans douleur pour Maguy qui a tant de mal à se détacher de ses chèvres. Elle les connaît par cœur, elle leur a parlé tous les jours, elles les bichonnées, soignées dorlotées, aimées. « Elles n’ont pas de prix pour moi » lâche-t-elle au moment de les vendre.

Pour autant cet attachement n’est pas le fruit d’une quelconque sensiblerie. Maguy enseigne à Anne-Sophie la dureté d’un monde où il faut savoir tuer ses bêtes sans laisser ça à quelqu’un d’autre, même si c’est la pire saloperie qui puisse arriver. Elle raconte aussi qu’au début, quand elle a commencé à l’aube des années 70, il n’y avait pas d’eau courante. Les chèvres et l’âne buvaient au puits. Elle a laissé la nature intacte mais les progrès ont été patents.  Parler du passé ne la rend pas plus sereine, elle réalise ce qu’elle va laisser : toute une vie d’amour sous un ciel béni. Elle a les larmes aux yeux et un soupçon d’agressivité quand Anne-Sophie, pourtant si délicate, toujours en retrait et voulant bien faire, essaie de prendre le relais.

Automne 2011. Anne-Sophie va voir la conseillère car ce relais n’a rien de simple. Il y a les tracas administratifs, les prêts bancaires, les attestations de toute sorte. Ce n’est pas simple de vouloir reprendre une exploitation, aussi modeste soit-elle. Maguy conseille à Anne-Sophie de démarrer avec son propre matériel et ne peut s’empêcher de dire : « une faisselle, c’est trente ans de ma vie ». Elle répètera ce genre de phrase à plusieurs reprises, désespérant d’une transmission douce et paisible. « Ca m’a pris dix ans au moins de faire mon troupeau, pour que les bêtes obéissent à ma voix. Mais les problèmes que j’ai eus, ils ne se posent pas à toi, lance-t-elle à Anne-Sophie. Le mot transmission ? Il ne veut rien dire. Je te cède mon terrain, je te vends mon troupeau mais ton parcours n’a rien à voir avec le mien… »

« Les chèvres de ma mère » est un film poignant parce qu’il montre les ressorts de cet héritage qui va avec la douleur de tirer un trait sur le passé. Le documentaire de Sophie Audier est à l’image de cet accouchement difficile qui demande l’impossible à une femme : ne pas se retourner, faire table rase des souvenirs heureux, faire le deuil de sa jeunesse. Or Maguy n’en finit pas de se retourner. Sans parler des affres de la modernité qui l’exaspèrent. « On ne pense jamais au bien-être de l’animal. On ne laisse plus aux gens la possibilité de faire des fromages différents et du coup, on en arrive à une espèce d’uniformisation ». Elle répète : « C’est la chose la plus difficile que je fais : me séparer de mes chèvres » et quand ses neveux viennent la voir et lui lisent une lettre de gratitude sur leurs souvenirs d’enfance, elle est en larmes.  Elle a mis une vie pour devenir bergère. Elle le restera probablement, même privée de son troupeau, mais elle a retenu la leçon qu’elle tâche de donner à Anne-Sophie : « Les chèvres elles te forment. »

« Les chèvres de ma mère » de Sophie Audier. Sortie le 16 avril.

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14 Réponses pour « Les chèvres de ma mère »: transmission douloureuse

JC..... dit: 21 avril 2014 à 7 h 32 min

Ah ! cette conclusion : « Les chèvres, elles te forment », comme elle est savoureuse pour celui que cette histoire laisse froid, mais froid … jusqu’à l’indifférence.

sophie dit: 21 avril 2014 à 11 h 44 min

A priori, moi aussi, les chèvres, je m’en fiche complètement, sauf que, vous l’avez bien compris, JC, ce film parle d’autre chose..

un qui se demande dit: 21 avril 2014 à 18 h 10 min

JC….. dit: 21 avril 2014 à 12 h 40 min
mais disons que j’ai la tête ailleurs !

Alors que venez-vous faire ici ?

Ciboulette dit: 22 avril 2014 à 8 h 22 min

décidément, il faut que ce JC dépose ses crottes partout, même ici et toujours hors sujet ou bien concernant des films qu’il n’a pas vu et n’iras pas voir… pitoyable ce type

JC..... dit: 22 avril 2014 à 8 h 29 min

Sophie, il faut que vous sachiez que ma franchise surdiplômée, orgueilleuse et légère, ma grande bibliothèque, le luxe effréné dans lequel je vis en jeune rentier, ces détails font que personne ne m’aime…

(Vous me direz s’il faut que je parte, n’est ce pas ? Ce sera à regret…)

sophie dit: 22 avril 2014 à 11 h 02 min

Ah non, ne partez pas, je tiens beaucoup à vous, moi! Quand je pense que même Jacques a déserté…

JC..... dit: 22 avril 2014 à 15 h 21 min

Il n’y a pas d’erreur Ciboulette, vous avez un talent d’imprécateur sublimé ! Qualité qui fait envie, bien qu’il n’apporte rien, sinon un peu de bile verte tachée de sang…

des journées entières dans les arbres dit: 26 avril 2014 à 17 h 26 min

Le film parle aussi de ces 3 ou 4 fonctionnaires du ministère de l’agriculture tout à fait zélé(e)s qui font qu’Anne-Sophie attend peut-être encore son permis de construire et sa dotation.

Sinon, cette chronique c’est un peu les grandes eaux, mais je comprends maintenant le « dilemne de la mère », la douleur, alors que la trame du documentaire reste quand même gentiment pagnolesque.
Même si à marche forcée, les grands sentiments, un peu à la mode de 68.
(Et non, pas de purin dans cette bergerie !)

Beau film pour des José Bové de tous poils, revenus comme des anciens combattants du Larzac.
Sauf que cela se passe dans de très beaux paysages du plateau de Saint-Maymes.

Une fiction traite un peu du même sujet dans le massif du Vercors, avec « Une hirondelle a fait le printemps ». C’est beaucoup moins passionnel.

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