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La République Du Cinéma

« Les combattants »: assauts amoureux

Par Sophie Avon

Thomas Cailley  a grandi dans les Landes et c’est là, entre Contis et Mimizan, qu’il a imaginé « Les Combattants ».  Ce pays de la Gascogne maritime serait-il le meilleur terrain pour les assauts ? Peut-être pas guerriers, mais amoureux, oui, à n’en pas douter. La preuve, ce récit où tout est à la fois limpide et déguisé, où les frontières sont floues et volontairement mouvantes, où l’on sourit beaucoup tout en redoutant, vaguement, que le pire puisse arriver.

Soit deux frères, fils de menuisier, menuisiers eux-mêmes, taillant le bois pour construire des cabanes et accessoirement, le cercueil où leur père vient de mourir.  Traitée par ce jeune cinéaste dont « Les combattants » est le premier long-métrage, la mort du père n’est pas un événement. C’est une ouverture. Une façon d’évoquer un état de fragilité immédiat – sans larmes ni gémissements. Deux fils ont perdu leur père et l’aîné tâche de sauver la boutique. Le cadet, Arnaud, accepte de le seconder dans l’affaire familiale. Encore que sa mère lui rappelle qu’il a le temps de choisir. Elle ne croit pas si  bien dire.

Sur la plage, l’armée organise de pseudos jeux de combat. Arnaud affronte à mains nues une jeune fille, Madeleine, qui a tellement de force que pour s’en sortir il est obligé de la mordre. Il n’a rien d’un vampire, pourtant, mais cette morsure initiale scelle entre eux un pacte invisible. D’ailleurs, quand il la revoit, par hasard, chez des gens chez qui il construit un abri de piscine, il n’arrive pas à détacher ses yeux d’elle. Pas seulement parce qu’elle est belle. Elle est beaucoup plus que cela. Folle, à n’en pas douter. Eruptive, électrique. Madeleine est une tempête perpétuellement levée. Pour Arnaud qui est un lac, cette femme agit comme une révélation amoureuse.

Elle est obsédée par la survie, boit du jus de poisson, plonge avec un sac lesté de tuiles. Elle veut faire l’armée, histoire de se préparer. A quoi ? A la fin du monde, rien de moins, ce ne sont pas les causes qui manquent. Elle s’est inscrite à un stage militaire, et Arnaud, tout à coup, décide de s’y inscrire aussi. S’il faut mourir, que ce soit avec cette fille, laquelle, interprétée par une Adèle Haenel au sommet, distille d’autant plus de cocasserie qu’elle prend tout très au sérieux.

Thomas Cailley raconte qu’il a rêvé à ce film avec des idées éparses au début. Qu’il est allé à Sanguinet et que devant ce paysage imperturbable, il a eu envie de la tempête. C’est un jeune homme calme dont on imagine qu’un grand vent l’a embarqué, lui aussi, un jour de fin d’été. Mais que Madeleine emprunte à une vraie personne, qu’elle soit un fantasme ou un pur personnage importe peu. Ce qui compte, c‘est la façon dont le cinéaste bâtit sa comédie planquée sous des treillis dans une forêt landaise, la façon dont il convoque l’armée et ses publicités sur l’accomplissement de soi, la façon dont il se sert du réel pour montrer ce qu’on ne voit pas au premier coup d’œil, cet au-delà du paysage où au fond, s’enracinent le véritable désir et les destinations majeures.

« Les combattants »  ne raconte que cela, comment un homme et une femme se retrouvent, s’apprivoisent, commencent à s’aimer et comprennent la nécessité de se créer leur propre monde. Si le film est aussi une fable écologique, une comédie existentielle et une méditation sur notre humanité, c’est grâce à l‘élasticité de l’intrigue, malicieuse en diable, qui couvre tous les champs et refuse de se laisser enfermer.  Il faut entendre ce que dit le cinéaste à propos de ce pays : « On est posé sur une ligne d’horizon et en même temps, on ne peut jamais voir l’horizon. . . »

« Les combattants » de Thomas Cailley. Sortie le 20 août.

Cette entrée a été publiée dans Films.

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commentaires

7 Réponses pour « Les combattants »: assauts amoureux

Harfang dit: 20 août 2014 à 16 h 26 min

« Pas seulement parce qu’elle est belle. Elle est beaucoup plus que cela ../.. Pour Arnaud qui est un lac, cette femme agit comme une révélation amoureuse ».
Que l’on aimerait comme Arnaud avoir une révélation comme vous la décrivez avec talent.
Je ne sais pas si j’aurai l’occasion de voir ce film mais je suis encore bouleversé et sous le charme de Boyhood que je suis allé voir sur vos conseils …

JC..... dit: 21 août 2014 à 5 h 27 min

Les combats d’amour auraient-ils changé depuis Rohmer ?… Quel que soit l’horizon, il reste le même, n’est ce pas ?

Beau billet, Sophie !

Jacques Barozzi dit: 23 août 2014 à 18 h 29 min

« Les combats d’amour auraient-ils changé depuis Rohmer ? »

Les combats non, mais l’environnement « sociétal » oui, JC. C’est surtout un film sur la jeunesse d’aujourd’hui, plus lucide et pragmatique que celle des générations du babyboom : l’horizon reste le même aussi mais les perspectives d’avenir s’assombrissent. Le jeune héros nous rappelle fort à propos que les deux plus grands prestataires d’emplois sont MacDo et l’armée. Faites votre choix ! Adèle Haenel est plus à son aise ici que dans le rôle d’Agnès Leroux chez Téchiné, et son jeune prétendant qui la regarde avec les yeux de Rodrigue est particulièrement touchant.

JC..... dit: 24 août 2014 à 4 h 20 min

Tu ne me convainc pas, Jacky, avec ton environnement sociétal : les combats d’amour sont indépendants de l’époque.

Il s’agit de transformer chez les mammifères supérieurs un instinct de reproduction en désir cérébral fantasmé … Travail interne. Personnel. Le reste n’est qu’oripeaux, déguisements, leurres.

Jacques Barozzi dit: 24 août 2014 à 8 h 24 min

Va voir « Les lendemains qui chantent », JC, le film finit sur le visage ravi-ahuri de Hollande apprenant que Le Pen est arrivé devant Jospin en 2002 : dix ans après, il semble toujours aussi heureux.

Jacques Barozzi dit: 24 août 2014 à 8 h 28 min

J’ai bien aimé « Le grand homme » de Sarah Leonor, un peu moins « Sils Maria » d’Olivier Assayas, mais Sophie ne nous dit pas tout !

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