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La République Du Cinéma

« Les délices de Tokyo » : l’Homme intranquille (sous les sakura)

Par Annelise Roux

Qu’est-ce donc qui fait qu’on se laisse aller ainsi à l’ensorcellement des images longues, douces, posées, de Naomi Kawase ?
Le shintô qui parcourt son œuvre, axé sur le polythéisme, le caractère sacré de la nature et qui place l’homme comme élément parmi le grand tout ? Cette inclination pour le Japon, délicate et vivace, ne pourra qu’être nourrie par cette histoire simple, qui s’ouvre et se referme sur les cerisiers, les allées fleuries de Somei Yoshino d’un blanc pur, à peine teinté de rose pâle, variété favorite des Tokyoïtes qui transforme selon la floraison le ciel en paysage de neige d’une poésie exquise.

La cuisson d’une pâte de haricots, la manipulation du sirop de glucose, la confection d’une crêpe dont l’appareil glisse doucement sur le fourneau en un cercle parfait se hissent au rang d’un exercice de réconciliation avec soi et avec le monde.
Sentarô « Sen » (Masatoshi Nagase) pour nouer le bandeau qui retient ses cheveux au moment de cuisiner ses dorayakis, pâtisseries traditionnelles, a des gestes précis qui rappellent l’importance des rituels en pays nippon. Dans le Japon contemporain, si une même personne peut déposer des offrandes animistes dans un sanctuaire pour le succès de ses examens, se marier ensuite dans une église chrétienne et envisager des funérailles dans un temple bouddhiste, le shintô, démembré sous sa forme étatique par Douglas Mc Arthur, commandant des forces alliées en même temps que l’empereur était démis de ses pouvoirs exécutifs en 45, s’est spontanément déplacé vers des actes ordinaires, des gens de tous les jours qui ont trouvé là manière de rester en lien avec leurs ancêtres et les kami.

Cette minutie à observer que les petites crêpes gonflent harmonieusement, n’attachent pas à la plaque exige une présence sereine à ce qu’on est en train d’accomplir. Sentarô l’Intranquille se lève lourdement le matin, a tendance à boire. Serait-ce parce que sa pâte d’azukis, industrielle, quelconque, n’est pas à la hauteur ? Il travaille à contrecœur pour une femme d’affaires envers laquelle il a contracté une dette qui ne voit en lui qu’un placement financier assez peu rentable. Masatoshi Nagase, à la noble tête virile, expressive justement de l’être aussi peu en surface, et tant en rétention, dans sa petite échoppe abrite une tristesse secrète que raillent des collégiennes en uniforme – sauf une, Wakana(Kyara Uchida), dont l’empêchement m’a brièvement rappelé celui de la jeune orpheline de mère enfermée dans une tour de Babel chez Iñárritu (2006), qui entre peu à peu elle aussi dans une méditation qui les amènera à faire route ensemble – et qu’une vieille dame de 76 ans, Yakue( Kirin Kiki) va contribuer à dissiper. D’abord en postulant pour un petit emploi que Sen n’est guère enclin à lui confier, étant donné l’état catastrophique de ses doigts. Lorsqu’il l’engage néanmoins, elle s’incline, cérémonieuse, illuminée de reconnaissance : « Merci, patron ». La petite silhouette aux phalanges suspectes, lunettes à la May Pang sur le nez, n’a rien d’obséquieux, cependant. Humble, elle saura se montrer exigeante en l’amenant à retrouver une bonne estime de lui-même, lui enseignant la voie pour réussir la meilleure pâte an qui soit : pour projeter la boutique au sommet du succès, rien de tel que d’écouter les haricots rouges, les laisser murmurer d’où ils viennent, par où ils sont passés.

Les ustensiles, la cuisson, le filtrage de l’eau, le frémissement sucré des haricots, les petites bulles de vapeur qui crépitent et s’écoulent sous le couvercle que soulève à grand-peine une Kirin Kiki exténuée de s’être levée aux aurores pour ne pas manquer son coup, chaque étape de la reconquête intérieure est détaillée pas à pas, sans hâte.
Cette qualité contemplative des images, de la photo – balancement des branches, défloraison qui transforme les pétales qui tombent en flocons suaves – chaque plan, suffisent à nous faire partager un amour accru pour l’infinie délicatesse du cinéma nippon.

Remis dans le contexte historique de l’île, rapporté à celui des grands aînés, le travail de Naomi Kawase n’est pourtant pas exempt d’aspects iconoclastes, est porteur de ruptures discrètes, mais flagrantes. Sans verser dans une occidentalisation déclarée, apte à ternir le dépaysement, comment ne pas noter par exemple l’apport intéressant car digéré en profondeur et réinterprété entièrement, du cinéma européen ou américain « psychologisant », faisant la part belle à l’émotionnel, une intériorité qui n’hésite pas à s’afficher : le personnage de Sen, hanté par une rédemption qui pour l’instant lui échappe, condamné à une pesanteur d’âme sans nom, tient à la fois du personnage de John Wayne venu chercher apaisement dans la verte Irlande après avoir tué un homme (« L’Homme tranquille » de John Ford, 1952) et du « Fisher King » de Terry Gilliam (1991), où Jeff Bridges promenait une silhouette déchue qu’allait relever Robin Williams… Avec quelle audace la cinéaste de « Still the water » et de « La Forêt du deuil », qui a commencé par faire des documentaires révélant l’abandon de ses parents, le fait qu’elle avait dû être adoptée par son oncle et sa tante, place t-elle la figure abîmée de la mère au centre du propos ! Une confession si intime, livrée sans ambages ! Wakana, grave et renfermée, marquée par un échange raté avec la sienne (celle probablement par laquelle est trahi le secret de Yakue). Sentarô qui a failli à un des rendez-vous les plus sacrés qu’un fils japonais digne de ce nom se doive d’honorer.

De sorte que sous le film gracieux de haricots qui chuchotent et de pétales se tient un autre sens, sur la forclusion japonaise ayant entouré la défaite, la tradition insulaire séculaire de répression de l’émotif, du trouble, des faiblesses qui ne sont pas montrables et qu’il s’agit de masquer.
C’est le prix Nobel de littérature Kenzaburô Ôé, « Dites-nous comment survivre à notre folie ? », narrant comment l’obstétricien lui remit sur les bras le paquet contenant son fils déficient mental, le désignant d’un « ça », ou la déflagration représentée par l’exposition de William Eugene Smith à Arles, lors des Rencontres internationales de la photographie en 1975, où il dévoilait avec « Le Bain de Tomoko » les effets sur la population de la pollution chimique de la baie de Minamata.

Il faut garder à l’esprit que l’obscénité, le scandale au Japon ne sont pas tant corporels, génitaux – les bains longtemps étaient pris en groupe, il n’est qu’à jeter un œil sur ces fameuses « estampes » pour s’apercevoir qu’il y a toujours ici ou là un sexe qui dépasse d’un kimono, la nudité n’est pas motif principal d’impudeur – qu’affaire de débordements non jugulés.

La catastrophe nucléaire de Fukushima en mars 2011 a permis récemment de constater combien le ressenti, la gestion des crises autour d’évènements de ce type, tant d’années après Hiroshima, continuent d’être régis par des réflexes de cet ordre. Ce n’est qu’en prenant conscience de cela qu’on mesure à quel point la cinéaste née à Nara en 1969 fait acte fort, filmant en un aussi long plan quasi immobile Sen qui pleure sans réserve, visage baigné de larmes, ou emmenant ses protagonistes Wakama et Sen visiter sous les grands arbres immuables et consolateurs Yakue cloîtrée dans un sanatorium, brisant le tabou du refoulé.

« Les délices de Tokyo » de Naomi Kawase, scénario Naomi Kawase et Durian Sukegawa, sur un livre éponyme de Durian Sukegawa ( Albin Michel) 

 

 

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commentaires

28 Réponses pour « Les délices de Tokyo » : l’Homme intranquille (sous les sakura)

Polémikoeur. dit: 4 février 2016 à 9 h 18 min

Aïe ! « Petit » sujet…
qui devrait tenir lieu
de programme de gouvernement.
L’essentiel serait-il dans le soin
apporté à la réalisation d’un acte,
si modeste soit-il ?
A combien d’années-lumières
des injonctions du temps présent ?
Pâtisserieusement.

Jacques Chesnel dit: 4 février 2016 à 15 h 43 min

à Annelise et JiBé : désolé, bloqué chez moi toute la semaine… mardi ou mercredi, j’ai hâte !

Jacques Barozzi dit: 4 février 2016 à 20 h 01 min

Annelise, je sors de la projection de « Carol » où j’ai vu la bande annonce de « Free Love » : le cinéma lesbien serait-il à la mode, et depuis quand ? Depuis Adèle ?

Annelise dit: 4 février 2016 à 20 h 20 min

C’est aussi que la parole se libère, Jacques… mais ne doit pas s’apparenter à un procédé, je trouve,une sorte de discrimination positive exaspérante et contreproductive. J’ai apprécié que Dolan à Cannes exprime sa fureur d’avoir reçu à je ne sais plus quelle occasion une espèce de « palme homo ». La question en effet n’est pas là. Posée ainsi elle est plutôt génératrice d’oppositions, de tensions qui n’ont pas lieu d’être, étant donné que l’égalité c’est une évidence est avérée. Dont acte! Bientôt chronique de « Tangerine », à propos. Qu’avez-vous pensé de ces « Délices », en attendant l’autre Jacques?

Annelise dit: 4 février 2016 à 20 h 23 min

Aimé le Todd H, quant à moi. Pas chroniqué car avec la prise du train en marche tant de choses à découvrir, à défendre… Pourtant cela n’était pas gagné. Cate Blanchett, j’adore, mais elle m’agace quand elle se prend pour Gena Rowlands. Elle n’as pas besoin de ça

Annelise dit: 4 février 2016 à 20 h 25 min

Elle « n’a » pas besoin de ça. La réforme de l’orthographe me perturbe, on dirait. Comment écrire Kenzaburô Ôé sans circonflexe (entre autres)?

Jacques Barozzi dit: 4 février 2016 à 22 h 13 min

J’ai beaucoup aimé ce film de Naomi Kawase, Annelise, plus que le précédent. On y retrouve sa patte (ou pâte ?) et ses thématiques, dont la principale est le lien entre l’homme et la nature. Ici, la mer laisse la place à la végétation urbaine, sous la forme de vélums célestes tissés des pétales blancs des cerisiers en fleur. Là dessus se trame une dimension politique avec le problème des malades du sanatorium et la cinéaste traite toute la violence sous-jacente de l’histoire avec la douceur et la suavité d’une crêpe à la confiture d’haricots rouges ! Les trois acteurs principaux sont remarquables.

Ratapouil dit: 5 février 2016 à 10 h 14 min

Naomi Kawase est originaire de Nara, ancienne capitale du Japon au 8ieme siécle et au lieu de la fabrication des dorayakis…ce film evoque l Espagne, le duende , l inspiration commune peut etre aux Sevillans et Japonais dans la recherche d une gestuelle a la fois sensuelle parfaite et esthétique .Dans le domaine cinématographique trés belle scéne culinaire dans le Parrain 3 autour des gnocchi !

A nos casseroles?

Polémikoeur. dit: 5 février 2016 à 10 h 50 min

Qui croit qu’un lieu (haut ou pas),
qu’une culture, monopolise
le respect pour le bel ouvrage
et ses pratiquants, y compris
lorsque l’art lui vient
de la tradition et d’années
d’expérience ?
De même, la concurrence folle,
issue de ce qu’il est convenu
d’appeler la mondialisation,
n’est-elle pas l’ennemie mortelle
de l’échelle humaine (capable,
certes, du meilleur comme du pire) ?
Lorgnettement.

fouine33 dit: 5 février 2016 à 10 h 50 min

Je rebondis sur le propos de Ratapouil,concernant Nara, a titre anecdotique souvent en dehors des dorayakis, les touristes achétent leurs fameux gateaux vendus par de nombreux marchands a la sauvette et s en régalent.. en ne sachant pas qu en fait ils sont destinés a la nourriture des daims en liberté !savoureux n est il pas?

Jibé dit: 5 février 2016 à 13 h 23 min

« Dans le domaine cinématographique trés belle scéne culinaire dans le Parrain 3 autour des gnocchi ! »

Mais la palme d’or est toujours attribuée au « Festin de Babette », Ratapouil !

Annelise dit: 5 février 2016 à 13 h 30 min

La Fouine, savez-vous que les daims du parc de Nara sont censés représenter de distingués ancêtres revenus flâner réincarnés sous la futaie vert d’eau, le ciel de pétales blancs décrit par Jacques B? Quand on pense qu’impatients à quêter de petits morceaux de beignets auprès d’eux, ils mordent souvent les fesses des promeneurs… Vous m’en direz tant.

Annelise dit: 5 février 2016 à 13 h 41 min

Oh, Jibé, je ne vous avais pas lu…Avant de filer : oui, merveilleuse scène où Andy Garcia/Vincenzo, le super dur, roule délicatement le petit gnocchi, doigts enlacés à ceux de sa cousine Sofia Coppola, fille de Michael et donc seul amour interdit, puisqu’on verra combien il la met en danger. Une de mes préférées.

Annelise dit: 5 février 2016 à 16 h 56 min

JacquesCh, j’aime vraiment bien Christian Vincent, mais celui-ci n’est pas son meilleur. Comme une crispation avec Catherine Frot. Une des actrices favorites des Français, je sais. Yolande Moreau aurait été mieux? Si on veut poursuivre dans la veine culinaire : « Babette », oui. Et n’oublions pas Greenaway, « Le Cuisinier, le voleur, sa femme et son amant » (pour des saveurs moins… habituelles, du moins j’espère)

jodi dit: 7 février 2016 à 14 h 59 min

Bravo Anne-Lise,on renoue avec la tradition des « Cahiers » de la grande epoque.Pierre Assouline nous rejouit en vous ayant choisie.Je lis vos developpements autant pour la finesse du sens que pour votre musique personnelle.Inarritu l’avait deja remporté pour Birdman l’an dernier?

Annelise dit: 7 février 2016 à 16 h 30 min

@14h59, oui, « Birdman » avait été récompensé en 2015. « Babel »(coïncidence, le film est évoqué ici)était très intéressant. Choral. Sinueux. Très peu linéaire. Inarritu est Mexicain. Pas de narration « hygiéniste ».Les plaies du monde, évoquées en amont… Foisonnant, comme j’aime. Stéphane Célerier, un des producteurs (français) a dit son émotion il y a quelques jours en tombant sur lui par hasard dans un restaurant de New York. Belle intuition de lui avoir fait confiance. Le cinéaste de « Revenant » va peut être réussir le doublé

marie dit: 7 février 2016 à 20 h 47 min

Annelise, vous avez merveilleusement décrit l’atmosphére des Délices de Tokyo. Une parenthèse dans notre vie de fou, une parenthèse pour nous faire prendre conscience des Vraies choses de la vie
marie

Annelise dit: 8 février 2016 à 20 h 51 min

Oui Jibé, le film de Naël Marandin dit pas mal sur la solidarité qui relie ces travailleuses plus ou moins forcées mais courageuses, dignes à leur façon, sur la répression policière destinée à éradiquer la prostitution, qui génère des conséquences imprévues. La frêle Lin Alyu, beau personnage.

el flaco dit: 9 février 2016 à 18 h 25 min

Tout a fait d accord avec jodi, cela fait du bien une vraie bonne critique racée, intelligente et documentée, pour ma part je suis las des analyses superficielles et la nous avons la chance d avoir une Annelise fine et profonde.

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