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La République Du Cinéma

« Les grandes ondes » fromagent les varices

Par Sophie Avon

Petite leçon d’histoire revisitant l’Europe ou comédie burlesque portée par des comédiens magnifiques ? Les deux assurément, à quoi il faut ajouter le regard aigu d’un cinéaste dont la mise en scène est tout un art. La preuve, sa reconstitution des années 70, sa façon de faire triompher la justesse sans esquiver le loufoque mais en choisissant son cadre. Lionel Baier, citoyen suisse, 39 ans,  raconte l’histoire fort peu probable mais très convaincante d’une équipe de la radio helvète partant en reportage au Portugal pour rendre compte de l’aide qu’y apporte le pays – « un exemple à suivre pour des peuples moins développés que nous mais néanmoins sympathiques …»

On voit l’humeur de l’époque et l’état d’esprit d’une équipe de journalistes qui va se retrouver mêlée à la grande histoire. Tout le monde n’a pas la chance de partir au Portugal à la veille de la révolution des Œillets. Eux, oui. Il y a Julie, féministe et carriériste qui ne pense qu’à la « quotidienne » que son patron et amant lui a promise à la rentrée (Valérie Donzelli), Cauvin (Michel Vuillermoz) le grand reporter qui a tout vu tout vécu, des geôles de la Stasi à la blessure d’un éclat de balle dans le poumon gauche,  Bob (Patrick Lapp) le preneur de son collet monté mais prêt à faire la révolution, et le délicieux Pelé (Francisco Belard), jeune lusitanien ayant appris à parler français grâce aux films de Marcel Pagnol, ce qui lui vaut de dire peuchère à chaque phrase.  Cauvin, lui, l’homme qui sait tout, s’évertue à parler portugais mais il déforme les mots et débite des horreurs : la langue est ici le plus sûr moyen de ne pas se comprendre pour mieux s’entendre, et plus si affinités.

Le langage envisagé comme une vague d’émotions dont le sens importerait moins que la chaleur des voix charriant des sons mélodieux : voilà une délicieuse conception qui ramène au Portugal des poètes. Il suffit d’entendre Cauvin vanter l’importance de «  fromager les varices… » pour admettre que parfois, dans l’enthousiasme d’une révolution, le flux de l’histoire et la vibration des êtres ont plus d’importance que le discours du sage.

Il y a dans cette comédie faite de toute évidence avec un budget modeste et de vastes idées, autant de poésie que de liberté, un ton iconoclaste et une malicieuse exploitation des situations. Est-ce les années 70 qui font cet effet ? On est propulsé dans un monde qui s’autorise tout, y compris la mélancolie d’un pays tel que son cinéma nous l’a fait aimer follement.

« Les grandes ondes » de Lionel Baier. Sortie le 12 février.

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commentaires

11 Réponses pour « Les grandes ondes » fromagent les varices

JC..... dit: 14 février 2014 à 11 h 51 min

« Il y a dans cette comédie faite de toute évidence avec un budget modeste et de vastes idées…/… Sont-ce les années 70 qui font cet effet »

Comédie ? budget modeste ? vastes idées ?… plutôt les années d’aujourd’hui, non ?!

xlew.m dit: 14 février 2014 à 17 h 33 min

Les grandes blondes ravagent les coeurs des hommes aux fraîches avarices. Pourquoi la radio et la TSR de l’époque ont-elles envoyé une journaliste châtain foncé sur place pour tirer les vers du nez des Capitaines d’avril de la révolution ? Mystère, mais ça marche.
Julie et son grand boy-scout de vétéran de Vuillermaz (un acteur à la plastique et la gestuelle inouïes, une voix unique, Sophie’s choice is right) sont parfois plus drôles que l’Hubert Bonnisseur de la Bath joué par le Dujardin de 2010 dans les films de l’OSS des sixties.
La recréation des années `7O est impeccable, tout est sur l’écran, tout le budget a dû y passer, je proteste qu’il devait être fort conséquent au contraire, cela doit être difficile et chérot de reconstituer l’arriération, la pauvreté et surtout la modernité partout absente, y compris jusqu’au sein de son invisible hétéronymie (surtout au niveau du mobilier urbain, dirait Serge July.)
Il y a des jeux sur la langue bien sentis, Sophie Avon a raison d’attirer notre attention là-dessus.
(nb : Aujourd’hui on n’envoie plus guère sur les points chauds de l’actualité des équipes de reporters chargés de lourds Nagras. Les télévisions 100 % news se contentent de dépêcher là où ça vient de péter des présentatrices ou tâteurs, à la peau de bébé, au visage rose, montrant tout juste une gorge à peine étranglée par de longues écharpes sahariennes en coton d’Egypte achetées Au Bon Marché, qu’on filme devant leur hôtel lorsqu’on a besoin d’elles ou d’eux pour un rappel de la situation — que toutes les rédactions ont déjà largement anticipé comme le spectateur s’en doute. L’analyse de fond étant confiée à des experts ou des universitaires en plateau dans l’urgence du direct. Toute une époque semble avoir disparu. Non pas que le bon vieux temps de Jacques Sallebert et de Jacqueline Baudrier nous manque, quoique…Il y a quinze ou vingt ans les envoyés spéciaux des TV françaises sur les guerres, les révolutions et les catastrophes, étaient presque toujours des femmes, plus d’une frôla le casse-pipe, les grands de ce monde rendirent hommage à ces femmes à risque, elles n’en firent pourtant pas un fromage. Souvent femme ne varie pas, surtout au niveau des iris, comme dirait moi.)

pado dit: 14 février 2014 à 18 h 34 min

ça a l’air chouette mais je ne pense pas que les distributeurs se risquent en Haute Tarentaise, dommage.

Une question Sophie,
« un pays tel que son cinéma nous l’a fait aimer follement. »
Lequel ?
La Suisse ou le Portugal ?

Jacques Barozzi dit: 14 février 2014 à 21 h 59 min

Une équipe de branquignols plongés au coeur d’une révolution bon enfant au tempo des transistors d’autrefois ! C’est drôle, émouvant et bougrement intelligent. Merci d’avoir sélectionné ce film auquel je n’aurais pas forcément pensé, Sophie. Il m’a mis d’excellente humeur…

pado dit: 14 février 2014 à 23 h 24 min

Sophie,
je crois que la « mélancolie » m’avait orienté vers la bonne solution, mais avouez que Tanner, Goretta ou Soutter pouvaient nous faire aimer la Suisse.

pado dit: 15 février 2014 à 19 h 45 min

Zétaient pas si tristes les Suisses des années 70, et puis Bulle Ogier, Isabelle Huppert ou Marie Dubois c’étaient tout cadeau.

J.Ch. dit: 17 février 2014 à 16 h 35 min

indignation hors-sujet : hier sur TFMerde, les Tuche plus de 8 millions de téléspectateurs, sur Arte, La grade Illusion : seulement 3… le monde à l’envers, merde !

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