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La République Du Cinéma

« Les innocentes » d’Anne Fontaine enlèvent le péché du monde

Par Annelise Roux

Pologne, 1945. Des cris déchirent les murs d’un couvent à la vie régie par la liturgie, l’obéissance à une Mère Abbesse emplie de sens du devoir. Quelques mois plus tôt, la communauté cloîtrée a été victime d’un viol collectif perpétré par des soudards russes.

Agata Kulesza donne aux traits de cette religieuse pour laquelle la droite ligne, le déni sont la réponse une vérité tragique et complexe. Acharnée à repousser la fêlure par laquelle la lumière pourrait entrer, elle renvoie Sœur Maria (Agata Buzek) qui chapeaute le noviciat à la prière, la contrition pour unique panacée, accueillant pour elle-même un martyre personnel – une syphilis la ronge – en guise de tentative de rédemption.
La fuite de Teresa, jeune Bénédictine refusant de laisser mourir en couches l’une des sœurs, venue en secret appeler à l’aide Mathilde Beaulieu (Lou de Laâge), interne de la Croix Rouge qui soigne les blessés français dans cette zone avant leur rapatriement, de par cette transgression initiale qui rompt avec la règle du silence et de l’acceptation, va faire craquer la charpente d’un édifice tissé de fanatisme et d’un orgueil qui ne sait pas son nom.

Anne Fontaine, femme frêle, déterminée, m’a toujours paru contenir je ne sais quelle faille, je ne sais quelle blessure enfouie que je ne m’explique pas. Ses films en tout cas au fil du temps les exorcisent avec élégance. Chez elle la rupture de ban n’est jamais loin, comme si ne compter que sur des acquis installés pour bâtir une vie sous œillères condamnait à une tranquillité fausse, mortifère, tandis que l’éventration des repères, la nécessité de s’en dégager pour mieux reconstruire ensuite autrement, ailleurs, permettait à l’air de circuler. Tout le monde se souvient de la façon qu’avait eue Stanislas Merhar de ne pas retourner que les certitudes de Charles Berling dans « Nettoyage à sec ».

Servi par la photographie picturale de la chef-opératrice Caroline Champetier inspirée des madones du Quattrocento, du « Nouveau né » ou de « La Madeleine pénitente à la flamme filante » de Georges de la Tour, le propos de la cinéaste, dépouillé de scandale immédiatement visible, se pare d’une force subversive qui avance masquée, vacille, se chuchote puis gronde dans les cellules.
Ce sont les visages des sœurs saisis dans leur nudité, leur vulnérabilité soulignée par l’encadrement strict des voiles, le martèlement des gros souliers sur les dalles, tandis qu’elles courent vers le réfectoire, envol d’oiseaux gris, blanc, bleu ardoise et noir. Leur réticence absolue, pétrie d’une honte que l’obscurantisme encourage à voir leurs corps touchés, y compris lorsqu’un examen médical peut s’avérer question de vie ou de mort.

« La foi, c’est de longues heures de doute, quelques instants de grâce » : Anne Fontaine nous conduit à faire avec elle ce « pas du croyant » nécessaire pour appréhender le mystère.
Peu importe que Mathilde soit née de parents communistes, fume, boive du vin ou ait des relations sexuelles hors mariage avec un Vincent Macaigne (Samuel, le médecin) sous le charme, digne de Philippe Noiret regardant Romy Schneider relever sa voilette dans « Le Vieux fusil », suintant d’humanité par tous les pores lorsque de sa voix éraillée, dont on ne sait jamais si elle va verser dans la gouaille ou si cet enrouement est dû à un chagrin larvé, après l’avoir chargée titubant sur son épaule pour grimper l’escalier, il révèle que les siens ont péri dans les camps, rabroue la Mère Supérieure réticente à lui ouvrir la porte d’un « Oui, je suis Juif, les autres ont été exterminés dans le ghetto de Varsovie ». La jeune femme qui l’assiste à la table d’opération n’avait pour guide intérieur que sa volonté de « se jeter sous la mitraille », le désir de soulager les maux concrets d’hommes déchirés par la guerre.
Agacée par la supplique maladroite de la petite nonne, le fait de la voir se réfugier dans la prière à genoux dans le froid, de mauvaises galoches aux pieds, le bas de sa robe empesée de neige, suffira à ce qu’elle soit touchée par une dimension d’indicible plus grand que soi.

On pense au « Thérèse » d’Alain Cavalier,  à Bresson, à Bernanos. Le film, particulièrement féministe (en France, le droit de vote ne devait être accordé aux femmes qu’à partir de 1945), fait la part belle à des duos d’actrices qui sont autant d’archétypes, sans chercher à évacuer la complexité des combinaisons. On peut être ému d’entendre Anne Fontaine se défendre d’avoir mis trop de psychologie dans ce dernier opus, alors qu’une de ses forces justement est que la psychologie y infuse sans verbiage ni tabous. Sœur Maria (Agata Buzek), d’une beauté tellement diaphane que les éclats d’ombre, la révolte qui la traversent sont transparents et Mathilde ont beaucoup en commun. Devoir s’apprivoiser les conduira à un élargissement dans les deux sens : la Bénédictine, réfutant la voie du calvaire vain censé embellir l’âme en évacuant toute humanité au profit de l’immanence, ne voulant pas s’arroger le droit d’emmener dans un paradis fallacieux des enfants en niant jusqu’à leur existence en sortira renforcée, grandie, et Mathilde, moissonnant quelque chose de l’ordre d’une espérance débarrassée de matérialisme y gagnera en liberté, dans une époque marquée par la violence, le désespoir, le non-sens.

Il faut saluer la partition difficile de Lou de Laâge, coincée entre une Agata Buzek irradiante de compassion, mais résolue, et Agata Kulesza qui emporte tout en Mère Supérieure torturée, allant jusqu’à se soustraire au pardon induit de ses coreligionnaires venues lui apporter une tasse de tisane, tournée vers le mur, selon elle « se perdant afin de les sauver ». Handicapée par un physique de jolie blonde du type de celui de Léa Seydoux, la jeune femme, dont il m’amuse de me rappeler que je l’avais déjà aperçue à l’âge tendre, à la sortie du lycée qu’elle fréquentait où je venais moi-même récupérer des enfants, tire son épingle du jeu avec autorité. Pas tant grâce à l’expression ordinaire de ses traits, ardente dans la pureté et légèrement butée, que quand la réalisatrice lui laisse la bride sur le cou dans une intelligence fine : lorsqu’elle rit, soudain plus mobile, se défend de tomber amoureuse de Vincent Macaigne dans ces circonstances  –  on comprend combien c’est dur – arrange tant bien que mal ses vêtements, sonnée, après avoir essuyé l’agression de soldats brutaux sur une route ou regarde pensivement par la fenêtre, tentant de déchiffrer un avenir qu’on devine incertain : la comédienne, qui vient du théâtre et devrait manifestement avoir de quoi lui apporter, distille une présence marquée, sans outrance.

Anne Fontaine prenait l’avion pour les Etats-Unis le lendemain matin de l’avant-première. Le film, dont le titre anglo-saxon devrait être « Agnus Dei » a intrigué le Sundance Institute.

Il est grand le mystère de la Foi ? Prions qu’il soit reconnu.

« Les innocentes » d’Anne Fontaine (sortie le 10 février)

 

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commentaires

19 Réponses pour « Les innocentes » d’Anne Fontaine enlèvent le péché du monde

Jacques Chesnel dit: 23 janvier 2016 à 15 h 53 min

Bon, désolé mais baleine et innocentes (ou innocentes baleines), ce n’est pas le cinéma que j’ai envie de voir actuellement
à bientôt, Annelise, pour d’autres voilures à ma taille

Annelise dit: 23 janvier 2016 à 16 h 04 min

Jacques Ch, tout à fait le droit que not your cup of tea… Mais dites-nous pourquoi? J’ai comme l’idée que nous nous rejoindrons pour les Larrieu ou « Délices de Tokyo ».

Polémikoeur. dit: 23 janvier 2016 à 17 h 52 min

D’où peut donc bien venir l’impression de déjà vu ?
Réminiscence festivalière sans doute. Désagréable
en tout cas, s’il en est ainsi.
Que dire du sujet du film au-delà d’une réflexion
sur la séparation illusoire constituée par un mur,
fût-il celui d’un couvent ?
Que dire des cloisons qui mènent au refus d’assistance
au prétexte réglementaire de la nationalité
ou de la peine à laisser entrer un descendant des déicides
dans le couvent consacré, même après sa violation ?

Annelise dit: 23 janvier 2016 à 19 h 06 min

Vous jugerez par vous-même, Polé… photo qui rend l’atmosphère glaciale, la frugalité et pourtant l’étrange chaleur du « croire ». Et bonnes actrices!

JC..... dit: 24 janvier 2016 à 3 h 18 min

Dans la longue liste des méfaits du mammifère supérieur, guerre et viol font bon ménage et délicate cuisine.

Vous assaisonnez avec un troupeau de vierges folles qui, enfermées, se donnent matin et soir au Seigneur, vous faites un film…. et Annelise s’en empare !

Pas mon truc….

Polémikoeur. dit: 24 janvier 2016 à 5 h 28 min

Dieu seul sait (… le cas de le dire !)
si, dans quinze jours,
quelque autre une
n’aura pas volé
la priorité
à la sortie
de ce film !
En fait,
la messe
est dite.
Errétiquement.

PVP-PVP dit: 25 janvier 2016 à 7 h 23 min

Dans les ravages de la religion, dont notre société est aujourd’hui une victime ensanglantée, il est bien de se rappeler que l’obscurantisme aveugle, plus que le livre, est le vrais très d’union des religions prophétiques.
Ou c’est la capacité d’aimer sans voir, acte contre nature qu’on appelle communément la foi, la vrais source de l’aveuglement de la raison ?

JC..... dit: 25 janvier 2016 à 8 h 35 min

Aimer sans voir, c’est encore convenable…. mais aimer l’inexistant total ! c’est à se poignarder l’arrière train avec une mentule de ciron…

christiane dit: 25 janvier 2016 à 20 h 07 min

Le viol, comme arme de guerre et le rapport des femmes à ces enfants non désirés, est un drame connu dans bien des pays où la guerre passe… Ici, un paradoxe. Même violence mais pour ces religieuses qui ont renoncé à leur vie de femme et à l’enfantement, mettre au monde un enfant doit être bouleversant.
Le rapport entre cette jeune infirmière athée et libre et ces femmes à l’épreuve de leur foi doit être passionnant. Anne Fontaine travaille des sujets peu ordinaires !
Hâte de découvrir le travail de « la photographie picturale de la chef-opératrice Caroline Champetier qui s’est inspirée des madones du Quattrocento, du « Nouveau né » ou de « La Madeleine pénitente à la flamme filante » de Georges de la Tour.
Merci pour ce billet qui tangue entre Histoire, mystique, libération de la femme et art.

Ratapouil dit: 25 janvier 2016 à 20 h 14 min

Bonsoir, et bien je suis vos critiques Annelise et ce depuis un moment sans laisser de traces sur votre blog, il est temps pour moi de sortir de ma cave …Votre résumé de ce film et la description psychologique donne envie de laisser une chance a ce film que je n aurai naturellement pas l idée d aller voir ! a bientot pour un autre commentaire

Annelise dit: 25 janvier 2016 à 23 h 09 min

Christiane 20h07, ce paradoxe, passer d’une chasteté obligatoire consentie au terme d’un effort plus ou moins coûteux, à un enfantement qui peut être secrètement désiré ou fantasmé, auquel la prononciation de voeux oblige à renoncer, est évoqué en filigrane au travers des diverses réactions des religieuses devenues mères. Comme vous le dites, la modernité du propos demeure : le viol en temps de guerre est une arme anthropologique qui soumet les femmes à un déchirement double et pernicieux, celui du corps forcé et celui né du fait de porter un enfant fruit d’une insupportable brutalité,d’un crime, mais qui procède malgré tout également d’une chair personnelle – d’autant que l’enfant à naître « éthiquement » lui n’y est pour rien… Un investissement/ensemencement du territoire à conquérir au sens propre! Affreux.Le film tente d’explorer aussi la dimension d’énigme de la foi, qu’elle soit religieuse ou non

Annelise dit: 26 janvier 2016 à 8 h 44 min

JC, qu’est-ce encore que cette histoire de mentule? N’allez pas vous faire mal. Ou levez-la, « compissez » comme dit le texte et allez nous submerger le nombre énoncé?

Ratapouil dit: 26 janvier 2016 à 10 h 31 min

J aime la conclusion de Christiane, Annelise nous fait entrer dans bien des sphéres, photographique ,littéraire, picturale et bien sur cinématographique…passionnant !
Inventons le concept de congé culturel afin d explorer ces multiples destinations?

JC..... dit: 26 janvier 2016 à 11 h 40 min

Rien de plus facile que de rester chaste : à cet effet, procurez vous mon ouvrage, nombreuses illustrations, « La chasteté pour les Nuls », au prix modique de 70 roupies.

Quand aux avortements autorisés par le Vatican sur les Sœurs africaines violées ….
qu’on m’explique !

JC..... dit: 27 janvier 2016 à 7 h 54 min

Si Milena et Dora ne l’avaient dit, personne n’en aurait rien su. Ah ! les petites hyènes dactylographiques !

christiane dit: 13 février 2016 à 18 h 11 min

Merci, Annelise. Votre billet et vos commentaires m’ont donné envie de voir ce film. Superbe, très profond. Je ne rencontre pas vraiment des questionnements sur la foi, plutôt une peur des préjugés de la société et le rigorisme des règles de cet ordre religieux concernant le corps de ces femmes. L’histoire est prenante, vraiment et magnifiquement interprétée. Le toubib juif est craquant (sensible et plein d’humour). Les paysages somptueux mais inhospitaliers. Quant à l’éveil à l’instinct maternel, c’est un parcours de funambule… La photo de famille est irrésistible à la fin du film. Encore merci.

Loé dit: 1 mars 2016 à 20 h 47 min

je n’ai pa beaucoup aimé ce film mais beaucoup ses acteurs , en particulier Vincent Macaigne, effectivement, et votre chronique rend bien grâce aux qualités que le film possède. Merci.

paul c. dit: 21 mars 2016 à 10 h 46 min

A mon humble avis , Lou de Laâge est bien plus belle que Léa Seydoux .
Ceci dit , trés beau film .

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