de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Les mille et une nuits: l’inquiet »: Miguel Gomes tire toutes les ficelles

Par Sophie Avon

Que faire de son désir de récit quand on est cinéaste ? Filmer des chantiers navals qui périclitent ? Donner la parole aux ouvriers qui se souviennent des bateaux dont ils étaient fiers ? A moins de filmer les nids de guêpes qui colonisent les arbres et que les pompiers brûlent dans la nuit… La profusion du réel est un gouffre – et que dire de la fiction dont l’enchantement est sans fin ?  Faut-il trahir le discours militant, s’aventurer dans l’imaginaire d’un pays ou s’en tenir à ce qu’il vit au quotidien ? Etre poète ou militant ? Tant d’interrogations ont assiégé Miguel Gomes, cinéaste que révéla « Tabou » en 2012,  artiste luxuriant et facétieux qui se filme au début de ces « Mille et une nuits » fuyant devant l’ampleur et l’irrésolution de son projet.  Tel qu’il a été rêvé, façonné, improvisé et préparé à la fois, le projet existe pourtant bel et bien aujourd’hui. C’est une trilogie, trois « volumes » dont les sorties occuperont tout l’été : « L’inquiet » qui sort mercredi, « Le désolé » qui sort en juillet » et « L’enchanté » qui sera sur les écrans en août. Trois récits où s’enchâssent des histoires, à la façon des contes des Mille et une nuits, trois films hybrides aux tonalités différentes qui relèvent le défi d’une forme de monstruosité, laquelle seule parviendrait à évoquer dans sa dimension la plus secrète, ce pays mélancolique et splendide qu’est le Portugal. Celui d’hier et celui d’aujourd’hui, celui de la crise et de cette maladie contemporaine qu’est devenue la politique européenne, celui de la précarité et des gens de peu. Convoquer le réel sans renoncer aux récits les plus baroques pour dire la profondeur de cette âme qui défie  l’Océan : Miguel Gomes est de ces cinéastes qui a besoin de tirer toutes les ficelles de la narration pour livrer le meilleur de lui-même.

Bienvenue dans ce fourre-tout tragique et merveilleux, saugrenu et hypnotique où un syndicaliste fait des cauchemars, où le coq de Resende, au bord du Douro, passe devant un tribunal, où la Troika va à dos de chameaux et croise un sorcier africain transformant les pénis en valeureux bâtons  perpétuellement érectiles… Shéhérazade, souriante et brune, elle aussi est facétieuse ; elle est le chœur de Miguel Gomes qui garde à travers elle sa foisonnante façon de raconter.  Elle  fait des têtes à queue, mêle les perspectives, impose des ruptures et des partis-pris insensés que le cinéma n’ose guère. Pas étonnant que ce soit un Portugais qui ait le culot de brosser son tableau comme on lance une expédition. Avec des titres et des sous titres, comme un gréement, des phrases et cette structure général des mille et une nuits pour faire semblant de tenir l’ensemble quand de toute façon, rien ne tient, c’est même le sujet de la trilogie, tout part à vau l’eau, tout n’est que bricolage et espérances chamaniques. Avoir la trique en permanence et être obsédé par l’amour n’est pas plus grotesque, après tout que de parler déficit et pourcentage, et Shéhérazade n’est pas moins réelle que ce film inclassable à recommander à tous ceux qui aiment que le cinéma bouscule.

« O roi bienheureux, on dit que »… ainsi commence chacun des récits dont celui du coq qui non content d’être jugé, parle comme vous et moi et possède le prodige de prévoir les grands malheurs. Car sous le burlesque de la fable, court en permanence le feu. Cette inquiétude annoncée par le titre du premier opus peut prendre de multiples formes. Celle d’un incendie allumé par un chagrin d’enfant, d’une baleine échouée sur la plage, ou de catacombes à l’intérieur desquelles l’un des personnages, Luis, voit des pieuvres, des poissons et des crabes morts. C’est un rêve et c’est un enfer. On ne sait plus. Dans ce pays de vent et d’océan, tout peut arriver et tout est vrai. Même les pires cauchemars.

« Les Mille et une nuits, volume 1: l’inquiet » de Miguel Gomes. Sortie le 24 juin.

 

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commentaires

22 Réponses pour « Les mille et une nuits: l’inquiet »: Miguel Gomes tire toutes les ficelles

JC..... dit: 25 juin 2015 à 8 h 57 min

Patrick Scemama de la République de l’Art,

Toutes mes félicitations pour votre acte de censure à l’égard de mes commentaires critiques. C’est effectivement plus simple de ne pas tolérer la contradiction !

Je reposte :
« Ce que font les gens qui salissent ces « œuvres ridicules » contemporaines n’est rien qu’une protestation convenable, eu égard à la nullité des objets « artistiques » présentés par des nuls.

Il est ridicule de comparer cela à la destruction d’œuvres antiques, comme vous le faites. Il est ridicule d’évoquer à cet égard une position poujadiste ! Que vient faire la Manif pour tous là-dedans ??? Quelle confusion !!!

C’est dire si votre gauchisme boboïde, vivant de ce cloaque, vous égare : votre inculture est grande, mon ami, et vos propos déraisonnables et partisans ! »

Jacques Barozzi dit: 26 juin 2015 à 12 h 35 min

« Miguel Gomes est de ces cinéastes qui a besoin de tirer toutes les ficelles de la narration pour livrer le meilleur de lui-même. »

Le principe du scénario de base de ce film repose sur les faits de sociétés et les faits divers les plus notables, qui mis bout à bout font plus ou moins sens,rapportés par trois journalistes après qu’ils eurent sillonné durant un an le Portugal alors en pleine période d’austérité. Ici, l’on passe de la crise des chantiers navals aux abeilles tueuses, en passant par la baleine échouée sur la berge que l’on fait exploser à la dynamite ou encore au coq condamné à mort pour cause de chant matinal trop tonitruant.

Si l’on étendait ce principe à tout le continent, dans un futur EUROPA 2015, ma Shéhérazade nous conterait sûrement l’histoire de ce pilote auquel on allait enlever sa licence, à cause de ces problèmes de vue, et qui décida de précipiter son avion quelque part dans les Alpes entre Barcelone et Dusseldorf…
A vous pour la suite !

xlew.m dit: 26 juin 2015 à 18 h 29 min

On pourrait se laisser aller à parler d’esthétisation de la réalité tant les images sont belles et le réel plutôt dur, mais non c’est bien la définition d’un artiste que d’être en éveil, aux aguets, de ce qui se passe devant ses yeux, la tragédie grecque ou la tradition poétique orientale offrant comme toujours l’idéal contre-point, le point d’appui pratique.
Cela peut être casse-gueule, le réalisateur semble bien s’en tirer (sceau critique de Sophie faisant foi), les images sont, en effet même en se répétant, super belles et l’humour bien présent.
Comme beaucoup de français (pas toujours des retraités), j’aime beaucoup le Portugal, j’irai voir le film avec intérêt et plaisir.
Deux ou trois choses avant d’envoyer mon com, si vous lisez la presse portugaise vous vous apercevez que l’épisode du coq sujet de sorcellerie bon-enfant n’est pas un cas isolé dans ce pays ou quelque chose d’habilement manipulé depuis d’accortes fils fictionnels par Gomes.
Depuis la remise en prison de l’ex-premier ministre socialiste Sòcrates, des partisans dégoûtés ont fait appel à un « mestre » sorcier de Barcelos (ville du fameux coq justement pour ceux qui connaissent) pour venir en aide au condamné.
Je connais une jeune femme là-bas qui additionne les boulots pour survivre, cela m’a rappelé la Russie vers 1998, époque où l’économie était par terre. L’atmosphère n’était pas si éloignée.
J’ai appris que le chef op d’Apichatpong avait fait la photographie du film, je dirais que ça se voit.
Le film lui aussi fait (donc peut-être automatiquement) penser par pas mal d’angles aux oeuvres des réalisateurs chinois des années 2000-2010, à ceux de Corée et de Taïwan.
Boa tarde à tous.

xlew.m dit: 26 juin 2015 à 21 h 01 min

En relisant les images, les reliant, difficile de ne pas en extraire certaines des correspondances qu’elles font passer par la tête, des flashes montrant les trois films se rapprocher à pas feutrés de l’histoire profonde du pays.
La trilogie ferait-elle alors un salut à la Bataille des trois rois, à l’ordre des Trinitaires (chargés de la rédemption de tous les prisonniers de la dette ou des naufragés des prêts bancaires souscrits auprès des instances européennes, les rendant soumis aux états barbaresques de la chevalerie bruxelloise, Luis de Camoès ayant beaucoup à nous dire à ce sujet), de la même façon sachant que la Chine rachète les bijoux de famille de ce qui reste de l’état grec, serait-ce que les frelons d’Asie illustreraient une menace ?
Si c’est le cas, cela n’apparait plus si subtil, encore une fois Les Luisades en disent sûrement plus que les Mille et Un Bruits de scénarios futurs courant dans les coulisses du réel comme des coqs sans têtes.
Même si le titre du dernier film annonce en août une salvatrice voie de sortie pour la triple légende lusitanienne de 2015 (l’Enchanté ne sera donc pas pourrissant ?)

Jacques Barozzi dit: 26 juin 2015 à 21 h 22 min

Il y a aussi les feux de l’amour pyromane et le phoenix qui renait sans cesse de ses cendres, xlew, les Portugais sont un peuple sérieux et travailleur, mélancolique aussi, très différent de l’homme espagnol ou grec… Mais le film de Miguel Gomes a valeur universelle européenne, il nous concerne aussi !

Jacques Barozzi dit: 27 juin 2015 à 8 h 43 min

Dans ce Europa 2015, Sheherazade nous conterait-elle l’histoire de ces touristes prenant des bains de sang de l’autre côté de la Méditerranée ? Et de ces exilés africains finissant au fond de l’eau ?

JC..... dit: 27 juin 2015 à 13 h 24 min

Jacky,
où finissent les hommes, quels qu’ils soient, si nombreux à mourir chaque jour…. sois honnête : tu t’en branles, non !?

Moi je m’en tape le coquillard comme à Compostelle s’en tapait le Matamore….

Jacques Barozzi dit: 28 juin 2015 à 17 h 40 min

« Mustang », très bon film en effet Jacques Ch., qui mérite d’être défendu. On ne comprend pas toujours les choix de Sophie !
L’histoire de cinq soeurs, jeunes et belles pouliches à dompter. Une méthode identique, le mariage, cinq réponses singulières : l’aînée qui se débrouille pour se faire épouser par celui qu’elle aime, la seconde qui se soumet au mari qu’on lui a choisi, la troisième qui aura recours à la solution extrême et les deux dernières qui prennent le chemin de la liberté. Une liberté qui mène directement à Istanbul, une ville que j’aime !

JC..... dit: 29 juin 2015 à 10 h 42 min

Sophie,
je souffre de ne pas être cinéphile !

Comment faites-vous pour vivre tout cela dans, finalement, …. l’indifférence, froide et pudique ?

Car la critique, n’est ce pas !?

JC..... dit: 29 juin 2015 à 12 h 46 min

Reconnaissez avec moi que Scemama…. c’est de la glaire !
(Un déni de réalité ne tient pas longtemps, folks …)

JC..... dit: 29 juin 2015 à 16 h 27 min

Scemama est à la critique d’art ce que la mécanographie à cartes perforées est aux ordinateurs parallèles multi-coeurs …. uhuhu !

Bref, une vieillerie…

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