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La République Du Cinéma

« Les trois soeurs du Yunnan »: des petites filles si grandes

Par Sophie Avon

Ce sont trois petites filles qui vivent dans les montagnes de la province du Yunnan, au Sud-ouest de la Chine. Elles sont sœurs. L’aînée, Yingying a 10 ans, la cadette, Zhenzhen, en a 6 et la benjamine, Fenfen a 4 ans. La caméra de Wang Bing les suit, se fait oublier, saisit leur existence au quotidien, leurs disputes, leurs rires, leurs échanges, leurs repas, leurs déplacements. Toute une enfance dans un village pauvre où les bêtes cohabitent avec les hommes, où les cousins pullulent, où le père est parti à la recherche d’un travail, où la mère s’en est allée, sans qu’on sache bien pourquoi, où tantes et grand-père veillent, de loin. Elles n’ont pas besoin d’être surveillées de toute façon. Elles sont toujours ensemble, sortent les cochons, travaillent, l’aînée surtout qui  lave les pommes de terre, coupe l’herbe, charge sa hotte. Et s’occupe de ses sœurs avec une placidité exemplaire. Patiente, elle épouille Fenfen dont le sweet rouge est infesté, et tache de recoller les bottes de Zhenzhen dont les pieds nus sont en sang à l’intérieur du caoutchouc. Quand elle a deux minutes, de retour à la maison, elle fait sécher la boue de ses tennis au-dessus du feu. Derrière, les lits où les trois sœurs dorment sont faits de paille et de couvertures humides.

Un peu plus loin, dans le village, la maison des cousins est à peine plus grande mais il y a une télé allumée qui fige les enfants dans une fascination brève. Cela n’empêche pas les plus grands de faire leurs devoirs.

Contre le mur,  les pommes de terre forment des pyramides à moitié effondrées. Dehors, le chien est jaune, le cochon tacheté de blanc et noir, les poules colorées. La nuit tombe sur un ciel laiteux et Fenfen s’endort debout tandis que Yingying tousse. Elle tousse tout le temps, d’ailleurs, mais jamais ne se plaint. Ni de la lessive à faire au robinet, sous le jet étique, ni des couvertures sales, ni des cailloux, ni de la boue ni du froid.

Un jour, enfin, le père revient, « je veux voir papa ! » s’écrie Fenfen en apercevant sa silhouette. Plus tard, il prend le temps de la nettoyer, petits bouts par petits bouts. Tu es sale comme une crotte, lui dit-il. Il a 32 ans, a rapporté des tennis neuves et un beau sweet flambant neuf pour sa plus petite. La ville est un Eldorado qui toujours déçoit, mais il faut bien y tenter sa chance et il y retournera avec Fenfen et Zhenzhen. Yingying, elle, restera avec son grand-père. Allant à l’école où visiblement elle aime apprendre. Avalant deux patates chaudes pour tout repas. Faisant la vaisselle le soir, accroupie au sol, et ses devoirs dans la semi obscurité avant d’accueillir le retour des moutons.

La misère ? Elle est partout, elle est la loi commune. Mais si Wang Bing rend compte de l’âpreté de cette vie à 3000 mètres d’altitude, il réalise avant tout un grand film sur l’enfance. C’est une enfance avec des rêves et des rires, des caprices et des habitudes. Une enfance au dur pays de la terre.  Toujours à bonne distance, avec un sens aigu du détail et le regard bienveillant, le cinéaste parvient à saisir le rythme et la puissance de cette province reculée. Il en saisit le passage des jours et des saisons – ce grand ciel bleu au-dessus de Yingying quand elle propose à son copain Yongfeng d’aller jouer chez lui. Il en saisit le temps qui passe et celui de l’innocence, c’est-à-dire le présent.

Loin du pittoresque et de tout misérabilisme, il donne à voir pêle mêle la rudesse et la poésie d’un monde qu’on ignore et qui pourtant bouleverse.  C’est par exemple cette séquence merveilleuse où les trois sœurs font manger le troupeau de chèvres en ployant les bambous pour qu’elles puissent atteindre les feuilles. Les filles voudraient qu’elles se dépêchent, se suspendent aux tiges pour que les feuilles les plus fournies soient  accessibles, les aident et les bousculent à la fois. Il y a de la malice et de la douceur dans de tels plans où la nature elle-même semble vivante.

Connu pour son impressionnante saga sur l’agonie d’une région industrielle du nord de la Chine (« A l’ouest des rails »), Wang Bing brosse avec ce documentaire récompensé par le festival des trois continents de Nantes un tableau saisissant d’une Chine silencieuse. Et d’un même geste, fait de ces fillettes minuscules d’inoubliables figures de l’enfance.

« Les trois sœurs du Yunnan » de Wang Bing. Sortie le 16 avril.

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commentaires

5 Réponses pour « Les trois soeurs du Yunnan »: des petites filles si grandes

JC..... dit: 15 avril 2014 à 5 h 16 min

Rendons grâce à Sophie Avon de traduire admirablement dans ce billet toute l’humanité qui semble se dégager de ce film … Belle écriture, beau travail de critique, probablement beau film.

Ainsi, nous n’avons plus aucune excuse de nous foutre, comme nous continuerons à le faire, des affres de la vie quotidienne de brins d’herbe humains sur Terre, chinois ou autre.

Demi-succès, donc….!

la Reine du com dit: 15 avril 2014 à 9 h 14 min

Magnifique, Sophie! Tout ce que j’aime. JC, attention, on pourrait presque croire que vous êtes sur le point de dire du bien du film. Touché par la grâce, le rayon cosmique? Cela ne vous va pas mal, je dois dire. Puis je sais que vous veillerez à ne pas dépasser la dose prescrite.

xlew.m dit: 15 avril 2014 à 10 h 52 min

On devrait faire une pièce de théâtre de ce film.
On y verrait un petit peu de l’enfance des Trois soeurs de Tchekhov.
Leur languissement de la grande ville (on remplacerait Moscou par Kunming.
Fenfen, Zhenzhen et Ying-Ying (des surnoms vraiment très mignons en chinois) rencontreraient les beaux adultes qui participent aux commentaires de ce blog, RenRen, Jeanjean, et moi (LiuLiu.)
Nous serions comme leurs anges gardiens.
Fenfen deviendrait maire de Shanghai, YingYing établirait la démocratie en Chine, et Zhenzhen enverrait d’office à la retraite les vieux schnocks amiraux de la marine qui mettent en coupe réglée la mer de Chine méridionale jusqu’à l’océan antarctique sous prétexte de « continuité du territoire bleu. »

JC..... dit: 15 avril 2014 à 12 h 01 min

Je n’ai pas vu le film mais la Reine Sophie a fait du bon boulot, elle a presque réussi à m’émouvoir ce qui ne m’était plus arrivé depuis la mort de Nicolae Ceaucescu…

dominique courrèges dit: 16 avril 2014 à 0 h 16 min

Très beau compte-rendu de Sophie, qui donne envie d’aller voir ces 3 soeurs de près. Et très vite.
Le film semble aussi beau que le commentaire

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