de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« L’inconnu du lac », tragédie solaire

Par Sophie Avon

Qui ne connaît le monde d’Alain Guiraudie, n’a pas fait l’expérience de la fantaisie, voire du merveilleux, au service d’un paysage humain et géographique d’une profondeur inédite. De « Du soleil pour les gueux » au « Roi de l’évasion » en passant par « Ce vieux rêve qui bouge », « Voici venu le temps » ou « Pas de repos pour les gueux », le cinéaste français n’a eu de cesse de proposer un monde étrange, plein d’humour et de poésie, comme si à des personnages trop à l’étroit dans leurs chaussures, il avait offert des bottes de sept lieues. Des brigands et des chevaliers, des paysans et des rêveurs, une langue singulière, une nature généreuse, des accents du sud, un mélange détonnant de burlesque et de gravité, de réel et de féérie, avec en sus, cette jovialité rare dans les territoires où l’imaginaire triomphe – bref, un cinéma gourmand et allégorique dont « L’inconnu du lac », pour une fois, se tient mystérieusement en retrait.

Encore que malgré son naturalisme, ce nouveau film d’Alain Guiraudie ne soit pas tout à fait exempt de surnaturel – à l’image du silure, ce poisson carnassier qui hante les eaux douces du lac où tout se passe, unité de lieu oblige, et dont les baigneurs parlent sans cesse bien qu’on ne le voie jamais. Mais ce sera la seule concession à la mythologie. Le reste est une tragédie solaire, un polar noir qui s’ouvre dans la lumière de l’été – un gouffre dans la splendeur du paradis des hommes.

Le film commence d’ailleurs à la façon d’un documentaire sur un milieu, celui de l’homosexualité, avec la volonté de montrer le sexe frontalement, tel qu’il arrive, sans complexes ni pudeur. Malgré tout, on ne se refait pas, et Guiraudie ne peut s’empêcher de mêler sa tendresse et surtout sa bonne humeur jusque dans les scènes les plus crues. Si bien que l’amour dans les fourrés n’est pas sans incises saugrenues et personnages farfelus.

A celui qui cherche une femme, un estivant répond ironiquement : « Tu t’es trompé d’endroit ! » Il va de soi que le périmètre de ce bord de lac, édénique, hédoniste et ensoleillé est fait pour les garçons. Lesquels font connaissance sur la plage, s’étreignent sous les arbres, se quittent sur les chemins. Quand Guiraudie a envie de filmer autre chose que le sexe, il filme la respiration de la nature : le ciel où succombe le jour, l’eau où se reflète la lumière, les feuillages qui tremblent, le carrefour des sentiers où les voitures se garent.

Au lieu unique, répond un trio de personnages : Franck (Pierre Deladonchamps) qui aime nager et faire des rencontres, Henri (Patrick d’Assumçao) qui s’assoie toujours un peu à l’écart, solitaire et triste, et Michel (Christophe Paou) dont le sourire ravageur et les belles épaules éveillent immédiatement le désir de Franck. Mais il semble que Michel soit déjà avec un garçon. Franck patiente, observe, se confie à Henri, lequel le met en garde contre Michel dont il pressent le caractère menaçant. Franck le sait bien. Un soir, il a été témoin d’une scène qu’on ne racontera pas, mais qui lui a fait prendre conscience du danger qu’il y a à fréquenter Michel. Sauf que le danger fonctionne comme une attraction supplémentaire, au point que Franck, tétanisé et amoureux, ne peut renoncer à sa passion. Passion sexuelle en premier lieu dont Alain Guiraudie filme les ébats sans ellipses.

Comment fait-il, par ailleurs, pour conférer à cette tragédie du désir autant d’innocence ? Comment fait-il pour laisser entrevoir la possibilité de la mort au bout de l’amour sans pour autant renoncer à la radieuse étreinte des amants ? Encore qu’il sache magnifiquement saisir la mélancolie du soir, la solitude des corps délaissés, la nuit qui gagne et libère ses démons. Mais en dehors de ces moments nocturnes, même les menaces semblent irréelles, à l’instar de ce silure qui ne se montre jamais. Il faudra que survienne le drame, que surgisse un détective pour que les masques tombent, et que le film apparaisse enfin pour ce qu’il est vraiment, un polar. Pourtant, même alors – et c’est précisément l’enjeu du récit -, le sortilège érotique continuera de faire de la mort une chose fictive. Plus exactement, il fera du spectateur qui avec Franck, a tout vu, le même prétendant à la passion, quoiqu’il arrive.

La beauté de « L’inconnu du lac » est pour beaucoup dans cette façon de montrer le danger à travers les yeux d’un amoureux : il le voit mais désire plus que tout s’y colleter, comme s’il refusait d’en admettre les conséquences ordinaires et qu’en amant glorieux, il ait fait de son effroi un aiguillon narcissique.

Reste que le cinéma de Guiraudie s’arrange de la vie telle qu’elle paraît et s’accommode de la réalité. Innocent peut être mais ni fou  ni naïf. Rejouant le conflit d’Eros et Thanatos sans l’attirail prétentieux dont on l’affuble en général.

« L’inconnu du lac » d’Alain Guiraudie. Sortie le 12 juin.           

 

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commentaires

4 Réponses pour « L’inconnu du lac », tragédie solaire

Eric Charbeau dit: 12 juin 2013 à 17 h 58 min

Très bel article. Décidément tu écris très bien. Je n’ai pas encore vu le film mais grâce à ta critique j’ai l’impression d’en saisir la moelle, d’être entré dedans. Surtout tu donnes très, très envie de le voir. Mes compliments.

avon dit: 13 juin 2013 à 0 h 17 min

Merci et tant mieux si l’article donne envie de voir ce film qui à mon avis est sujet à de multiples réactions et interprétations. Au-delà de sa beauté, il est si riche qu’on peut y voir des tas de choses différentes…

Anna dit: 13 juin 2013 à 23 h 29 min

L’amour rend aveugle… Étrange film, beau et un peu irréel. Qui parle aussi d’amitié, et de R25 -:)

vcstrois dit: 26 août 2013 à 14 h 23 min

Ce qui renforce l’ambiance étrange du film, je trouve, c’est d’avoir créé une espèce de huis clos en extérieur. On sent Franck un peu prisonnier dès le départ. J’aime aussi le retour systématique au parking pour les ellipses de temps. Ces scènes nous laissent imaginer plein de choses avant que le réalisateur ne nous donne sa version dans la scène suivante.

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