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La République Du Cinéma

« L’institutrice » de Nadav Lapid: tempête sous un crâne

Par Sophie Avon

Voilà bien le film le moins aimable et le plus intéressant de la semaine. Nadav Lapid, cinéaste israélien, auteur du formidable « Le policier » en 2011, signe avec « L’institutrice » un deuxième long-métrage où sa quête de l’âme israélienne conduit sur une route inattendue et biaisée. Il y est question de poésie mais sans cesse le sujet se dérobe pour aller ailleurs. Au portrait d’un pays par exemple, plein de bonnes résolutions et pourtant transformé en enfer.

Nira (Sarit Larry) a des yeux très bleus qui se posent sur les gens et les choses avec intensité. Lorsqu’elle découvre le petit Yoav, 5 ans, qui débite des poèmes dans le bac à sable de la cour de l’école dont elle est l’institutrice, elle ne le quitte plus,  ne voit plus que lui. Il récite ses vers en marchant, allant et venant sur ses petites jambes résolues, tandis que sa nounou, une jeune femme longiligne qui voudrait être actrice, se met à sa hauteur et note. Parfois, elle utilise les poèmes de l’enfant pour passer ses auditions. Ça ne l’empêche pas de dire que Yoav est cinglé. Nira, elle, est en admiration. Elle n’a de cesse de vouloir s’occuper de ce petit garçon dont les mots sont un trésor. Elle est subjuguée. A l’occasion, elle aussi s’approprie ses vers et les récite à son cours de poésie. Le reste du temps, elle dîne avec son mari, écoute ce qu’il lui dit d’une oreille distraite, fait l’amour la tête ailleurs. Ce qui l’occupe en permanence, c’est Yoav, ses textes, le prodige qui surgit de son esprit sans crier gare.

Tout le raffinement de Nadav Lapid est de bâtir une narration qui se garde de circonvenir trop vite la relation nouée entre l’institutrice et l’enfant. L’intérêt de Niria pour Yoav, qui va de la bienveillance à un envahissement d’autant plus troublant qu’il est tout en douceur, est une source d’interrogations dont le cinéaste augmente l’effet à mesure que l’intimité s’installe. « Etre poète c’est s’opposer à la nature du monde », dit Niria qui va voir le père de Yoav pour le convaincre de l’engager auprès de son fils. La mère est absente, le père pragmatique, trop occupé à gagner de l’argent avec un restaurant côté. Il accepte. L’institutrice qui ne vit que pour la beauté, prend l’enfant sous son aile, ne le lâche plus, va jusqu’à lui lire ses propres poèmes pour les soumettre à son jugement. Elle est une dévote devant son petit dieu.

Qu’une pédagogue s’intéresse à un enfant, surtout si celui-ci manifeste des dons poétiques, après tout, cela est bien normal. Qu’elle en fasse son trésor, que pour le sauver du monde où elle redoute de le voir englouti, elle se transforme en figure maniaque, c’est évidemment autre chose. Nadav Lapid suit avec une sorte de fascination glaciale les étapes qui font dévisser cette femme, son ennui conjugal, son détachement familial – elle a deux enfants – et cette relation quasi amoureuse au petit poète qui se métamorphose en pure pathologie. Il y a quelque chose de tranchant dans cette intrigue dont le dérèglement est un moteur invisible, où les anomalies surgissent mais semblent ne jamais coaguler à l’histoire et où l’imperméabilité de cette femme contamine le récit au point de le faire flirter avec le surnaturel. Nira va bien sûr à la catastrophe. Le film, lui, garde jusqu’au bout la tête froide.

« L’institutrice » de Nadav Lapid. Sortie le 10 septembre.

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4 Réponses pour « L’institutrice » de Nadav Lapid: tempête sous un crâne

Jacques Barozzi dit: 15 septembre 2014 à 7 h 27 min

Très bon film, que je ne serais pas allé voir sans vous, Sophie. La bande annonce m’avait fait croire à une version israélienne de la vie d’un nouveau Minou Drouet. Alors qu’il s’agit en fait de tout autre chose et, avant tout, comme l’indique le titre, de cette institutrice dont le destin lui imposera la fatale mission de sauver la poésie. Une héroïne parabolique, qui ira jusqu’à la rupture avec la société israélienne que le film nous donne à voir en creux : son école, son armée, où les enfants sont principalement éduqués en vue d’une hypothétique réussite sociale qui tourne à l’hystérie collective, voire au suicide. Une leçon à valeur universelle pour un combat toujours plus d’actualité, surtout là et maintenant, entre les forces matérialistes et spiritualistes !

Harfang dit: 15 septembre 2014 à 15 h 32 min

Je ne sais pas si j’aurais le temps d’aller le voir mais incontestablement ce genre de billet donne envie d’aller en salle.

Anna dit: 21 septembre 2014 à 10 h 02 min

C’est un film d’horreur ?? Plus sérieusement, l’histoire telle qu’elle est décrite dans cet article est terrible. Il serait intéressant d’aller voir ce que ça donne sur un écran !

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