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La République Du Cinéma

« Liv et Ingmar », le temps de l’amour

Par Sophie Avon

La maison est vide. Les pièces semblent avoir été désertées depuis peu. Les plans se succèdent, fixant des perspectives immobiles. Des photos en noir et blanc apparaissent. Liv Ullmann, entre deux âges ou du temps de sa splendeur. A deux pas de son visage, son pygmalion, Ingmar Bergman a l’air de vérifier qu’elle est en vie. Mais c’est lui qui n’est plus, et c’est elle qui témoigne aujourd’hui, lumineuse du haut de ses 75 ans (elle est née en 38). Elle témoigne de cette vie passée comme dans un rêve, comme dans un film et qui pourtant, fut bien réelle. Elle témoigne de  l’existence d’un homme, Bergman qui fit d’elle la femme la plus heureuse du monde. Puis qui demeura son ami.

C’était durant l’été 1965, dans son île de Farö. Il faisait beau et ils étaient amoureux. C’était le temps de l’amour. Et c’est ce mot qui s’inscrit sur l’écran. Il y en aura plusieurs – déployant l’arc d’une existence qui s’éteindra avec elle mais qui a déjà pris fin avec lui. Un parcours commun, une passion intense, un enfant et une douzaine de films ensemble. Cinq décennies, deux amis, a pris soin d’écrire en introduction à son documentaire le réalisateur indien Dheeraj Akolkar.  Avec « Liv et Ingmar », il raconte ce lien indéfectible dont  l‘actrice, aujourd’hui, avec des rires de jeune fille, donne à la fois le détail et la vertigineuse perspective.

Un été magnifique, donc, au milieu des années 60. Elle a 25 ans, il en a 46. Elle a deviné qu’il l’aimait en levant ses yeux sur lui. Il la regardait, elle l’a su tout de suite car l’amour parle à l’amour et qu’elle était déjà éprise de lui. Ce premier été sur l’île est la saison claire de leur désir, l’acmé de leur bonheur. Ils tournent « Persona » avec Bibi Andersson. Les deux jeunes femmes courent dans les herbes et rient. Elles sont si belles qu’il est impossible d’imaginer que leur beauté passera. D’ailleurs, elle n’a pas passé, elle est toujours là, en noir et blanc, double visage de la féminité mystérieuse dont Bergman, inlassablement cherche les clefs.

Avec Liv, il a trouvé une partie du trousseau. « Il cherchait une mère » dit-elle. Pour lui, elle quitte la Norvège où elle vit pour cette île suédoise. Elle quitte aussi son mari, ce qui la rend malheureuse car sa belle-mère l’avait adoptée comme sa fille. Mais le désir de vivre est plus fort, elle attend un enfant et la solitude n’est que l’étape suivante. Quand Ingmar ceint la propriété en faisant construire un mur pour isoler son amour. Comment vivre en prison quand on a 25 ans ? Comment s’en tenir au ciel gris de l’hiver, au froid de la mer, à ce désert humain quand on rêve de rire et de danser ? Ingmar est un ogre qui la veut que pour lui.

Ils se déchireront et se sépareront. Après « Amour » et « Solitude », viendront « Colère » et « Peine ». Puis « Nostalgie »  et « Amitié » car entre ces deux-là, l’indifférence n’eut pas été possible. Trop proches au point qu’elle répète qu’ils sont liés douloureusement. Trop vivants pour ne pas se détruire à force de tête à tête. Trop généreux pour ne  pas choisir, finalement, la paix dans l’affection.

Ils ont tourné deux films ensemble du temps de leur vie commune, ils vont en tourner encore une dizaine. Cela ne l’empêche pas de partir à Hollywood, étincelante jeune femme dont l’éclat et la blondeur  attirent les fées américaines. Le triomphe, le glamour, la notoriété, tout cela, elle le raconte à Ingmar au téléphone. Il adore la savoir adulée. Il l’aime encore et cette fois pour toujours.

Liv Ullmann n’en finit pas de raconter cette vie magnifique qui eut ses tragédies mais qui l’a laissée rayonnante. Au bout du compte, Ingmar l’aura nourrie autant que dévorée mais elle le voulait bien, et 50 ans plus tard, elle regarde le petit nounours où il avait caché un mot du temps qu’elle l’appelait Pingmar – et elle pleure. Nous aussi.

« Liv et Ingmar » de Dheeraj Akolkar. Sortie le 8 mai.

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