de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Loin de la foule déchaînée »: Vinterberg, Hardy dans le genre

Par Sophie Avon

Bathsheba Everdene est une jeune femme peu commune de l’époque victorienne. Eprise de liberté, n’en faisant qu’à sa tête malgré son jeune âge, orpheline, éduquée mais pauvre, elle travaille dur à la ferme. Le voisin, Gabriel Oak, a remarqué sa taille fine et sa beauté juvénile. C’est une fille pour lui, il le sait – nous aussi. Mais quand il vient lui faire sa demande en mariage, au début du récit, c‘est tout juste si elle ne lui rit pas au nez. « Vous devriez me dompter et vous n’en seriez pas capable, je suis trop indépendante ! s’exclame-t-elle.

L’histoire va consister en l’accomplissement de ce destin à la fois universel et singulier : comment une jeune femme qui ne veut pas se marier, repousse toutes les demandes, prétend pouvoir s’en tirer toute seule et refuse de céder à un désir qui ne serait pas tout à fait le sien, comment cette femme-là va finir par admettre que Gabriel Oak est pour elle. Et ce faisant, s’abandonner enfin à l’amour en cette fin du XIX e siècle où les femmes de cet acabit ne courent pas les champs.

S’emparant finement de la question féministe sans en faire son axe principal – encore que -,  « Loin de la foule déchaînée » est le portrait d’une jeune femme atypique, rebelle et intelligente, qui redoute de se tromper et qui bien sûr se trompe. Elle est intrépide – au point d’aller vendre son grain là où n’officient que des hommes -, mais malgré ses qualités et sa grande détermination à rester à la tête de sa propre vie, a encore des choses à apprendre sur elle-même, sans doute le principal, son aptitude à s’aveugler jusqu’à la passion, ce qui donne au récit d’initiation sa part imprévisible.

Les paysages de ce Dorset splendide  semblent avoir façonné le mystère du beau roman de Thomas Hardy dont Thomas Vinterberg tire un film ample et accidenté : des roches, des falaises, des plaines, des terres où poussent  l’orge et  l’avoine et où hommes et femmes s’échinent à ordonner le chaos.

Le sort ayant fait soudain de Bathsheba une héritière, la voilà qui engage Gabriel Oak dans sa nouvelle ferme, inversant les conditions et contredisant jusque dans la vie domestique les habitudes ancestrales. Mais Oak accepte de travailler pour elle. Il a tout perdu de son côté, doit se refaire, et puis il l’aime. Lui non plus n’est pas commun. Au service de cette jeune femme, toujours là, dévoué, fidèle, souffrant quand elle s’entiche d’un petit sergent, mais présent quoiqu’il arrive. Se tenant à bonne distance, la protégeant contre elle-même et choisissant de partir plutôt que de forcer les lignes. Comment cesserait-il de l’aimer alors que non contente d’être résolue, ravissante et joyeuse comme une petite fille, elle est capable de se mettre à l’eau pour laver les moutons avec lui ?

On n’attendait pas l’auteur de « Festen » et de « The chase » dans ce genre de reconstitution historique. De toute évidence, le cinéaste danois a eu envie de se livrer à un exercice de style dont il se tire admirablement, tissant les multiples fils d’un récit qui entrecroise l’intrigue romantique, les personnages intemporels et ce que les mots laissent deviner d’une époque à venir. « C’est difficile pour les femmes de décrire ses sentiments dans une langue faite pour les hommes et par les hommes », dit Bathsheba à William Boldwood, le fermier riche et veuf  qui rêve de l’épouser.

Cette douceur où couve la violence des sentiments et les inégalités de conditions, cette façon de faire chevaucher ensemble la beauté des couleurs, des vêtements, des paysages et la rudesse des travaux, la mélancolie qui s’échappe de la mélodie que chante la jeune femme au piano lors d’une fête, toute la palette des émotions distillées à travers une suite de rebondissements sur lesquels se dessine la complexité du destin, tout cela bâtit la grande force de cette œuvre classique et pleine de souffle. La distribution n’y est pas pour rien : Carey Mulligan, dont l’aspect malicieux donne à Bathsheba son ambiguité, Mathias Schoenhaerts, irrésistible  dans le rôle d’Oak, Michael Sheen, impeccable dans celui du fermier amoureux et  Tom Sturridge, expédié comme un fantôme dans celui du sergent Troy. De la dentelle voletant au-dessus des récifs.

  »Loin de la foule déchaînée » de Thomas Vinterberg. Sortie le 3 juin.

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commentaires

57 Réponses pour « Loin de la foule déchaînée »: Vinterberg, Hardy dans le genre

xlew.m dit: 2 juin 2015 à 23 h 18 min

Dans le cas de Carey, c’est même de l’hyper malice.
C’est déjà presqu’une fille du Wessex (peut-être assez proche du Lean de « Ryan’s Daughter », plus que de la Tess de Polanski.)
Elle enfouit complètement les propositions de hors-champ en elle-même, elle n’en laisse rien paraître, baisse souvent la tête, mais on sent que Ryan Gosling n’est pas loin, prêt à sauter sur les trois jambons, vagues personnages du roman bêchés cher Jardiland.
À écrabouiller la tête de Troy dans un ascenseur à moutons, par exemple, à le castrer avec son sabre.
Tout est dans le non dit, le sous-texte, mais tout est montré : le blouson de cuir de Bathsheba ressemble à celui du driver.
Very near the madding car, très loin du Dogme 95, Julie Christie se demande comment Carey a fait pour se glisser dans la peau d’une héroïne d’Austen et de Cowper Powys dans un film inspiré d’Hardy.
Trois en une, c’est le tarif du génie théâtral anglais.

Jacques Barozzi dit: 3 juin 2015 à 6 h 25 min

« C’est difficile pour les femmes de décrire ses sentiments dans une langue faite pour les hommes et par les hommes »

La femme ou leurs sentiments, il faut choisir !

Jacques Barozzi dit: 3 juin 2015 à 6 h 30 min

« Mathias Schoenhaerts, irrésistible dans le rôle d’Oak »

Irrésistible comment, Sophie ?

Jacques Barozzi dit: 3 juin 2015 à 6 h 53 min

« très loin du Dogme 95″

Vingt ans déjà, et qu’en reste t-il, bilan, xlew.m ?

pastiche du brêle de pq payé pour rabaisser le niveau dit: 3 juin 2015 à 8 h 44 min

« La femme ou leurs sentiments, il faut choisir ! »

la femme n’a pas de sentiment rien ne dure tout est nul pourri moisi

Jacques Barozzi dit: 3 juin 2015 à 10 h 27 min

Avez-vous remarqué cette nouvelle tendance qui veut que l’on nous présente des films plus ou moins documentaires sous forme de fiction, Sophie ?
Le plus bel exemple est « La loi du marché », dans lequel seul Vincent Lindon (prix d’interprétation masculine à Cannes) est un acteur professionnel. Dans les plans séquences où on le voit à Pole emploi, avec sa banquière, ou en vigile de supermarché ce sont des acteurs de leur propres rôles qui lui donnent la réplique.
Un autre très beau film colombien, que je viens de voir, « Los Hongos » procède de même, à cheval entre la fiction et le documentaire.
C’est un peu comme en littérature, où l’on nous propose sous l’appellation de « romans » de plus en plus d’autofictions ou de romans sans fiction ?

antonio dit: 3 juin 2015 à 13 h 54 min

ce qui est remarquable: JC est intelligent quand il n’intervient pas, hélas le problème est qu’il veut à tout prix intervenir sur tout et surtout sur ce qu’il ne connait pas… concluez vous-même

JC..... dit: 3 juin 2015 à 14 h 54 min

« concluez vous-même »

VOUS MEME !!! A quoi servent, alors, ceux qui « pensent » ? …. en plus on peut se tromper, tout seul… !

gilles dit: 3 juin 2015 à 15 h 42 min

« surtout sur ce qu’il ne connait pas… »

il ne connaît rien. ien à faire de ce gnome payé pour essayer d’énerver, de provoquer

Commissaire McDuff dit: 4 juin 2015 à 11 h 35 min

jean, antonio, gilles… Vous avez un problème d’identité ? Pourquoi n’arrivez-vous pas à vous décider sur un prénom ?
Un problème de genre, même, je dirais, puisque vous aimez aussi signer giuletta massina.
Tout cela est bien curieux.

gilles dit: 4 juin 2015 à 12 h 37 min

11 h 35 min

ueda dans votre enthousiasme à vouloir défendre le roi dec, vous faites un excès d’amalgames , bref vous faites erreur

helas dit: 4 juin 2015 à 17 h 08 min

« vous êtes aussi navrant que le Benito de giuletta »

tout le monde ne peut pas être aussi génial que que baroz

Commissaire McDuff dit: 5 juin 2015 à 14 h 10 min

jean, antonio, gilles… et maintenant Commissaire McNavarin et helas : décidément le cas de ce pauvre garçon est désespérant.

Milena et Dora dit: 5 juin 2015 à 14 h 13 min

il y a longtemps qu’il nous désespère… et personne n’y peut rien ou plutôt ne veut rien faire : le bannissement, la seule olution, la liberté d’expression a ses limites

helas dit: 5 juin 2015 à 15 h 27 min

Commissaire McDuff dit: 5 juin 2015 à 14 h 10 min

sournois, le minable de pq se croit malin en tentant de jouer renverser les rôles sous un masque de Commissaire McDuff

Commissaire McDuff dit: 5 juin 2015 à 16 h 55 min

Te vexe pas, mon petit gilles milena dora. Je te félicite pour ta patience : attendre une heure quatorze minutes entre deux coms, bravo, tu sais te maîtriser. Malheureusement, tous tes posts sont identiques.
Faudrait varier, c’est ça, le truc.

helas dit: 5 juin 2015 à 17 h 39 min

« attendre une heure quatorze minutes entre deux coms, bravo, tu sais te maîtriser. Malheureusement, tous tes posts sont identiques »

Rien attendu du tout -on est plusieurs personnes à oser ne pas apprécier ce que vous représentez. Vous n’êtes pas observateur entre autres

giuletta massina dit: 5 juin 2015 à 18 h 04 min

helas dit: 5 juin 2015 à 17 h 39 min
Rien attendu du tout -on est plusieurs personnes

on est très nombreux

helas dit: 5 juin 2015 à 18 h 07 min

giuletta massina dit: 5 juin 2015 à 18 h 04 min
Milena et Dora dit: 5 juin 2015 à 18 h 05 min
gilles dit: 5 juin 2015 à 18 h 05 min

alors c’est pas la preuve qu’on est plusieurs ?

JC..... dit: 6 juin 2015 à 7 h 32 min

On se croirait plutôt chez les cinglés monomaniaques du Centre Psychiatrique fermé de Charenton !

Plein de Nelson, de Wellington, de Marlborough qui voient des Napoléon partout…. quels pauvres types … uhuhu !

antonio, helas, giuletta massina, gilles, Milena et Dora dit: 6 juin 2015 à 15 h 14 min

lançons une pétition pour l’interdiction de JC

La Reine des chats dit: 6 juin 2015 à 15 h 27 min

Quelle curiosité en effet que de voir l’auteur de « Festen » s’emparer de la sorte d’une autre oeuvre de l’auteur de Tess d’Urberville, ce Thomas Hardy qui, avec ses petites moustaches finement bouclées et collées à la brillantine, s’il est moins imposant au niveau des muscles, que son (presque) homonyme Tom Hardy ds « Max Mad », n’en a pas moins influencé D.H Lawrence. Vinterberg ne s’en tire pas mal, même si incontestablement, filmer le Dorset en soi d’emblée aide. Mais il s’y entend. Polanski déjà nous donnait quasiment à sentir les fleurs de pommier, l’aubépine des haies du bocage. Cette dimension champêtre &pastorale attenante à l’oeuvre de T.H. L’aspect féministe également, aussi flagrant peut-être ds les attitudes mutines ou révoltées de Bathsheba que ds la douceur du fermier Oak à tenter de lui venir en aide sans supériorité déplacée lorsqu’elle est en position de faiblesse. Cette très belle réplique, quand elle lui assène au début, tandis que c’est lui qui lui est supérieur socialement, « vous me mépriseriez vite » et qu’il rétorque « jamais de la vie ».
On pense bien sûr au cinéma de James Ivory, en moins corrosif, en l’occurrence c’est le texte qui veut cela. A l’inégalé « Moissons du ciel » de Malick sur les différences et les barrières sociales du début du XX°, à cette façon qu’en effet le féminisme a eu son mot à dire au moment de viser à démonter certains des mécanismes, ou encore l’intrusion de l’affectif comme élément susceptible de tendre à la mixité sociale. Mathias Shoenhaerts, dont la ressemblance avec Thomas Jouannet m’a d’abord sacrément gênée – je m’attendais sans cesse à voir débouler dans le casting Alexandra Lamy, son ancienne femme et son comparse télévisuel Jean Dujardin – installe une intensité qui n’a rien à voir, toute de retenue et de douceur. Bien joué ! Je n’ai pas boudé mon plaisir, même si les happy end paradoxalement instaurent ici ou là une petite suspicion de complaisance, que James Ivory parvenait à éviter superbement, par exemple avec « Chambre avec vue », où le dénouement heureux n’enlèvait rien à la dureté, la pertinence et la cruauté du trait sociologique. Un soupçon de joliesse, ici, mais pas de quoi non plus en faire un défaut.

les admirateurs dit: 7 juin 2015 à 17 h 21 min

Critiquer JC, quel mauvais goût! impensable que plus d’un ne supporte pas sa grandeur sa pensée si profonde et puissante, juste, et drôle! -Toujours lui laisser le dernier mot ! (il en a un besoin pathologique)

Commissaire McDuff dit: 8 juin 2015 à 8 h 28 min

les admirateurs dit: 7 juin 2015 à 17 h 21 min
Toujours lui laisser le dernier mot ! (il en a un besoin pathologique)

C’est un autoportrait, ça. Parce que c’est toi qui le voulait, le dernier mot, giuletta. Et tu l’as eu.
Enfin, pour l’instant, c’est moi, mais je pense que tu ne vas pas en rester là.

le goût de la tranquillité dit: 8 juin 2015 à 9 h 57 min

décidement vous êtes borné pauvre baroz, nous ne sommes pas giuletta ni ne adressions au demeuré de pq

Commissaire McDuff dit: 8 juin 2015 à 10 h 54 min

Et tu n’en es pas resté là. Mon petit doigt me l’avait dit, il avait raison.

L'avenir de la République du cinéma dit: 9 juin 2015 à 8 h 30 min

Sophie, la seule façon de se débarrasser du petit nicolas, gilles, antonio et cætera, c’est d’exclure JC.

le goût de la tranquillité dit: 9 juin 2015 à 9 h 37 min

bientôt 11 heures et je n’ai toujours pas réglé mon problème de constipation

JC..... dit: 9 juin 2015 à 10 h 29 min

Sophie, vous n’aurez pas à m’exclure : je pars.

Par la haine que me portent des observateurs cinéphiles, dont la lucidité me surprend, je plombe vos efforts de transmettre votre goût pour les images animées, goût mystérieux à mes yeux. Quasi mystérieux !

Si vous le permettez, Sophie, je vous embrasse -chastement- et vous remercie pour ces billets excellents que je continuerai à boire comme l’autre, la ciguë.

Adieu…

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