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La République Du Cinéma

« Loin des hommes »: Viggo Mortensen chez Albert Camus

Par Sophie Avon

Qui aurait pensé faire de Viggo Mortensen un héros de Camus ? David Oelhoffen, dont le générique de « Loin des hommes », adapté de la nouvelle « L’hôte » du prix Nobel de littérature, réunit la star américano-danoise et Reda Kateb dans une Algérie comme on ne la voit presque jamais. Son film s’en trouve atypique, intrigant, à la fois modeste et scrupuleux, western calme dans un pays où le temps semble s’être arrêté. Mais ce n’est qu’une illusion. En 1954, date où le récit démarre, la guerre d’Algérie vient de commencer.

Dans les hauteurs de l’Atlas, un instituteur aux origines mixtes fait la classe aux petits arabes du plateau.  Il a un très léger accent mais ce n’est pas l’accent pied-noir. Ni anglais ni espagnol. Un mélange plutôt. « Pour les Français, je suis arabe, pour les Arabes, je suis français » dira-t-il plus tard. Il s’appelle Daru et même si le réalisateur a modifié son identité par rapport au personnage de la nouvelle d’Albert Camus, il demeure celui qui doute. Eternel étranger qui n’est jamais chez lui nulle part, ou au contraire citoyen du monde.

David Oelhoffen n’a évidemment pas choisi  l’incarnation d’Aragorn dans « Le Seigneur des anneaux » par hasard pour incarner Daru. Né à New York d’un père danois et d’une mère américaine, Viggo Mortensen a grandi au Vénézuela et en Argentine avant de revenir aux Etats-Unis et il vit désormais à Madrid. Son nomadisme s’applique à tout, à son métier comme à la peinture, à la poésie ou à la littérature. Il a d’ailleurs créé en Californie une maison d’édition consacrée à l’art et à la poésie dont il s’occupe depuis l’Espagne.

Dans cette Algérie des années 50 où un copain lui dit « S’ils se soulèvent, on est tous dans le même sac », Daru est un héros qui s’ignore. Il fait la classe à des enfants qui apprennent que l’écriture a été inventée en Mésopotamie il y a 3000 ans. Le soir, les cieux rouges sont peignés de nuages et la nature somptueuse semble faite pour être filmée. La guerre, elle, se précipite. Une rafale d’attentats a semé les premiers foyers de la rébellion, et dans les Aurès, un instituteur a été tué. Daru découvre des traces de sang et c’est comme si un monde se dérobait. C’est alors qu’un gendarme lui amène un prisonnier, Mohamed (Reda Kateb), avec mission de l’amener à la ville pour qu’il soit jugé. Il a beau refuser, prétendre qu’il n’est pas shérif, il sera bien obligé d’accompagner Mohamed, lequel est persécuté tout à la fois par les villageois et par les Pieds-noirs. A travers l’Atlas,  les deux hommes se mettent en route, l’un sous la protection de l’autre. La guerre transforme les individus pour le meilleur ou pour le pire.

Ceux-là auront une longue marche pour apprendre à se connaître et à s’apprivoiser. David Oelhoffen filme les paysages avec un amour visible, mais ses plans ne sont pas ceux d’une carte postale. Le paysage est avant tout un espace vide, entre soleil et cailloux, dont le relief constitue tour à tour un abri, un piège et le lieu de la fraternisation. Ils se confient tout en marchant et se retrouvent au cœur d’un conflit qui excède leurs sentiments d’appartenance. Les obstacles qu’ils croisent, la guerre qui les rattrape, la mort qui rôde, les soldats français puis les combattants algériens qui leur tombent dessus à tour de rôle, ne font que mettre à nu leur complicité en gommant les différences.

« Ma façon à moi de m’engager, c’est d’apprendre à lire à mes élèves », dit Daru à un Algérien qui a combattu avec lui autrefois. Et quand il le somme de choisir son camp, Daru réplique : « Mais quel camp ? Je suis né ici ! ». Entre l’absurdité des lois humaines, le dilemme de la justice et l’humanité comme valeur absolue, pas de doute, on est bien chez Camus dont la problématique – le seul camp qui vaille est celui de la vie – se retrouve à l’œuvre dans ce voyage émouvant et sobre, porté par la lenteur de la marche et la droiture des personnages. Ce sont eux qui, ici et là, dans le chaos des guerres, tâchent de penser comme des hommes – loin des hommes.

Le film, lui, se tend doucement au fil du récit, trouve son allure et se garde de philosopher tout en incarnant au plus juste le texte initial. Il n’a pas été tourné en Algérie, mais à la frontière, côté marocain dont le décor est semblable. La nature ne fait pas de différence au contraire de ceux qui l’occupent.

« Loin des hommes » de David Oelhoffen. Sortie le 14 janvier.

 

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commentaires

7 Réponses pour « Loin des hommes »: Viggo Mortensen chez Albert Camus

Jacques Barozzi dit: 22 janvier 2015 à 19 h 05 min

à beau papier beau film, Sophie !
Quoique l’instituteur n’a pas été « tué » mais bel et bien « égorgé », si l’on s’en tient au dialogue et la « longue marche » n’aura durée que 24h, comme c’est écrit sur le tableau noir de l’instituteur-étranger !
Le duo d’acteurs et fabuleux, avec un léger plus, façon de parler, pour Viggo Mortensen…

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