de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Love » : l’amour à corps et à cru

Par Sophie Avon

Comment se saisir de cette oeuvre inclassable qui défie le genre avec mélancolie ? C’est un film d’amour avec les codes du porno et c’est aussi l’histoire d’un couple qui n’arrive pas à s’aimer, de deux paumés qui se défoncent et baisent trop, le récit d’une rupture et d’une perte irrémédiable. C’est une longue réminiscence rapportée en voix off par l’homme, Murphy, désormais avec une autre femme dont il a un enfant – mais hanté par la précédente, Electra, dont un beau matin, il apprend par téléphone qu’elle a disparu.

Electra, c’était la passion. Son absence, exacerbée par la menace d’une disparition totale, rend le vide encore plus insupportable. Vivre sans celle qu’on aime, passe encore, mais vivre sans la moindre espérance de retour, c’est inhumain. Le récit convoque le passé, remonte au temps heureux où Electra était là, vivante, amoureuse, ni plus belle ni plus admirable qu’une autre, mais offerte, aimante, élue.

Gaspar Noé n’est pas un cinéaste qui s’embarrasse de morale quand il montre la violence, mais filmant le sentiment et ses tumultes, il sait capter une chose très puissante, la seule sans doute qui donne une idée de l’ampleur d’un amour : le manque. Il en évoque la souffrance avec la justesse d’un homme qui a expérimenté, dans son corps autant que dans son cœur, les ravages du sevrage. Cette absence de l’autre qui nous rappelle sans cesse à lui (ou elle), ce néant absolu qui ravive l’arrachement maternel et nous renvoie à une condition vaine et désenchantée : tout le cinéma de Gaspar Noé tourne autour de cette amputation originelle dont l’amour disparu est l’écho chuchoté.

Or il faut s’en passer. Il faut continuer à respirer, à bouger, à se nourrir en sachant que l’objet perdu ne sera plus jamais là. Endurer cette perte, c’est savoir qu’on aime, et Murphy, 25 ans, apprend que l’amour qu’il a pour Electra, qui passe par la douceur de son corps, la familiarité de son rire, le regret de sa chaleur, cet amour sans elle est désormais un deuil.

S’appuyant sur les partitions de Satie et de Bach dont il use avec un lyrisme contenu, le cinéaste nous fait entrer dans l’âme de son héros. On croit n’être qu’un voyeur, observant dans le détail ce que l’écran révèle, ces scènes d’amour crues, réalistes, longues, mais c’est à l’intérieur de son crâne qu’on va vivre, terré dans sa douleur, recroquevillé dans sa détresse, suivant sa mémoire qui seule l’aide à survivre en même temps qu’elle l’empêche de guérir.

Rarement, le réalisateur français avait eu cette intelligence de la caméra, cette façon de morceler le temps, de remonter la pente des souvenirs, de se mouvoir dans l’espace. Il filme en longs plans attentifs, imperceptiblement saccadés, revenant sans cesse à la chambre, devant le lit qui est comme une scène de théâtre, podium d’une intimité offerte au spectateur dans sa vérité, s’amusant aussi parfois comme dans ce cadre magnifique où les baisers échangés paraissent s’offrir à l’envers.

Du réveil sans Electra jusqu’à la promenade au cimetière puis au parc où ils se sont rencontrés pour la première fois, la caméra accompagne la déambulation de ce couple qui ne sait pas encore qu’il fait le tour du sentiment le plus vaste qu’il éprouvera jamais, longue circonvolution accomplie dans la paix des amants enfin réconciliés. Car s’aimant ainsi, ils se sont disputés, jalousés, déchirés ; il y a une visite chez les flics, une tentative à trois, une autre dans une boîte à partouze, mais rien qui contienne la solution à ce vertige d’être deux. Avoir mal d’être deux, et plus encore après. Quand ne reste plus que la déchirante douceur d’avoir été ensemble.

« Love » de Gaspar Noé. Sortie le 15 juillet.

 

 

 

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commentaires

26 Réponses pour « Love » : l’amour à corps et à cru

Paul dit: 14 juillet 2015 à 16 h 58 min

Y aura t il un jour où les scènes de meurtre ou de guerre ne seront pas simulées non plus au nom de la vérité? Grotesque.

Jacques Barozzi dit: 14 juillet 2015 à 17 h 25 min

« Y aura t il un jour où les scènes de meurtre ou de guerre ne seront pas simulées »

Tous les jours, au journal de 20 h, Paul !

JC..... dit: 15 juillet 2015 à 10 h 13 min

Me renseignant sur la « crudité » de ce film – y a que ça qui m’intéresse dans la vie, le cru – j’ai éprouvé un fabuleux fantasme érectile en imaginant Sophie matant ce chef d’œuvre-boite tout en prenant des notes techniques, sous une rouge lumière complice …. mmmmmh !

JC..... dit: 15 juillet 2015 à 15 h 13 min

On a bien fait de ne pas séparer les sœurs siamoises Milena et Dora : elles n’ont qu’un seul cerveau, et il est, par dessus le marché, atrophié.

Il leur reste de quoi gagner leur vie à la sueur de mon front…

JC..... dit: 16 juillet 2015 à 6 h 12 min

Plutôt que LOVE, je vous conseille de voir FREAKS de Browning 1932, les siamoises débiles, vous y avez toute votre place !…

Jacques Barozzi dit: 16 juillet 2015 à 20 h 10 min

« C’est un film d’amour avec les codes du porno »

Pas d’accord, Sophie, c’est un film d’amour où les comédiens payent de leur personne, corps et âme. Et Murphy assure !

« et c’est aussi l’histoire d’un couple qui n’arrive pas à s’aimer »
Qu’est-ce qu’il vous faut !

« de deux paumés qui se défoncent et baisent trop »
Vous n’avez pas ressenties les pulsions de la jeunesse, Sophie ?

« une tentative à trois, une autre dans une boîte à partouze, mais rien qui contienne la solution à ce vertige d’être deux. »
Grandiose, Sophie !

Sinon, très beau film, qui renouvelle le genre d’une histoire d’amour vieille comme l’humanité, non amputée pour une fois des scènes réelles de sexualité…

JC..... dit: 17 juillet 2015 à 5 h 54 min

Jacky, il n’y a qu’un obsédé sexuel comme toi qui puisse te régaler au spectacle filmé et atrocement ignoble de la fornication pornographique !

Tu penses au salut de ton âme, de temps en temps, sacripant ?!

(remarque, comme tu finiras en Enfer, tu retrouveras des Oscar Wilde à tire larigot, ce sera plus sympa que causer pour ne rien dire avec Bernadette Soubirous au Paradis…. ce qui va m’arriver, hélas !)

Jacques Barozzi dit: 17 juillet 2015 à 8 h 23 min

Des frères Lumière à la nouvelle vague, la spécialité frenchie c’est l’avant-garde et l’innovation cinématographiques ! Le cinéma comme le cul c’est la vie…

JC..... dit: 17 juillet 2015 à 13 h 11 min

Je crois que Sophie et ses chroniques filmiques sur des excitants pervers de nos libido fatiguées est un envoyé du Diable.

Pourquoi ? Dans quel but ? je l’ignore… mais elle nous mine de l’intérieur. Serrons notre haire avec notre discipline ….

JC..... dit: 17 juillet 2015 à 19 h 42 min

Je lis, terrifié, le commentaire du camarade ueda !

Si vous avez, aimable Sophie, besoin d’une main secourable, d’un protecteur ayant fait ses preuves en Sicile dans la lutte anti-lubricité …. euh …. ne comptez pas sur moi !

Milena et Dora dit: 18 juillet 2015 à 9 h 06 min

vous comprendrez, Sophie, que beaucoup de commentateurs ont déserté votre blog pollué par les interventions de JC et Ueda… dommage… nous n’interviendront plus, nous laissons la place aux braillards et aux pervers

Malouka dit: 5 août 2015 à 9 h 40 min

Bonjour Sophie,
Merci de cette critique. Je partage en grande partie votre avis. Ce film m’a touché.
Je suis par contre navrée de lire certains commentaires qui finalement non rien à voir avec le film. Je m’attendais à partager d’autres opinions. Je continuerai à vous lire Chére Sophie et vous écouter au Masque et la Plume. Bien à vous.

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