de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Lulu femme nue », femme irresistible

Par Sophie Avon

Comme les modes, les sujets naissent parfois de la même vague. C’est ce qu’on appelle l’air du temps et l’air du temps est à la femme. Une femme qui disparaît, qui s’en va, qui prend le large. Lulu est de celles-là. Comme Catherine Deneuve dans le film d’Emmanuelle Bercot (« Elle s’en va »), elle sort pour quelques heures et ne revient plus. Lulu voudrait travailler, elle se présente à un entretien d’embauche mais sa maladresse, sa timidité et son manque de confiance lui jouent des tours. Visiblement, le monde dans lequel elle évolue n’est pas pour elle. Elle qui se trompe et se retrouve aux toilettes des hommes, elle à qui le responsable propose de rester chez elle et de travailler au garage du mari.

Sans bruits, sans pleurs, Lulu, femme nue et discrète, candide et profonde, remet sa broche faite de bigorneaux, et se tire. A Saint-Gilles-Croix-de-Vie, devant l’océan, elle décide de profiter d’une vie dont jusqu’ici, elle n’a pas pris le temps de jouir. A l’hôtel où elle passe une première nuit loin de sa famille qui vit à Angers, elle oublie son alliance. Tant pis, ce sera en célibataire qu’elle contemplera le port, la mer, écoutant les mouettes et se promenant sur la grève. Les lieux ne sont jamais insignifiants chez Solveig Anspach dont le dernier opus, « Queen of Montreuil » conjuguait ensemble le dehors et le dedans, comme si le paysage était une sorte de miroir des sensations intérieures.

Lulu est une sirène à qui les jambes poussent. Comme elle ne revient pas et que son mari ne peut lui couper les pieds à distance, il lui supprime sa carte bleue. La voilà à la rue, tant mieux, c’est en se délestant que les personnages rencontrent la fiction et parfois même le bonheur.

Et si « Lulu femme nue » était aussi et surtout un film sur le bonheur ? Cette disponibilité de l’âme et de l’esprit qui conduit à l’autre, décharge des soucis, ramène à l’essentiel. Lulu est dans un état de légèreté que sa nature crédule porte à faire confiance à ce qu’elle ne connaît pas. En l’occurrence elle rencontre Charles (Bouli Lanners) dont les deux frères sont des gardes du corps peu effrayants. Le burlesque est un parti pris risqué que la cinéaste impose comme un jeu. Il ne marche pas toujours mais au bout du compte, le récit d’abord ralenti, se met à vivre une seconde fois à l’instar de Lulu.

Laquelle a beau avoir des raisons de rester, part encore puisque ce qu’elle cherche n’est pas tant un amour vrai que le sentiment d’avoir enfin choisi son destin. Une vieille dame (Claude Gensac) l’aidera à comprendre que le temps, en effet, passe trop vite pour oublier de prendre sa vie en main. « Les choses, on les vivait pour se les raconter », dit Marthe quand elle ressuscite les temps heureux, ceux de l’amitié et de la jeunesse.

La route de Lulu à qui Karine Viard donne une fragilité lumineuse, est ainsi vécue pour être filmée. Elle est ponctuée de rencontres brèves mais intenses, gens de peu qui se révèlent en or, gens de rien qui se révèlent tout, bras cassé qui in fine trouvent le bonheur, on y revient. Même si justement, au café du Bonheur, la patronne n’est pas un ange  (Corinne Masiero). Elle est même une tortionnaire mais Lulu est là, devenue forte dans cet état de suspension qui la transporte, pour rendre justice à ceux qui baissent les yeux. Sans être militant, il y a une volonté de montrer ce que le cinéma montre peu : les bras cassés, oui, et les moches, et les vieux, et les mal habillés. Tous ont pourtant bien plus que l’élégance, une lumière qui les pousse vers  leurs rêves. Car ce film est un conte dont Solveig Anspach est la narratrice optimiste et sensible. Qui contemple les êtres et le réel de si près qu’ils en deviennent irresistibles.

« Lulu femme nue » de Solveig Anspach. Sortie le 22 janvier.

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commentaires

3 Réponses pour « Lulu femme nue », femme irresistible

JC..... dit: 22 janvier 2014 à 12 h 20 min

Belle idée : faire ce que l’on veut de soi-même ! Espérons que le film rend au mieux ce combat que beaucoup perdent par forfait …

xlew.m dit: 22 janvier 2014 à 17 h 00 min

Puisqu’il y a possibilité de burlesque, le spectateur a peut-être le droit de s’amuser à contempler cette histoire comme une version moderne mais cachée de la Lulu d’Alban Berg.
Par exemple le mari (l’éternel méchant dostoïevskien dans pas mal de films du bel aujourd’hui, vous remarquerez) de la Lulu de Solveig Anspach, est mort (au moins au début) dans le coeur du personnage jouée par l’excellente Karine Viard. Celui de Berg, le docteur Goll, a justement le coeur qui lache au début de la pièce. Plus tard, elle fait alliance avec un certain Schigolsch, un paumé, mi-routard, mi-clochard. Lui aussi fera jeter aux flots le collier à bigorneaux de sa belle qui d’un seul coup se retrouvera telle une Vénus anadyomène nue comme une Maja sur sa coquille de conche géante, prête à affronter la réalité de ses rêves. Claude Gensac ne semble pas faire exception et formerait une idéale Comtesse Geschwitz.
Je sais bien que le film est inspiré d’une bande dessinée, mais sait-on jamais…
Mais j’exagère sans doute.
Le film de S. Anspach m’a fait penser à celui de M. Fitoussi, sorti en 2010, « Copacabana ». Isabelle Huppert incarnait aussi une femme qui envoyait toutes les conventions balader face à la mer du Nord, sur la plage d’Ostende, peut-être les choses du scénario étaient-elles encore plus inscrites dans le réel que ne semble l’être l’histoire du film dont on parle…
Karine Viard le dit bien, et le répète à l’envi dans ses entretiens, son personnage est à dix mille lieues nautiques d’elle dans la vraie vie, elle sent bien, peut-être, que quelque chose tangue un peu dans cette Lulu desnuda-là.

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