de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Madame Bovary »: Mia, c’est Emma

Par Sophie Avon

Une toute jeune femme court dans la forêt. Sa robe a la couleur des feuilles mortes qui jonchent le sol. Etoffe d’automne pour une vie qui fuit sans attendre l’hiver. Elle s’appelle Emma, elle est sortie du couvent quelques mois avant, peut-être davantage. Le temps de se marier à un mari qui, fût-il aimant, n’a pas suffi à la combler. Pourtant, Emma Bovary (Mia Wasikowska) voyait sa vie comme un théâtre. Elle avait hâte que la représentation commence.

Il arrive qu’on réduise Emma à une femme qui s’ennuie dans la conjugalité, tombe amoureuse hors de son mariage et se tue par désespoir. La façon dont Sophie Barthes retrouve l’essence même du roman de Flaubert – qui s’identifiait à Emma et à sa détestation de la réalité triviale -, la façon dont elle voit cette épouse courir après ses rêves et s’enfoncer, par mauvais choix successifs, dans une solitude toujours plus grande, la façon dont elle relate la chute de cette femme qui se heurte à un monde d’homme, confère à sa version cinématographique une grande force.

Les libertés prises face au livre comptent peu, ce qui importe ici, c’est la magnifique cohérence qui apparaît dans le parcours. Au-delà de l’amour déçu, des illusions perdues, des chimères entretenues et de la candeur d’Emma, l’argent achève de pousser l’héroïne à sa perte. Ruinant aux deux sens cette femme qui voulait vivre au-dessus de ses moyens. « Tout le monde ne peut pas être riche » lui fait remarquer Charles (Henry Lloyd-Hughes) qui n’est qu’un petit médecin de campagne quand elle l’espérait grand. Tout le monde ne peut pas connaître une existence de vertiges, aurait-il pu ajouter. Or, sa jeunesse aspire au romantisme, au luxe, au plaisir. Elle perd pied faute d’avoir le sens commun, la preuve : elle a obéi à Homais (Paul Giamatti)  qui lui demandait d’intercéder en sa faveur pour que Charles opère un pauvre type flanqué d’un pied beau, histoire de mettre un peu de gloire sur  la petite commune de Yonville, et l’éclopé y a perdu la jambe.  Elle a aimé le marquis d’Andervilliers (Logan Marshall-Green)  et il l’a quittée quand elle a réclamé qu’il l’enlève. Elle a aimé Léon, le jeune clerc  romantique  (Ezra Miller) et voilà que lui aussi l’a fuie. Comment ne pas y perdre la raison ? Le seul qui l’aime, c’est Charles et Charles est un pataud qui le soir des noces la rassure en lui disant que l’amour est une chose naturelle, autrement dit, qu’il importe peu d’y apporter la moindre sophistication. Elle a vite fait de se détourner de ce rustre.  Reste sa maison dont elle change les rideaux puis les tapis, sans parler de sa garde-robe qu’elle renouvelle à crédit, piégée par l’habile et mal nommé monsieur Lheureux (Rhys Ifans) qui l’endette tant et plus avec une cajolerie irrésistible. Tous les éléments d’un effondrement prochain sont là, réunis dans ce petit village aux limites vite parcourues, entouré de bois et où la chasse à courre est le seul divertissement des riches.

Sophie Barthes filme avec une extraordinaire détermination la cruauté qui sourd peu à peu de cette histoire aux apparences simples et  ressassée. Elle filme les matières, les étoffes, les objets, la pierre, les visages, sans joliesse, avec un sens du détail qui plonge dans l’époque mais ôte toute velléité muséale. Une araignée dans le bouquet de mariée qu’Emma a accroché à la poignée de la fenêtre de la chambre, l’horloge au lourd tic tac dont elle arrête la pendule, le piano sur lequel elle s’échine à jouer, la forêt si dense qu’elle traverse et retraverse comme un gué. « Je cherchais les émotions, pas la discipline », dit-elle avec lucidité. Bientôt, elle n’a qu’Henriette,  sa servante, à qui murmurer : « De cette vie morne, je ne rêvais pas ».

Quand elle aura compris, il sera trop tard. Tout le monde l’aura abandonnée, y compris l’abbé qui l’avait prévenue : « Nous sommes nés pour souffrir ».

« Madame Bovary » de Sophie Barthes. Sortie le 4 novembre.  

Cette entrée a été publiée dans Films.

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commentaires

37 Réponses pour « Madame Bovary »: Mia, c’est Emma

Polémikoeur. dit: 4 novembre 2015 à 15 h 08 min

« flanqué d’un pied beau » : l’image a beau…
être intéressante, non !
Pour le reste, il est vrai
que la morale de l’histoire,
même flanquée de ses libertés,
mérite d’être actualisée.
Ne pas péter plus haut que…
Bulspéculativement.

Jacques Barozzi dit: 11 novembre 2015 à 14 h 56 min

Sophie est en vacances ?
On aurait pourtant bien besoin de ses lumières pour y voir plus clair dans les nombreuses et diverses sorties de cette semaine !

masud al-bukhari dit: 12 novembre 2015 à 14 h 34 min

Pour ma part, Jacques, je suis allé voir Spectre.

Je pense vraiment que c’est la quintessence du cinéma. James Bond est mon héros préféré, je le dis sincèrement. Et la mise en scène est une merveille.

Certes, c’est film américain, donc les actrices ne sont pas très dénudées, mais la libido y trouve son compte, je vous assure.

Sophie dit: 12 novembre 2015 à 17 h 37 min

Chers amis, je vous dis au-revoir. Je quitte la république et finalement, la quitter sur « Madame Bovary », je trouve ça mieux que sur « 007 Spectre » par exemple que pour ma part, je n’aime guère – « Skyfall » était bien supérieur à mes yeux. A bientôt, portez-vous bien!

ueda dit: 12 novembre 2015 à 21 h 26 min

Salut à vous, Sophie.

Vous aurez laissé ici des billets merveilleux.

Je veux croire que votre choix est lié à des perspectives nouvelles, et non au caractère lamentable du commentarium.

Je viens aujourd’hui alerté par un poste de J. B., et trouve sous un très bon texte l’inévitable parasitage d’un être pervers qui éprouve, Dieu sait pourquoi, pour exister ou mieux exister (car enfin, il existe probablement), le besoin d’usurper obsessionnellement l’identité d’autrui (aujourd’hui: « masud al-b. »).

Je suis heureux de ne pas comprendre et de ne pas vouloir comprendre de tels êtres.
Leur motivation me semble suicidaire.
Détruire d’autres contributeurs, ou les faire fuir?
Ce serait possible mais pourquoi sur la longue durée perdre son temps à une tâche si insignifiante?

Détruire un blog comme espace autonome d’échanges et de réflexion?
Mais pourquoi, si ce n’est pas au bénéfice d’un blog rival?
Et que sera-t-il lui-même quand vous aurez fermé cet espace?

- Je vois qu’il essaie en ce moment même de se justifier sur la République soeur des livres!
Je souhaite, pour sa santé, que sa pulsion destructrice s’investisse ailleurs ou autrement.
Oublions-le.

Je me souviens de plusieurs épisodes attachants sur ce blog.
Le nombre des gens qui vous lisait avait soudain éclaté.
Il suffisait d’une étincelle, et de joyeux cinéphiles échangeaient soudain leurs impressions.
Ensuite, de loin en loin, quelques excellents commentateurs se reconnaissaient et se renvoyaient la balle.

Peut-être aurait-il fallu, de temps en temps faire le ménage, comme Pierre Assouline s’oblige à le faire, quand il en trouve le temps.
Tâche ingrate…

A défaut de vous lire (j’étais un cinéphile occasionnel et lointain), je vous écouterai.

Salut à Barozzi, xlew, reine des chats et quelques autres, de toute évidence heureux de venir ici et qui se sont découragés.

Phil dit: 12 novembre 2015 à 23 h 34 min

Etonnante nouvelle. mais la cinéphilie est surtout une affaire de vieux films. peut-être faut-il distiller au milieu des sorties actuelles celles du passé qui permettent de remettre les pendules à l’heure. Ainsi, vu à la cinémathèque française qui « retrospective » Scorsese, le film-biopic sur Howard Hughes joué par un Di Caprio totalement anorganique dans un rôle trop large pour sa carrure d’adolescent. et le public (une partie) d’applaudir la « performance ».
le fantôme de Langlois a dû songer à replier (sur les spectateurs assis) les fauteuils de la salle qui porte son nom.

JC..... dit: 13 novembre 2015 à 7 h 33 min

Le compliment me touche, camarade Ueda, venant d’un connaisseur …

Bonne route, Sophie ! Bon vent, belle mer …

Jacques Barozzi dit: 13 novembre 2015 à 7 h 46 min

Pas sûr que le fantôme de Langlois rode dans le bâtiment de la cinémathèque de Bercy, construit bien après sa mort par Frank Gehry, Phil ?
Vous le croiserez plus surement du côté du cimetière du Montparnasse !

Phil dit: 13 novembre 2015 à 9 h 41 min

En effet, Baroz. Langlois rode plus sûrement aux alentours de Chaillot, Bercy restera une affaire personnelle de Berri, qui un temps pris sa caisse pour celle de l’Etat en vue d’afficher sa collection de tableaux.
Langlois, également grand collectionneur mais de pots de confiture, nous rassure sur son goût pour le bon cinéma. Comme disaient nos grands-mères, il y a des signes qui ne trompent pas.

Polémikoeur. dit: 13 novembre 2015 à 9 h 45 min

« - Allez, Monsieur Eddy :
chantez-nous une « dernière séance » ! ».
Et le rideau est tombé,
cordialement.

loubatchev dit: 13 novembre 2015 à 12 h 13 min

A défaut de vous lire (j’étais un cinéphile occasionnel et lointain), je vous écouterai. (Ueda)

Où ça ? Quelle radio ? On ne me dit rien.

Jacques Barozzi dit: 13 novembre 2015 à 13 h 28 min

Le masque et la plume, sur France Info, loubatchev, sinon on peut la lire dans le quotidien Sud-Ouest ou encore acheter ses romans, édités au Mercure de France.
(offrons un beau score final à la grande Sophie !)

Jacques Barozzi dit: 13 novembre 2015 à 13 h 54 min

Car il faut reconnaitre que Sophie, même si je n’ai pas toujours été d’accord avec ses choix, n’a jamais démérité, nous offrant ici, semaine après semaine, le meilleur d’elle-même !
Merci qui ?

loubatchev dit: 13 novembre 2015 à 17 h 18 min

Récapitulons :

Ueda vous dit qu’il ne vous lisait pas, Sophie, mais qu’il vous regrettera quand même.
C’est un garçon poli.

ueda dit: 13 novembre 2015 à 19 h 10 min

loubatchev dit: 13 novembre 2015 à 17 h 18 min
Ueda vous dit qu’il ne vous lisait pas, Sophie, mais qu’il vous regrettera quand même.

Ce n’est pas ça, loubatchev.

Sophie écrivait dans le respect d’un calendrier serré, le moyen de faire autrement?

Mais cette femme admirable (peut-on désormais en son absence l’appeler Sainte Sophie?) écrivait pour les lecteurs futurs.

Je fais partie de ces humbles lecteurs qui souhaitent qu’elle maintienne l’accessibilité à ses nombreux billets, de manière à pouvoir les consulter lorsque je décide d’aller voir un film.
Les humbles lecteurs ont un rythme qui leur est propre, et qui n’est pas celui des producteurs, des critiques ou des propriétaires de salle.

Voici en tout cas une expression qui sera utilisée dans l’avenir:

- Tu vas voir un film? Quel film?
- …
- Elle en disait quoi, Sophie?

Pour saluer un commentateur indispensable dit: 20 novembre 2015 à 11 h 35 min

Nous apprenons le décès de Jacques Barozzi, qui vient de succomber à une chute mortelle de son balcon (lui, pas le balcon).
Ueda Albukhari viendra spécialement de Malo-les-bains pour prononcer son oraison funèbre.
Le Père défroqué Donald Choupette, connu ici sous le pseudonyme de D., chantera un Te Deum a capella.

JC..... dit: 21 novembre 2015 à 10 h 02 min

Nous apprenons que le Sultan turc Recep Tayyip Erdogan vient de donner l’ordre d’appeler désormais la perle d’Istamboul, Hagia Sophia, du nouveau nom de « Sainte Sophie d’Avon » …

JC..... dit: 24 novembre 2015 à 18 h 01 min

Retour d’affection ?

…. car, ne vous y trompez pas, il y eu beaucoup d’affection, ici, Sophie ….

Vous étiez capable de faire aimer cet art à la dérive….

ahahah dit: 29 novembre 2015 à 21 h 19 min

JC….. dit: 21 novembre 2015 à 16 h 31 min

S’est remet pas d’avoir été viré comme on sort un chat qui chie, lui !

JC..... dit: 30 novembre 2015 à 9 h 58 min

Scemama ?
….mais c’est papacroyable !

20 BILLETS, 20 COMMENTAIRES….

OUAAHAHAH ! quel agitateur d’idées… quelle contribution au goût artistique !!! le monde nous envie.

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