de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

« Maïdan », place à l’Histoire

Par Sophie Avon

Il a planté sa caméra place de l’Indépendance à Kiev, en pleine révolution ukrainienne. De novembre 2013, date à laquelle des citoyens de tous âges se sont rassemblés pour contester le régime de Viktor Ianoukovitch, jusqu’à mars 2014, Sergeï Loznitsa a saisi ce qui entrait dans le champ de sa caméra. Laquelle ne bouge qu’un instant. Le reste du temps, les plans fixes se succèdent, faisant de l’histoire en marche une matière sidérante, un bloc d’actualité en mouvement.

Cela commence par l’hymne ukrainien. Les manifestants entonnent le chant, têtes décoiffées, mains sur le cœur, yeux rivés au podium installé là, au cœur de Maïdan, rassemblés dans un même amour : « Le destin nous sourira de nouveau, nous sommes de la lignée des cosaques. » Au plan suivant, la foule crie : « A bas la clique ! » Une voix entretient la ferveur à travers un haut-parleur pendant qu’on sert des boissons chaudes. A l’intérieur d’un bâtiment public, les gens passent. On se croirait dans une kermesse. Il y a des sacs de couchage parterre, des gens qui roupillent quand d’autres dessinent, discutent, traînent.

On chante encore. « Nous donnerons nos âmes et nos cœurs pour notre liberté ». Sur le podium, on lit des poèmes, on célèbre la messe. On dit que Poutine se fourvoie quand il prétend que les  Russes et les Ukrainiens sont le même peuple. Sur l’air de Bella ciao, les manifestants villipendent Ianoukovitch qui en 2013 a refusé de signer avec l’Europe.

Les jours passent, glacés, pâles, et les nuits, illuminées par les enseignes des grands hôtels, les guirlandes et les lampadaires. Dans un restaurant, des volontaires font des tartines de miel et des sandwichs. Bientôt ce sera Noël. Des enfants chantent sur le podium en agitant des clochettes.

Les slogans fusent mais ce n’est pas la situation politique qui intéresse le cinéaste ukrainien. Ce qui le passionne, c’est ce qu’il saisit de ces instants historiques où son peuple se bouge, retrouve le sens de sa liberté et se sent invincible. Filmer pour témoigner, parce que c’est là que cela se passe – quoiqu’il arrive.

Les films  de Sergeï Loznitza (« My joy », « Dans la brume ») sont souvent mystérieux, puissants, du moins sa fiction est-elle aride, brute, d’une beauté sans appel. Il a commencé par le documentaire et « Maïdan » est le prolongement naturel d’un travail sur le réel dénué de commentaires, évacuant toutes formes d’entretiens, ne tendant pas le micro. De simples cartons, entre deux fondus au noir, fournissent des repères et des dates.

Dans le ciel de Kiev, des lucioles s’élèvent, petites montgolfières lâchées par la foule. Les feux d’artifice prennent le relai. On n’a jamais vu autant de lumière au-dessus de Maïdan. On entend : « Adieu police cruelle… »

Le 19 janvier, la fête vire à l’émeute avec le vote de lois répressives qui renforce la détermination de la foule. En masse, elle a rejoint Maïdan. Cette fois, la place est un champ de bataille qui attend l’heure de se battre.  La police est là, demande aux femmes de quitter les lieux. Les pneus, les sacs servent de barricades. La musique ne s’arrête pas, même au plus fort des affrontements, on entend des percussions.  Et toujours la même rengaine : « A bas la clique ! »

Les manifestants descellent les pavés. A quelques mètres, la police fait des rangs de boucliers gris. La fumée des pneus s’est épaissie. On respire mal. Pour un peu, on sentirait l’odeur tant l’image donne le sentiment d’être au plus près  du combat qui se prépare. Une voix crie : « Ils tirent à balle réelle ! ». Il y a des mouvements confus, un haut-parleur qui donne des ordres. Des incendies qui, sous un quartier de lune, confondent apocalypse et pyrotechnie. Comme si au milieu de la colère d’un peuple, on hésitait encore à envisager que le pire puisse advenir. Avec ses lances, la police arrose. Eau et feu dansent dans cette nuit de brasiers. Au matin, tout semble calme. Des gens marchent comme s’ils s’apprêtaient à faire des courses. Sauf que la place est défigurée.

Le 18 février, les manifestants marchent sur le Parlement car le pouvoir est resté sourd aux revendications.  A nouveau : « A bas la clique ! » Le feu clignotant du piéton, tantôt vert, tantôt rouge, semble dérisoire.

Cette fois, les pavés sont lancés sur les policiers. Dans la confusion, on ne distingue qu’un flic, sur un toit, qui a été blessé. Au-dessus de lui, une antenne parabolique a l’air d’un clair de lune, version « Melancholia ». La police charge, la foule aussi. Le soir même, la place est encerclée. On demande des médecins rue de l’Institut. Un bloc opératoire a ouvert dans le hall de la mairie. Des manifestant remplissent les sacs de cendre chaude – charbon, goudron, terre ? – mais si les héros ne meurent jamais, c’est bien les dépouilles de jeunes pères qui à la nuit, fendant la foule, rejoignent une ambulance tandis que s’élève un chant de prière et de recueillement.

Le lendemain, sous la pluie, des bougies et des fleurs rendent hommage aux défunts. Ils seront des dizaines.

« Maïdan » de Sergeï Loznitsa. Sortie le 23 à Paris et le 28 mai en province. Présenté à Cannes en séance spéciale.

Cette entrée a été publiée dans Festivals, Films.

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commentaires

28 Réponses pour « Maïdan », place à l’Histoire

JC..... dit: 26 mai 2014 à 14 h 34 min

Je n’aime pas le ton de cette « révolution » qui a réussi à diviser l’Ukraine, à la fâcher avec son puissant voisin, lui a fait perdre des provinces entières de son territoire, sans compter quelques morts, ce qui est bien naturel…

L’incompétente, l’impuissante UE, a choisi le mauvais cheval, comme en Syrie et ailleurs. Les USA tirent les ficelles … La géographie, l’économie et l’Histoire veulent un rapprochement européen dans quelques décennies avec la Russie. Raté !

(…en lisant le billet, très engagé du coté des rebelles, j’ai pensé à Déroulède ! Ne m’en voulez pas, Sophie…)

Division mon c.. dit: 26 mai 2014 à 16 h 50 min

Diviser l’Ukraine !!!!
Avec un nouveau président élu au premier tour.
La division est du côté du grand voisin. Point.

JC..... dit: 26 mai 2014 à 19 h 33 min

« La division est du côté du grand voisin. Point. »

Je serai heureux d’apprendre quelle partie de la Russie a été annexée par l’Ukraine « révolutionnaire » … ahahaha !? Soyons sérieux…

Porquerolles est-elle à vendre ? dit: 26 mai 2014 à 20 h 33 min

Mon cher JC que vous soyez un poutinophile indécrottable c’est votre problème mais de temps en tempsacceptez de regarder la réalité en face sans ces ornières qui vous font toujours voir le monde dans le prisme de votre anti-communisme primaire.
Aujourd’hui le Staline ou le Brejnev de l’est c’est Poutine.
Attendrez-vous pour ouvrir les yeux qu’il touche à votre chère Roumanie ?
Toute glorification de l’ultre-libéralisme a ses limites vous pouvez j’en suis sûr le concevoir.
Le monde évolue et Ceaucescu est mort.

JC..... dit: 27 mai 2014 à 4 h 51 min

On voit plus facilement les œillères des autres que les siennes…cher ami ! Vite ! au miroir …

Il fallait laisser cette « révolution » maïdanèse se dérouler sans intervenir, car autant USA que UE sommes impuissants dans la zone d’influence russe et maladroits d’intervenir, car notre attitude est considérée à juste titre comme une attaque par les Russes, en Ukraine. Vous avez vu la composition des forces « rebelles » ?….

Résultat de cette imbécile attitude occidentale, la Crimée, et l’Est en sécession, un oligarque en remplace un autre : scénario à l’égyptienne … Game over.

Brejnev, Stalin, n’ont rien à voir là-dedans, le libéralisme non plus, la Romanie encore moins.

Vous m’apprenez que le monde change ! que Ceaucescu est mort ! je vous en remercie, je l’ignorais …

Dédé dit: 27 mai 2014 à 9 h 28 min

Je savais que vous diriez cela, JC.
Je lis en vous et en Jacques Barozzi, votre âme sœur, comme dans un livre ouvert.

Dédé dit: 27 mai 2014 à 10 h 48 min

Il est temps de mettre de l’ordre dans les commentaires de ce blog. Confiez-moi la modération, Sophie, on y verra beaucoup plus clair, vous ne le regretterez pas.

JC..... dit: 28 mai 2014 à 18 h 44 min

Si Dédé me pousse à bout, je ne sais pas comment cela va se terminer !
(ou plutôt, je sais : une énième fuite, au sens de retrait, tout à fait salutaire…)

Warten Kaplan dit: 30 mai 2014 à 6 h 46 min

Je n’aime pas les gens qui disent ou écrivent « je n’aime pas » quand il donne leur avis. Cela a un côté enfantin et réducteur. Ils entrent d’emblée en conflit avec leurs lecteurs, leurs rentrant direct dans le choux. Et si JC vous aimez Poutine, argumentez un peu plus s’il vous plaît. La situation compliquée et tragique que connait l’Ukraine actuellement mérite une analyse plus fine qu’un brutal « J’aime pas ».
Que connaissez-vous de ce pays, qui a tant souffert de l’impérialisme russe dans le passé ? Quel droit Poutine a-t’il de vouloir s’approprier des morceaux d’un pays dont les frontières on été reconnues par les Russes en 1994, amorçant ainsi un retour au désastreux régime soviétique ? Voudriez-vous que nous français partions à la reconquête de la Louisiane au prétexte que l’Ogre Napoléon l’a bradé aux Etats d’Amérique tout comme Khrouchtchev a rattaché la Crimée à l’Ukraine.
Allons, Monsieur, sortez de votre chambre et allez vivre en Ukraine ou en Russie. Je ne suis pas sûr que vous aimerez. En tout cas, les gens là-bas ne vous aimerons pas.

JC..... dit: 30 mai 2014 à 8 h 47 min

Kaplan, je ne vous répondrai pas.

Car cela serait me répéter, et vous dire des méchancetés tout à fait justifiées….

Bonne journée !

JC..... dit: 30 mai 2014 à 8 h 55 min

Kaplan, je ne vous répondrai pas.

Car cela serait me répéter, et probablement vous dire des méchancetés tout à fait justifiées, mettant en danger l’excellente estime que vous pouvez avoir de vous-même….

Bonne journée !

u/ ueda dit: 30 mai 2014 à 9 h 48 min

Timothy Snyder, qui a écrit ce chef d’oeuvre qu’est « Bloodlands: Europe Between Hitler and Stalin » est navré que la gauche allemande ait pu voir des « fascistes » dans les révoltés de Maidan (rappelons que l’extrême droite ne vient de faire que 2% des voix), alors que l’extrême-droite européenne semble travailler à une entreprise de soumission paradoxale aux visions poutiniennes.

« The leaders of the European far right, helped by the recent woolly-headedness of much of the European left, are moving their peoples not back toward the nation-state (which is impossible) but toward Russian domination of Europe. Despite various disagreements, this is one point on which the European populists, fascists, and neo-Nazis agree: Putin is an admirable leader whose ideas on Europe are sound. Parties like the National Front, Britain’s UKIP, Italy’s Northern League, Belgium’s Vlaams Belang, and Hungary’s Jobbik pose as nationalists while supporting the policies of a foreigner who makes no secret of his goal of dominating their lands.

The betrayal of patriotism by the supposed patriots is clear enough. What makes the betrayal grotesque is the actual power balance. Europe is far stronger than Russia. The Putin regime, knowing its own weakness, is seeking protection from China. Thus many Europeans elect people who want Europe to become a dependency of a foreign power, which itself is leaning toward China as its main ally. It is probably fair to say that not many voters for the European far right actually want to live in Russia or China. They are voting for a fantasy of separation from the world, and what their leaders mean to give them is integration into a world that they will like much less. »

JC..... dit: 30 mai 2014 à 10 h 18 min

Caricaturale opinion de ce brave Timothy !

UE devrait se foutre de l’Ukraine, de son appel à l’aide « de circonstance » et la laisser se débrouiller avec sa révolte anti-russe, ce qui explique en retour la réaction poutinienne.

UE ferait mieux de se mêler de ce qui la regarde au premier chef : son incompétence en politique extérieure, son piétinement sur place en interne, sa distance avec les peuples qui la composent, son refus d’adopter de nouvelles règles, particulièrement concernant l’immigration non-maitrisée, non-intégrée, non-assimilable aux valeurs occidentales partagées.

u/ ueda dit: 30 mai 2014 à 10 h 30 min

Hem hem, camarade JC.

Il ne s’agit pas ici de l’UE, mais de l’extrême droite européenne.

Pour ce qui est du mollusque politico-militaire qu’est l’UE, remercions nos amis russes, islamistes et chinois de lui donner (peut-être) le désir de ne pas choisir l’euthanasie.

Jacques Barozzi dit: 30 mai 2014 à 12 h 37 min

Le cinéma de Sophie est sorti dans la rue, c’est la révolution !
Je reste paisiblement à Cannes, d’après le festival…

Please..... dit: 31 mai 2014 à 5 h 49 min

Inspecteur Barozzi, pouvez vous enquêter sur place et vérifier que Sophie n’est pas retenue contre son gré par un de ses innombrables admirateurs ?…

u/ ueda dit: 31 mai 2014 à 8 h 07 min

Please….. dit: 31 mai 2014 à 5 h 49 min

J’ai reçu un sms de Jacques

« Je reste paisiblement à Cannes.
Avec Sophie ».

Pas d’inquiétude.

u/ ueda dit: 31 mai 2014 à 8 h 15 min

« Albert de Monaco et Charlène bientôt parents »

Je lis ce headline, et y trouve quelque chose de triste et de pathétique.

Il m’évoque la « Barefoot contessa ».

Le trait commun est un manque.
(Nos pères appelaient ça le phallus)

Il y a dans cette situation monégasque quelque chose d’orthopédique.

Seul Jacques qui fréquente les Grimaldi pourrait me dire si j’ai tort.

u/ ueda dit: 31 mai 2014 à 8 h 17 min

Un mec en pardingue sous la pluie dans un cimetière.

Commencer un film comme ça, il fallait oser, non?

JC..... dit: 31 mai 2014 à 10 h 15 min

Je relis le billet de Sophie : rien ne me convainc sinon l’exclamation classique qui me vient à l’esprit : « Qu’allait-elle faire dans cette galère ? »

Car, enfin, des documentaires …il y en a de plus intéressants, non ?

u/ ueda dit: 31 mai 2014 à 13 h 03 min

« Qu’allait-elle faire dans cette galère ? »

Galérien Barozzi, ne laisse pas passer ça!

(Il fait mauvais à Cannes, paraît-il)

JC..... dit: 31 mai 2014 à 18 h 05 min

Ueda, je n’ai aucune confiance dans un Cannois d’origine comme Jacky Barozzi !

Je reste persuadé qu’il retient Sophie prisonnière dans une tente Quetchua près du Yacht-Club, là où dodelinent au mouillage de superbes Dragons Borresen à 30.000 euros pièce.

Demandera t il une rançon… Je suis prêt à organiser l’Avonthon

Titicaca dit: 31 mai 2014 à 20 h 10 min

Quetchua.

On voit bien que JC ne se fournit que dans les boutiques des yacht-clubs de la côte.

JC..... dit: 1 juin 2014 à 9 h 24 min

Si Barozzi ne relâche pas immédiatement Sophie (il est capable de la découper en morceaux, ce malfrat qui adore les films d’horreur !), je monte une opération commando pour exfiltrer notre chère spécialiste des images animées…

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