de Annelise Roux

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La République Du Cinéma

Malick fait merveille

Par Sophie Avon

Statufié vivant mais peu prodigue (« La ballade sauvage », 1973, « Les moissons du ciel », 1978, « La ligne rouge », 1998, »Le nouveau monde », 2005), Terrence Malick rattrape le temps perdu. Deux ans après « The tree of life », il déroule une histoire d’amour et de foi,  avec Ben Afleck, Olga Kurylenko, Javier Bardem et Rachel McAdams. Lyrique, frisant même le préchi-précha mais prenant le risque d’être mièvre, il affine encore sa manière, brouille les pistes, transforme sa bande son en murmures célestes et filme la vie comme une réminiscence. C’est au fond, toujours, après cela que courent les grands cinéastes: donner matière au temps, rendre palpable le sentiment de l’existence au moment même où elle passe, se consume et laisse le vide.

Dans « A la merveille », Neil (Ben Affleck) et Marina (Olga Kurylenko)  s’aiment avec passion et comme tous les amants passionnés, ils s’amusent, rient, se promènent, arpentent les rues de Paris – partition morcelée que Malick montre comme un film de vacances, comme le fragment d’un bonheur révolu. Ils vont au Mont Saint-Michel, s’enfoncent dans le sable mouillé, regardent le ciel gris, la marée, ce paysage d’étain qui sera celui de leur amour neuf. Marina a une fillette de 10 ans, Tatiana, qui aimerait bien que Neil épouse sa mère et devienne son beau-père. Là encore, pas de chronologie au sablier, pas de dialogues circonstanciés, mais un flot d’images en apparence désordonnées, une voix off souveraine, des coqs à l’âne et des distorsions narratives qui donnent à sentir de quoi sont faits les rapports qu’entretiennent Neil, Marina et sa fille. Ils partent vivre en Amérique, c’est l’été et la lumière embellit encore le paradis terrestre.

Puis arrive un moment où les choses se gâtent, où l’amour persiste mais s’encombre et s’assombrit. Arrive un moment où il faut en finir. Marina repart en France avec sa fille. Une autre femme apparaît, que Neil connaît depuis longtemps. L’une ne remplace pas l’autre, mais elle est là, prête à s’inscrire à son tour dans la ronde des sentiments. Est-ce cela, l’amour? Ce paysage à la fois confus et obsessionnel où passent des ombres? C’est une histoire banale, au fond, même si le prêtre Quintana (Javier Bardem), arrimé à une foi qui défaille, donne au récit sa part métaphysique. Car « A la merveille » est un grand film métaphysique, dédié à l’invisible et relié aux êtres, une de ces œuvres vibrantes où la nature exulte et où les corps dansent avant de se quitter.

On peut se cabrer, refuser d’aller vers ce que le récit a d’hypnotique, il n’empêche: le monde de Malick, sensoriel et dérangeant, relève d’un art en alerte, faussement bercé par la plénitude des paysages américains. C’est une recherche du temps perdu à travers la fragilité de la nature humaine.

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commentaires

3 Réponses pour Malick fait merveille

Ariane Allard dit: 30 mars 2013 à 20 h 30 min

Oui, c’est exactement ça Sophie : « donner matière au temps »… Si ce film bouleverse, ce n’est pas seulement par sa beauté plastique (presque trop), mais parce qu’il est constamment traversé par l’inquiétude et le doute. Tu es une des rares à le défendre,avec Positif: pour cela aussi, bravo (quand bien même « A la merveille » n’est pas exempt de défauts, mais au nom de quoi un film doit-il être parfait ?) !

Pussy Pussy dit: 12 avril 2013 à 23 h 51 min

Tout à fait d’accord avec Sophie Avon et Ariane Allard! Malick est le dernier héros et héraut d’un outre-cinéma qu’il est le seul à défricher quand tout le reste de la cinématographie mondiale chemine encore sur des sentiers rebattus mille fois. Son langage, sa poésie, son sens de l’ellipse, son inspiration et son épure sont son monde. Celui où il nous invite à chaque nouveau film. Libre à nous (vous) d’y entrer ou pas. Mais la critique n’est pas de mise contre ce talent pur… Pendant que d’autres cinéastes qui ne se mouchent pas du coude se trouvent d’une originalité folle en déblatérant des phrases absconses face caméra dans un noir et blanc poussiéreux. Suivez mon regard.

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